Pourquoi les journalistes ne doivent pas dire la vérité ?

Après le choc des attentats qui ont touché Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher,  les médias sont tombés des nues. Et pour cause, ils ont découvert que les complotistes de tout poil sont plus crédibles que les journalistes aux yeux des jeunes générations.

Comme d’habitude, les éditorialistes se sont étranglés. Comme d’habitude, ils ont dénoncé Internet. Comme d’habitude, le service public en a tiré un Envoyé Spécial. Et comme d’habitude, personne n’a cherché à comprendre pourquoi.

Dans le même temps, le système médiatique passe sous silence les critiques formulées à son encontre et qui fusent à gauche de la gauche. Tout juste entend-on parler des sorties de Mélenchon, que les mêmes éditorialistes aiment à caricaturer en Le Pen-bis. Que dit la gauche radicale quand elle critique les médias ? Nulle réponse, les propos tronqués et l’indignation sur fond de corporatisme suffisent à informer.

Le constat est donc là : les médias se concentrent sur la réflexion superficielle, pas trop techno, pas trop bobo, style discussion de bistrot, populaire et fédératrice. Leur justification ? Être au plus près du réel et par là-même, de la vérité. Cela vaut aussi bien en matière d’économie où le « pragmatisme » est de mise qu’en matière de société où l’on se veut proches des « vrais gens ».

 Procédons à un démontage en règle de cette vérité médiatique, qui fait tant de mal au débat politique et à la société toute entière.

Deux poids, deux mesures

Depuis quelques années, à l’antisémitisme franchouillard auquel on ne prête plus attention, s’est ajouté l’antisémitisme des islamistes radicaux. Et au carrefour de ces deux formes de haine, il y a un antisémitisme qui, sous couvert d’antisionisme, conquiert aussi les esprits des jeunes. La tête de gondole de ce soi-disant antisionisme, est bien sûr le tristement célèbre Dieudonné.

Mais malheureusement pour les éditorialistes et les politiques, ce climat n’est pas le seul fait de Dieudonné. En effet, le traitement médiatique de la haine fonctionne depuis de nombreuses années sur le mode du « deux poids, deux mesures » ; et bien qu’il ne soit pas la seule cause du repli communautaire, il y participe.

Il est rassurant que dans les médias français, il soit interdit de répandre sa haine des juifs. Ceux qui disent le contraire ont certainement manqué des leçons d’Histoire. En revanche, il est consternant que la même chose ne soit pas vraie pour les musulmans. L’année 2014 en est l’exemple le plus glaçant. C’est l’année où les médias ont passé leur temps à gamberger sur l’Islam. Ça a commencé avec l’entrée de Finkielkraut à l’Académie Française, et son livre intitulé L’identité malheureuse. L’agenda terrible du racisme s’est poursuivi avec Zemmour, ses polémiques, ses gesticulations et son best-seller au goût rance. Et comme s’il n’y en avait pas assez, on nous a servi du Houellebecq en guise de bûche de Noël.

Bien sûr, les attentats du 11 janvier ayant coupé court à la polémique littéraire, il a fallu trouver d’autres moyens d’entretenir l’effluve malodorant : entre les appels du pied à la communauté musulmane pour qu’elle se désolidarise de ces actes, et les propos guerriers de Valls contre un ennemi intérieur « islamo-fasciste ».

Aujourd’hui, pourvu que votre discours soit suffisamment policé (encore qu’il soit permis d’en douter à l’écoute de Zemmour),  vous pouvez donc vous permettre les pires horreurs sur l’Islam dans les médias français. D’ailleurs, le FN ne s’y trompe pas. Son omniprésence médiatique a certainement à voir avec l’abandon du fonds de commerce antisémite pour le secteur en pleine croissance de l’islamophobie.

Tout ça dans quel intérêt ? Dire la vérité aux Français sur l’immigration (dont la France est bénéficiaire d’un point de vue économique) et sur le délitement des valeurs républicaines (dont notre classe politique est pourtant comptable). Il est plus facile de désigner des bouc-émissaires que de monter du doigt le désengagement progressif de l’Etat dans l’économie et les territoires.

Des médias septiques mais pas sceptiques

Visiblement, la concurrence du milieu médiatique s’accommode très bien avec l’orthodoxie et le puritanisme. Dans leur course effrénée à l’audience, les médias ont aseptisé leurs contenus. Que ce soit sur le plan des mœurs ou sur le plan économique. Le libéralisme économique à tout crin s’accorde curieusement très bien à un recul des acquis de mai 68. Ainsi, les médias cachent ce sein qu’ils ne sauraient publier, assènent un discours économique « de bon sens », et invitent les polémistes réactionnaires (cf. partie précédente) pour donner l’illusion d’un débat d’idées démocratique. En vérité donc, les médias supposément à gauche dans leur majorité, tournent sur un logiciel idéologique de droite.

En cause, ces intellectuels compromis qui squattent les antennes : Jacques Attali, Elie Cohen, Christophe Barbier, etc. Nombre d’entre eux aiment à se présenter en scientifiques, en sages universitaires ou journalistes, qui préfèrent observer le monde plutôt que d’y prendre part. Bien sûr, ils oublient au passage de déclarer leurs conflits d’intérêt, comme leur participation aux conseils d’administration de grandes entreprises.

Ces pseudo-scientifiques, vident l’économie de toute dimension politique. Ils expliquent à qui veut l’entendre et à longueur d’antenne, que l’économie c’est une science et rien d’autre. Pour que ça marche, il faut être « pragmatique », avoir du « bon sens ». Preuve en est, le mot idéologie qui est devenu une grossièreté, voir une injure dans la presse. D’ailleurs, les institutions sont à l’image de cette façon de penser : l’UE et sa Troïka sont un système technocratique où la politique n’a plus sa place, puisque les gauches et droites de l’UE entière sont d’accord sur le fond.

Sauf que l’économie est une science molle. Elle est faite d’humains. Elle appartient au même champ que la sociologie ou la philosophie. L’économie n’est pas une formule mathématique. Par conséquent, ces papes du néo-libéralisme, de l’austérité et de l’orthodoxie, sous couvert de rationalité absolue, sont bien eux aussi des idéologues. Des idéologues de droite. Comme Finkielkraut et ses compères, ils nous proposent un retour en arrière.

En revanche, là où Finkielkraut assume être contre la modernité, les « experts » économiques, eux, sont beaucoup plus cyniques. Ils nous présentent leur pensée comme la modernité. Or, la main invisible du marché a 200 ans. Eux se sont arrêtés à Adam Smith, la gauche supposée radicale a lu Keynes.

Pourtant, les mêmes économistes sont sans cesse invités sur les plateaux. Tout autre discours n’est qu’idéologie (comprendre travestissement de la réalité ou contre-vérité), populisme (mot utilisé à loisir à la place de démagogie : pourquoi le peuple fait-il aussi peur ?). Les médias, convertis à la religion libérale s’en font le relais, pour dire la Vérité.

Ce qu’il manque à la presse

Ce qu’il manque à la presse, c’est donc sa liberté de penser. Liberté qui est menacée par la course à l’audience et le fast-thinking qui en découle, mais aussi par l’idéologie de son patronat. La lutte des classes n’est pas finie contrairement à ce que nous laisse croire la presse. La Vérité avec un grand V n’existe pas, chacun a la sienne. Voilà pourquoi les journalistes ne doivent pas dire la vérité. Il faut d’urgence des médias idéologues, militants, de gauche, libres et indépendants.

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