Crise sanitaire, crise sociale, crise environnementale : même combat ?

        « Beaucoup de certitudes, de convictions seront balayées ». Les plus optimistes auraient pu croire, à entendre ces propos d’Emmanuel Macron, que les certitudes et les convictions de ce gouvernement quant à la suprématie de l’idéologie néolibérale pourraient être remises en cause. L’adoption du projet de loi du gouvernement décrétant l’état d’urgence sanitaire ce vendredi les aura rapidement fait déchanter.
« Nous sommes en guerre », martelait Macron lors de son allocution. Mais, une fois de plus, la guerre ne sera pas faite contre les logiques gestionnaires issues de théories néolibérales plus soucieuses de rentabilité que de bien-être, et qui oublient qu’une économie saine est une économie qui répond aux besoins réels de la société et non pas aux besoins des marchés financiers. Pourtant, ce sont bien ces logiques qui nous ont menés là où nous en sommes aujourd’hui. Nous avons en effet assisté d’une part, à la destruction des services publics : les hôpitaux, qui ne peuvent faire face à la crise sanitaire actuelle compte tenu des restrictions budgétaires imposées ces dernières années ; l’école, qui n’est plus en mesure aujourd’hui d’assurer sa mission d’égalité des chances face aux politiques dévastatrices du ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer ; la poste, qui subit depuis maintenant des décennies des politiques managériales d’une violence inouïe qui poussent de plus en plus de fonctionnaires et de salariés dans la dépression… D’autre part, ces politiques ont préféré la logique délétère des marchés financiers à la relance de l’économie réelle, c’est à dire aux besoins criants des petites entreprises qui peinent à survivre quand les actionnaires s’enrichissent dans une sphère financière déconnectée des réalités. Ces mêmes marchés, bien que paraissant si loin de nos réalités, nous placent inéluctablement dans une situation d’extrême dépendance dont l’Etat se rend complice en refusant de mettre en place des politiques de régulation suffisamment efficaces pour affronter les crises financières que le système encourage. Faute d’avoir prévenu la crise, nul autre choix que de recourir à l’endettement public qui aggravera encore la situation des services publics, des ménages, des petites entreprises, bref, des « vrais gens », ceux à qui on dira alors qu’il faut se serrer la ceinture et accepter une moindre protection sociale, une moindre qualité de soin et d’éducation, parce qu’il n’y a « pas d’autre alternative ».
Ce sont ces absurdités économiques, réalisées au nom d’une sacro-sainte croissance économique dont on oublie d’interroger la finalité, qui nous ont totalement détourné de l’essentiel, à savoir la santé et le bien-être de tous les individus. Dans ce contexte de crise sanitaire qui nous rappelle cruellement notre dénuement face à ce que nous ne maitrisons pas, on aurait pu espérer une remise en cause de ce modèle mortifère. Il n’en sera rien.

              En effet, le gouvernement profite de cette crise pour remettre en cause des droits sociaux acquis de longue date, arrachés au patronat sous la pression des travailleurs : congés payés, semaine de 40 heures, convention collective en 1936 ; ou organisés par le Conseil National de la Résistance (qui, eux, étaient effectivement en guerre) : mise en place de la Sécurité Sociale, retraites étendues à toutes les catégories de salariés, indépendance de la presse vis-à-vis des capitaux des grandes industries…
L’aubaine était en effet trop grande pour ce gouvernement qui conduit depuis le début de son investiture le train des réformes dans la droite ligne de ses prédécesseurs, mais cette fois à une cadence totalement insensée, conforté dans un cynisme et une arrogance insupportables.
Dorénavant, la réforme va donc permettre au gouvernement de « prendre des ordonnances ayant valeur de loi dans le domaine notamment du droit du travail, sous trois mois ». Il s’agira de modifier les conditions d’accès aux congés payés des travailleurs et de réduire le temps de congés successifs, de revenir sur les 35 heures dans certaines entreprises. Comme le disait pas plus tard qu’hier la députée LR Sophie Primas : « quand il va falloir redémarrer les entreprises, il va falloir mettre un coup de rein, il va falloir y aller, il va falloir peut-être travailler un peu plus que les 35h, il va falloir peut-être travailler le dimanche, et il va peut-être falloir travailler en juillet et en août. C’est confortable pour personne, mais on est en face d’une crise économique majeure. » Confortable pour personne sauf…les actionnaires et les patrons qui s’en frottent d’ores et déjà les mains. D’ici là, que ces mêmes grandes entreprises soient exonérées des charges sociales et des impôts il n’y a pas long. Cela permettra d’enfoncer encore un peu plus les services publics et les salariés dans des abysses de précarité… L’intéressante proposition de supprimer les dettes d’investissements des entreprises (suggérée par Bernard Friot ici-même) ne sera évidemment pas évoquée, quand bien même la crise économique actuelle est directement liée à l’irresponsabilité des marchés financiers (comme le rappelle Frédéric Lordon ). On aurait pu penser que les mesures prises par le gouvernement seraient provisoires, le temps que la crise sanitaire s’estompe, mais aucune date limite n’est évoquée dans le texte.
Bref, après la casse du code de travail entamé par Macron sous l’investiture de François Hollande, après la réforme du Baccalauréat qui n’aura pour effet que de faire exploser les inégalités, après l’introduction de logiques managériales délétères au sein de nos hôpitaux, après le démantèlement du réseau Pôle Emploi et la précarisation des chômeurs, après la réforme des retraites, voilà où nous en sommes.

