lettre aux musiciens

Lettre aux musiciens

J’aime les concerts, j’écoute rarement la musique d’album, elle est beaucoup trop travaillée. C’est la même chose que pour les livres. Rien n’est plus touchant que le livre que l’on vous rend corné. J’aime le livre sale et abimé de la même manière que j’aime les fêlures des concerts. J’écoute toujours la version de Don’t look back in anger en live au River Plate Stadium, le regard de Gallagher vaut toutes les musiques du monde. J’écoute les versions enregistrées, prises en flag sur des concerts, avec des sons déviants et un peu sale. Je suis touchée au plus profond par la corde de guitare qu’on entend trop, les chuchotements de scène, j’aime le vrai, le brut, le pas prévu, l’inconscient qui parle. Certains photographes sont capables de saisir cette émotion, cet inconscient. C’est difficile, c’est rare.

Mais les gars, fallait quand même que je vous le dise. Je voulais vous dire les gars, que rien n’est plus beau que votre corps qui se transforme sous la montée en puissance de votre musique. Je voulais vous dire que vous avez le monde dans vos mains, vous êtes les vrais détenteurs du pouvoir des émotions. Je voulais vous dire que je vois l’humanité dans vos yeux fermés, qu’il n’est pas de plus belle intensité que vos mains qui se crispent sur le micro. Vous avez un pouvoir immense entre les mains, dans le corps, et parfois, vous nous le faites partager. J’imagine le ressenti intense quand vous rouvrez les yeux et que vous nous découvrez là, attendant, tremblants, que la vague nous ramène, que vous refermiez les yeux, pour une nouvelle tempête, un nouveau naufrage. J’imagine l’accostage brutal certaines fois. Alors vous refermez les yeux, encore et encore.

Il n’y a rien de plus fascinant que de vous regarder jouer. L’intime se cache dans chacun de vos gestes, de vos regards. Un sourcil qui se lève, une main qui se tord, des lèvres qui se pincent, un imperceptible mouvement de hanches. La sensualité brute qui se dégage de vous est dingue. Ce magnétisme animal que vous ne maitrisez pas quand vous mordez votre bouche le temps fragile d’un accord. Il n’est, je pense, de plus grand et si infime abandon du corps. Rien n’est travaillé, tout est ressenti et émotion. Je suis fascinée de voir, au plus près, cette musique qui envahit votre corps et votre âme. Elle s’empare de vous, vous anime, elle est vous. Elle vous traverse, semble vous transpercer de part en part pour nous atteindre en plein cœur. Elle semble s’échapper d’elle-même, elle n’est pas retenue, c’est l’être à l’état pur, le ressenti profond intime, troublant. L’impression de toucher une âme nue, mais il faut savoir le lire. J’aime quand vos regards se perdent, quand vos mains se posent sur des claviers froids, sur des manches de guitare, quand vos doigts glissent, animés par la volonté de votre instinct. Les regards ailleurs, le pied qui s’agite. Vous nous laissez parfois entrer un peu, vous entrouvrez la porte, doucement, merci pour ça.

Le pouvoir cathartique des concerts est intense, les transes collectives me fascinent. Ça tiendrait presque à un pouvoir magique un peu sectaire. Aux heures souvent sombres, proches de la nuit, les gens dans l’atmosphère moite des salles de concert se livrent ensemble à vous, un abandon sans limites, pourvu que la jouissance soit au rendez-vous. Souvent, je me laisse embarquer, je plonge avec vous dans les profondeurs abyssales de mes émotions. Quand je remonte à la surface, je regarde les gens, je suis toujours désespérée de voir tous ces smartphones levés. Les gens ne savent plus écouter avec leur cœur, il faut pouvoir prouver qu’on y était ou tenter, peut-être, de revivre ce moment. Je n’ai pas de réponse, mais je ne fais jamais ça. Je vis l’instant, je me noie avec vous, je grave ces instants figés dans ma tête et dans ma peau. Une note, une odeur, une caresse suffiront à me les faire revivre. Dans la fin des concerts, je m’abandonne aux dernières vibrations, je retiens dans mes mains l’ultime souffle de votre voix, je remonte à la surface, je reprends ma respiration. Et je vous regarde. Vous avez l’air épuisé, vous avez tout donné pour nous. Mais, les gars, je voulais quand même vous dire, n’arrêtez jamais ça…

T.L.

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