Aveuglant soleil - Vie de Joseph Roulin / Pierre Michon / Thierry Jolivet

Les Ateliers du TNG accueillent les Célestins hors les murs pour Vie de Joseph Roulin de Pierre Michon, mis en scène par Thierry Jolivet. Un projet à mi-chemin entre littérature, peinture et musique, à mi-chemin surtout, quelque part où le théâtre a laissé sa place au spectaculaire vide.

Vie de Joseph Roulin © Geoffray Chantelot Vie de Joseph Roulin © Geoffray Chantelot

Rideau noir entre la scène et les spectateurs qui se préparent à assister à la première création de Thierry Jolivet en tant qu’artiste associé au théâtre des Célestins. Il donnera seul en scène le texte de Pierre Michon, récit de la vie du curieux facteur et ami de Van Gogh à Arles, qui offre, dans une simplicité et une sensibilité certaines, un portrait en creux du peintre. Le projet sonne comme une ouverture à la fois sobre, personnelle et prometteuse de cette association nouvelle.

La scène se découvre, tout commence en même temps. Le noir laisse place à une explosive projection lumineuse, au devant de laquelle se dessine en ombres chinoises le matériel électronique de deux musiciens, étalé sur la quasi-entièreté du plateau. Le son qu’ils produisent engloutit aussitôt la salle et Thierry Jolivet se tient au milieu de la scène, recueilli nonchalamment devant un microphone.

Plein la vue

À l’instant où il ouvre la bouche, les yeux fermés, on jurerait qu’il s’apprête à entonner les premières notes d’un morceau néo-french-touch-ambient-deep-house des familles. Les premiers instants du spectacle ne sont pas sans rappeler la plupart des concerts auxquels on assiste aujourd’hui, imposantes installations lumineuses qui accompagnent visuellement la musique (principalement pour permettre à une foule toujours plus dense d’assister à un concert sans s’ennuyer des dizaines de mètres qui la sépare souvent des artistes, ce qui n’est pas sans rappeler la distance qui nous sépare du texte de Michon).

Des détails de la peinture de Van Gogh viennent s’étaler à l’arrière du plateau, prolongé par des miroirs à cour et à jardin: l’espace scénique devient une sorte de cage lumineuse, un dispositif voulu « kaléidoscopique » où la peinture se trouve « démultipliée » afin de permettre au spectateur de pénétrer à l’intérieur de celle-ci.

La scénographie évoque l’ouverture, l’année dernière, de l’Atelier des Lumières, ancienne fonderie parisienne reconvertie en centre d’art numérique, dont le dessein s’apparente aux dernières lignes de la note d’intention de Jolivet: « entrons à l’intérieur de ces tableaux qui sont un monde, un monde perdu dans lequel nous rêvons de nous tenir toujours ». Apporter ainsi un rapport nouveau à l’oeuvre peinte, permettre au spectateur de s’y tenir, rendre plutôt une ambiance, une atmosphère, qu’un tableau avec ses croutes, ses aplats et son cadre doré (le Centre propose d’ailleurs l’année prochaine une exposition consacrée à la Nuit Étoilée). Difficile de ne pas s’interroger sur l’utilisation faite des oeuvres et leur difficile appréhension par le prisme incontournable du divertissement, les expositions suscitent la critique pour leur emploi de la peinture et Cécile Guilbert signe dans La Croix une critique virulente du dispositif, en ce qu’il vide l’art de son contenu et de l’espoir de le voir vraiment. Élément indissociable de Vie de Joseph Roulin, en ce qu’il est impossible de voir les oeuvres, qui apparaissent seulement comme une sorte de diaporama illustratif des passages de narration, avec quelques moments aux enchaînements épileptiques.

Pris dans cette cage de scène colorée, sans interruption, le spectateur comprend vite que le spectacle n’évoluera jamais vers autre chose: tout est installé, immuable, et l’espoir de voir ce monde bouger un peu s’éteint au bout de quelques minutes.

Il faut alors se contenter d’une succession interminable d’éléments de peinture de Van Gogh, réduits à un fond lumineux qui ne parvient même pas à mettre en valeur les trois protagonistes au plateau. Enchaînement dans la vague de l’engouement inaltérable actuel autour des peintures impressionnistes.

Par ambition synesthétique, le spectacle devient une sorte de revue pornographisante de la peinture, on se voit cloué dans le désespoir d’une impossible contemplation. La scénographie tente vainement de souligner l’intérêt certain d’un texte qui essaie de résonner au milieu du vacarme visuel et sonore.

