Sommes-nous devenus ringards ?

Posez la question à un politique, un expert en économie : - Pourquoi tant de chômage ? La réponse sera : - Il nous faut des réformes structurelles. Un autre facteur beaucoup plus important intervient : les idées. Car ce sont les idées qui font les produits, les ventes et les emplois.

Paul Romer, prix Nobel d’Économie a ce leitmotiv : « Il ne peut y avoir de politique économique sérieuse, même avec des efforts d'épargne, d'investissements, d'ajustements macroéconomiques, de subventions, sans une myriade d'inventions et découvertes, petites et grandes. »

La discipline qui consiste à trouver des idées puis à les matérialiser s’appelle le design. Le vrai, l’authentique design repose sur des fondements éthiques, historiques, invariables, interdépendants, qui s’auto-régulent, tels que la culture de l’altérité et du Jeu, la recherche de vérité, le respect de l’Homme et de la nature, l’innovation originale, la simplicité comme ascèse. Si nous laissons un monde aussi abîmé, c’est bien parce que la plupart des designers ont renié leur discipline pour « l’art pompier, au mieux les arts décoratifs » (manifeste d’Enzo Mari). Les designers ont quitté la rue pour les palaces et les salons des grandes capitales. Avez-vous vu un designer se proclamer « Gilet Jaune » ? Quid de la vocation sociale du design ?

Au fond, que connaît notre élite à propos du design ? Ikea, Starck, la table tulipe Knoll... Or le design est partout, nous baignons dans la chosification, la réification des idées. Le design vernaculaire (populaire) de la disposition des gâteaux en devanture d’une pâtisserie, la coupe d’une jupe, la façade d’un bâtiment, la signalétique des routes, les automobiles, les plateaux de TV... « tout est design, c’est une fatalité » (Ettore Sottsass). Le mot design intègre le mot « signe ». C’est cela qu’il faut savoir avant tout : le signe sous forme d’un objet, d’une image, d’une police, d’un son agit sur nos comportements. Cette action par les signes qu’on appelle « sémiurgie » a une telle puissance qu’elle doit rester encadrée par les critères du design authentique.

Le design est « l’un des termes qui ont remplacé le mot révolution » déclare Bruno Latour. Révolution, nous campons devant à plusieurs titres. L’économie, c’est aujourd’hui celle du design. Les pays orientés « design » ont des balances commerciales florissantes. La France classée bonne dernière en design l’est tout autant quant à sa balance commerciale. Pour exemple : le site Architonic regroupe les entreprises européennes avec un design de qualité dans le domaine de l’aménagement (mobilier, éclairage, cuisines, sdb, tissus, tapis, murs et sols, équipements, etc). Voyons le nombre d’entreprises retenues par pays sur ce site professionnel : Italie 338, Allemagne 332,  Suisse 96, Pays-Bas 84, Suède 84, Danemark 83, Espagne 79, Belgique 53, France 34. La messe est dite, n’est-ce pas ? D’un côté ça crée à tout va. De l’autre ça dort. Sommes-nous devenus ringards ?

Nous l’avons vu, le design est mis à toutes les sauces, loin de ses fondements éthiques. Et cela doit changer compte-tenu de l’état de la planète et de l’humanité. Il y a là une opportunité pour la France. Le design authentique est le levier d’une croissance endogène (encore Romer). Trois axes :

1. prôner un design authentique hérité du Kalos Kagathos grec (le beau et le bien). Nous avons vu ses critères. Et comment un jeune pourrait-il avoir de la qualité pour sa propre vie s’il n’en n’a pas reçu l’enseignement ? Le design apprend au jeune à prendre de la distance avec lui-même, à se voir de l’extérieur, à contrôler son propre environnement, à s’échapper de la caricature que la société veut bien lui attribuer. Le design commence par le design de soi-même.

2. créer une agriculture des idées via l’administration, la recherche, les entreprises et bien sûr l’enseignement.

3. faire passer la France en mode PROJET. Comment ? C’est simple, cela ne coûte rien.

... Suite au prochain billet.

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