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Billet de blog 7 déc. 2022

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Le "Général Hiver" : Concept galvaudé.

Les tentatives d'historicisation du conflit en Ukraine amènent certains journalistes à l'emploi de termes au mieux galvaudés, au pire complètements hors de propos. L'expression "Général Hiver" employé sans discernement par nombres "d'experts" ne fait pas exception.

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Depuis septembre,  biens des journalistes, "experts" et éditorialistes usent du terme fort galvaudé du « Général Hiver ». Cette personnification de l’Hiver russe, qui aurait été le meilleur allié de la Russie puis de l’URSS dans la lutte contre la Grande armée puis contre l’Allemagne nazie, pose problème. Tout d'abord par la personnification elle-même. Ensuite par son utilisation pour qualifier une éventuelle "arme" de Poutine, se servant de l'arrivée de l'Hiver comme moyen de pression sur les pays occidentaux qui se conjugueraient avec l'arrêt des livraisons de gaz russe. Campagne de Russie, Opération Barbarossa, conflit russo-ukrainien, le "Général Hiver" ne doit avoir de place nul part. 

Dans le cas de la Grande Armée, ne pourrait-on pas arguer l’échec de la doctrine de la bataille décisive, allongeant la durée de la campagne, poussant les forces napoléoniennes toujours plus avant dans le territoire russe, aux rigueurs de l’Hiver russe ? Et même, le manque de troupe de flancs suite aux échecs de la Grande Armée sur le front nord, l’habileté des russes à harceler la retraite suite à l’abandon de Moscou en ruine, à diriger par leurs attaques les troupes napoléoniennes sur les routes les plus optimales pour continuer leur harcèlement incessant. Ce « Général » apparait comme un coup du sort, un allié inattendu, qui, s’il n’avait été, aurait conduit à la victoire de l’Empire. Mais l’hiver n’a fait qu’accentuer les déboires de la Grande armée, subissant le terrain du fait de sa trop grande importance numéraire, étant dans l’impossibilité de se ravitailler efficacement du fait des tactiques de terre brulée mais aussi l’étirement de ses lignes logistiques. Pour enfoncer le clou, dès le début de l’offensive, en été, l’accès à l’eau a été une difficulté, provoquant dysenterie dans les rangs de la France et ses alliés. Il est commode de pallier l’incompétence stratégique patente du joyau national en inférant le déchainement des éléments.

Dans le cas du conflit Germano-soviétique initié en 1941 par l’opération Barbarossa et se soldant par l’échec de l’Armée allemande devant Moscou, Rostov et Leningrad, Hitler mais aussi les officiers allemands pendant et après la guerre ont évoqué un hiver particulièrement rude et soudain. Selon eux, ce n’est pas l’Armée russe qui a empêché le succès des opérations, notamment devant Moscou, mais les éléments qui se sont déchainés contre eux. Dès le mois d’octobre, certains officiers d’état-major et notamment Hadler, mettent en avant les pluies et les boues d’automne comme l’élément essentiel du coup d’arrêt que subi la Wehrmacht. Au mois de décembre, ce sont des températures jusqu’à -40°C qui sont mises en avant pour expliquer l’échec de l’offensive finale devant Moscou. Cet argument est grossi par le Führer de discours en discours, présentant le phénomène comme ne s’étant par produit depuis près de 150 ans. Après la guerre, tous les généraux allemands (Von Manstein, Guderian, von Mellenthin…) racontent dans leurs mémoires que l’hiver a été l’élément décisif, conjugué aux mauvaises décisions d’Hitler, provocant l’échec des armées du Reich. Un hiver rude en Russie ne devrait surprendre personne. Et le mettre en avant comme seule raison d’échec revient à priver l’Armée rouge de toute influence dans la faillite de l’opération Barbarossa. Cette campagne nécessitant de couvrir en quelques mois des distances colossales mais aussi de mettre l’Armée rouge hors d’état de nuire par le recours à plusieurs encerclements coûteux en moyens et vies humaines avait-elle seulement une chance de succès ? L’usure consentie par la Wehrmacht s’est faite ressentir et le déchaînement habituel des éléments n’ont fait qu’accentuer ce fait. Ce « Général » a aussi été reconnu dans le camp russe comme un élément pouvant inverser la vapeur. Mais dans les faits, c’est bien l’épuisement de l’appareil militaire allemand qui est en cause et non le déchainement des éléments. 

Qu’en est-il du conflit russo-ukrainien ? Selon l'aréopage habitué des plateaux télé et matinales radios, Vladimir Poutine espèrerait bien compter sur l’arrivée de l’hiver pour pousser les Européens à stopper les livraisons d’armes suite à la grogne de la population, se plaignant du prix de l’énergie, voir de coupures, causées par l’arrêt des livraisons de gaz par la Russie. Le « Général Hiver » intervient comme un élément quasi-divin permettant aux Russes de venir à bout de leurs adversaires, presque sans compter sur leurs propres forces. Poutine utilise une arme économique, un embargo pour faire pression sur les états occidentaux qui livrent des armes. Les Européens ne sont cependant pas contraints de subir l’hiver. Ils peuvent s’endetter comme dans le cas de la France qui a opté pour un « bouclier tarifaire » pour contrôler le prix de l’énergie et ainsi pallier ces difficultés. Le « Général Hiver » est non seulement fantasmé mais dans le cas où il ne l’était pas, la comparaison resterait boiteuse. Il serait bon ton que les éditorialistes, "experts" et journalistes se renseignent sur les expressions qu’ils emploient. Sans quoi, leurs analyses sont au mieux chancelantes, au pire complètement fausses. 

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