Autoportrait à(ux) oreille(s) bandée(s)

S’il ne peut entrevoir le génie pictural de Vincent Van Gogh dans ces conditions, le spectateur peut s’attendre à entendre le très beau roman de Pierre Michon: « romancier lyrique, élégiaque, maître de l’agencement, immense musicien de la littérature française » comme le souligne bien Thierry Jolivet, qui souhaite « restituer dans toute sa puissance, son acuité, sa profondeur » la « phrase labyrinthique de Michon ». À quelques inévitables décrochages près, tant la monotonie et régularité de narration sont assommantes, on entend sans doute la profondeur et la légèreté drôle dans la richesse littéraire de Pierre Michon.

Mais sans doute est-on pris du désir de rentrer chez soi pour le lire, car le point névralgique de cette création tient à ce qu’elle n’apporte rien au texte dans sa mise en scène et va jusqu’à le desservir dans son interprétation.

Avec une voix si grave qu’elle paraît intenable même pour l’acteur, Thierry Jolivet semble énumérer, décortiquer le texte dans un plongeon unilatéral absurde. Tout prend la même gravité, le texte qu’on comprend parfois léger se fait sinistre dans une remarquable disparition de toute nuance. Cruelle désillusion tant l’esquisse de quelque phrasé de slam donne par instants un intérêt possible à la chose, et laisse envisager que le texte ne fera pas que se superposer à la musique sans jamais se lier vraiment.

Seulement, toute corporalité disparaît. De trois-quarts à cour, dans une position qui ne se modifiera légèrement que lorsque Jolivet mettra l’une de ses mains dans sa poche (ou même les deux), il creuse la noirceur inexistante des phrases, écoute sa mécanique sonore en fermant les yeux, et demeure dans un même ton noir et désincarné suffisamment longtemps pour que le spectateur comprenne qu’il est parti pour plus d’une heure de cette oraison funèbre plate.

Dans une débauche de graves, comme par compréhension facile de ce que la descente dans ces tons a d’impressionnant, aussi bien vocalement qu’instrumentalement, Jean-Baptiste Cognet et Yann Sandeau signent les oripeaux musicaux qui habillent ce spectacle de leur pauvreté et de leur similitude. Quelques boucles aux accords attendus, parfois des envolées percussives courtes, achèvent de noyer Pierre Michon et le spectateur. Peut-être que mêler les « sonorités électroniques(…) à la chaleur des orgues » ne suffit pas à rendre une oeuvre musicale riche sans quelque inventivité, et sans doute, la superposition simple du récit à la musique ne permet pas de creuser l’utilité de ce mariage.

Premier projet en tant qu'artiste associé qui sonne comme un autoportrait caché, tant il se place, sans doute involontairement au milieu absolu de la chose, sobrement et justement parfois, tant il semble crier qu’il s’efface (littéralement) dans la lumière qui émane des peintures, mais finalement très mystérieusement dans cette fin de spectacle en apothéose presque divine: « Et toi soleil », tandis qu’il se tient au milieu de l’astre lumineux peint.

 

Vie de Joseph Roulin © Geoffray Chantelot Vie de Joseph Roulin © Geoffray Chantelot

 Nullement total, totalement nu

Le problème central de Vie de Joseph Roulin tient sans doute à ce qu’il passe complètement à côté du théâtre alors que tout ce qui se mêle dans ce projet pourrait en créer. L’ambition presque totale de cette proposition achève de le faire disparaître, car même s’il est possible d’entendre en la prose de Pierre Michon la possibilité d'une adaptation théâtrale, il faut se demander ce qui a pu motiver Thierry Jolivet à en faire un interminable discours, plus à même de démontrer la rigueur de sa diction qu’un amusement dans la langue.

Souhaiter accueillir cette performance comme un concert de musique électronique décevrait par l’ininventivité des aplats sonores et ce qu'ils ont de terriblement oubliable, la prendre comme une exposition lumineuse, hommage à l’un des plus grands peintres de son époque, reviendrait à assister à une mort picturale, dans ce que la peinture ne devient qu’une illustration animée, divertissante, terriblement clipesque.

Sans doute faut-il retenir l’impression de se heurter au spectaculaire, à une noyade réfléchie, comme un mélange de ce qu’il y a de beauté et de satisfaction sensible dans les oeuvres de Van Gogh, ramassées de manière si dense et si superficielle que nous ne goûtons à rien et avons quand même la nausée.

Une performance picturale et sonore qui relève plutôt de la pornographie des infrabasses et de l’huile sur toile que de l’expérimentation théâtrale, qui fait cependant naître un désir: celui de quitter le théâtre, lire Pierre Michon et éclaircir un peu mieux les mystères de la chambre jaune.

 

Vie de Joseph Roulin, de Pierre Michon, mise en scène Thierry Jolivet

Aux Ateliers du TNG à Lyon du 11 au 20 décembre, au Théâtre Jean Vilar à Bourgoin-Jallieu le 30 janvier 2020, et au Théâtre de la Cité Internationale à Paris du 19 au 27 mars 2020.

 

Bertho Trukhiev

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