La « justice sociale » n’est-elle qu’une parole en l’air ?

À force de leur faire toujours plus de cadeaux fiscaux, les autorités françaises montrent aux plus fortunés comme François-Henri Pinault ou encore Jean-Pierre Denis que tout est permis. Et que l’appât du gain est une fin en soi.

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Les annonces faites par Emmanuel Macron, lundi 10 décembre au soir, n’ont visiblement pas calmé le mouvement des Gilets Jaunes. Malgré les quelques cadeaux offerts — avec majesté — par le chef de l’État, comme l’augmentation de 100 euros pour les personnes au SMIC et la défiscalisation des heures supplémentaires, l’« acte V » de la contestation sociale, après un temps de flottement, devrait bien avoir lieu. Au grand dam, non seulement, du gouvernement, dont l’image n’a pas fini d’être écornée à l’international, mais également des principaux intéressés, qui préféreraient vraisemblablement vivre des week-ends moins tumultueux. Et beaucoup plus sereins. Mais la sérénité, cette antichambre de la conscience tranquille, est un luxe qu’ils ne peuvent se permettre. Pas tant que la justice sociale, la raison fondamentale de toutes leurs revendications, ne sera pas (ré)établie. Et il y a du boulot.

Dans la bouche des Gilets Jaunes, depuis plusieurs semaines, la source du mécontentement est toute trouvée : la taxation toujours plus forte — sur les carburants, au départ, et en règle générale à présent — de leur mode de vie, tandis que les (grandes) fortunes françaises parviennent toujours, d’une manière ou d’une autre, à échapper à l’impôt. Cette dichotomie pernicieuse, fruit lointain de la toujours plus grande financiarisation du monde, est critiquée par les plus démunis. Et ce à juste titre. En octobre dernier, l’Institut des politiques publiques (IPP) publiait une analyse approfondie des conséquences des mesures fiscales et sociales sur le pouvoir d’achat des Français. Sans surprise, les réformes engagées par Emmanuel Macron, pour 2018 et 2019, entraîneront une perte de « revenu disponible » pour les 20 % les moins aisés. Tandis que les 1 % des ménages les plus riches, à l’inverse, verront leur portefeuille grossir de près de 6 %...

Lancinante rengaine libérale, servie par des autorités qui semblent avoir abandonné toute volonté de réformer en observant un brin de justice. Celle-ci, pour rappel — et sans tomber dans la démagogie inutile —, exige que le fossé entre les classes se réduise au fil des mesures adoptées. Ceci pour assurer un soupçon de cohésion sociale qui fait défaut, aujourd’hui, dans toutes les vieilles démocraties. A contrario, plus les gouvernements offrent régulièrement des cadeaux aux plus fortunés, sous (le trop facile) prétexte qu’en les taxant davantage ils desservent l’économie, plus ils accentuent un sentiment de rejet, déjà fort, chez les plus pauvres. Et incitent les premiers à s’enrichir davantage. Car, après tout, « si le pouvoir nous gâte tant, c’est que nous ne faisons rien de mal », se disent-ils en substance. Un raisonnement bien ancré chez les premières fortunes françaises, par exemple, qui n’hésitent pas à abuser des largesses libérales des gouvernements — et des frontières juridiques floues.

L’évasion fiscale, qui coûte à la France quelque 60 à 80 milliards d’euros chaque année — la somme grimpe à 1 000 milliards d’euros au sein de l’Union européenne —, n’est qu’une conséquence de cette logique très permissive à l’égard des plus riches. Dont la tête de gondole en la matière est à n’en pas douter la famille Pinault, à la tête de l’empire du luxe Kering, qui a réussi à évader environ 2,5 milliards d’euros d’impôts en Europe depuis 2002 – 180 millions en France — d’après une enquête de Mediapart. Soit la plus grosse affaire d’évasion fiscale présumée mise à jour pour une entreprise française. Cocorico. Le « système Pinault » a ainsi fait le bonheur financier des différents membres du conseil d’administration du groupe, parmi lesquels, un certain Jean-Pierre Denis, le patron du Crédit Mutuel Arkéa, dont le but dans la vie semble être de se remplir les poches, quoi qu’il arrive. Un capitaliste, un vrai de vrai !

Ancien secrétaire général adjoint de l’Élysée sous Jacques Chirac, Jean-Pierre Denis milite depuis plusieurs mois pour l’indépendance de son groupe vis-à-vis de sa maison-mère, la Confédération nationale du Crédit Mutuel (CNCM). Tandis que tous les observateurs, des autorités bancaires françaises aux plus hautes sphères financières de l’Union européenne, lui prédisent une sortie de route évidente — avec, à la clé, des pertes d’emplois, des épargnants dans le fossé et un groupe extrêmement fragilisé —, Jean-Pierre Denis persiste et fonce tête baissée. Si bien que certains en sont venus à se demander s’il n’y avait pas quelque désir d’enrichissement personnel derrière le projet d’indépendance... Après tout, l’appétit vient en mangeant. Et le patron d’Arkéa a déjà englouti un salaire faramineux (1,6 million d’euros) en 2016 et 2017, selon l’Agence économique et financière (AGEFI). Dès lors, pourquoi ne pas continuer ?

Voilà à quoi semblent mener les politiques libérales servies depuis des années par nos gouvernements : des esprits gloutons qui, profitant du manque de courage de nos gouvernants, s’engraissent un peu plus à chaque exercice fiscal. Au détriment, donc, des plus démunis. L’exemple récent de certaines banques françaises (BNP Paribas et la Société Générale, pour ne pas les nommer) embourbées dans des scandales financiers en Allemagne (les « CumEx Files ») est à ce titre révélateur. À travers des montages financiers frauduleux — dont tout indique qu’ils en avaient connaissance —, les établissements bancaires visés sont soupçonnés d’avoir soustrait de rondelettes sommes (plusieurs milliards d’euros) aux caisses publiques pour les mettre dans leur poche. Les gouvernements auront beau revaloriser les salaires minimums, tant que l’injustice sociale — et fiscale — perdurera, il semble vain de vouloir arrêter les mouvements contestataires.

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