             Pourtant, une telle catastrophe sanitaire et humaine (aggravée par le retard avec lequel les décisions ont été prises et évidemment l’état du secteur hospitalier dont les gouvernements passés et présents sont pleinement responsables), pourrait constituer une occasion de remettre les choses à plat et de prendre le temps de réfléchir aux modèles de société que nous souhaitons voir advenir demain. La crise de COVID-19, en nous mettant ainsi au pied du mur, nous apprend qu’il est possible de prendre des mesures drastiques pour endiguer tant bien que mal un phénomène qui nous dépasse. Dans un contexte de crise environnementale catastrophique comme celui que nous connaissons actuellement, il apparaît donc possible de prendre des mesures tout aussi drastiques pour imposer - ici plus particulièrement aux grandes industries et dans une moindre mesure aux individus - des mesures capables d’endiguer un tant soit peu le désastre (pour rappel, les vingt plus grands bateaux-cargos génèrent autant de CO2 que l’intégralité du parc automobile mondial).
Car la crise sanitaire que nous vivons actuellement n’est rien en comparaison de la crise environnementale à venir (la première n’est d’ailleurs, a priori, pas totalement étrangère à la seconde comme l’explique Sonia Shah ici). Celle-ci générera le déplacement de millions d’individus et avec lui de nombreuses tensions, l’apparition de nouveaux conflits pour l’acquisition de ressources naturelles, sans parler des inondations et des sécheresses qui apporteront sans doutes de nouvelles périodes de famines… Ces phénomènes existent déjà à divers endroits de la planète et notamment en Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie où des populations entières sont contraintes à se déplacer du fait de la disparition progressive des terres arables et, faute de mieux, à se diriger vers les centres économiques d’ores et déjà saturés où les ressources manquantes sont malheureusement sources de conflits et de violences collectives extrêmes (de nombreux documentaires évoquent, ici ou , ces problèmes).
Si nous prenons enfin conscience que le modèle de croissance actuel est destructeur et provoque des dégâts irréversibles, peut être nous sera-t-il possible d’endiguer la crise environnementale et ainsi pourrons-nous espérer bien vivre (et non survivre) dans ce nouveau monde qui vient. Nous ne pouvons pas attendre de voir ces dégâts arriver devant notre porte comme nous l’avons fait avec le COVID-19, car il sera trop tard et les conséquences seront bien pires que ce que nous vivons actuellement.



            Pour conclure, il est important de comprendre que la crise environnementale, à l’inverse de la crise sanitaire actuelle, ne va pas être fulgurante. Elle va provoquer des évènements qui auront des impacts ponctuels sur des secteurs variés mais surtout de manière étalée dans le temps. Dans ce contexte, et comme l’explique le sociologue Razmig Keucheyan dans son passionnant ouvrage La nature est un champs de bataille, le capitalisme met déjà en place des mécanismes capables de tirer profit des catastrophes naturelles en cours et montre ainsi des capacités de résilience phénoménales. Ce système réussira toujours à tirer des avantages des différentes crises pour continuer à dégager des profits, alors qu’avance insidieusement la destruction progressive de notre monde. C’est une erreur de penser que le capitalisme s’effondrera naturellement et nous ne pouvons pas attendre qu’il disparaisse en même temps que nous. Je terminerai en reprenant les mots que Razmig Keucheyan utilise lui-même en conclusion de son ouvrage et reprenant ceux de Walter Benjamin : le capitalisme ne mourra pas de lui-même, seule une action concertée d’individus conscients des enjeux peut permettre de stopper son mouvement.

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