Jean-Michel Lambert : juste une mise au point (suite)...

Voilà deux ans que Jean-Michel Lambert, premier magistrat instructeur du dossier Villemin, a mis fin à ses jours, le 11 juillet 2017 à son domicile, au Mans (Sarthe).

Le mois suivant la disparition tragique de mon ancien préfacier, je rédigeai sur le présent blog une mise au point, afin de réfuter, autant que faire se peut, plusieurs griefs dont il a été la cible (1). Qu’il me soit permis d’ajouter ici un modeste addenda.

Cela a été dit et répété, peut-être jusqu’à la nausée : dans le dossier Grégory, Jean-Michel Lambert aurait été un magistrat sous influence – comprendre : sous l’influence des avocats de Bernard Laroche, le premier suspect inculpé le 5 novembre 1984, libéré le 4 février 1985 et assassiné par Jean-Marie Villemin le 29 mars suivant.

Vision simple, voire simpliste, qui nécessite une petite piqûre de rappel.

Suite à l’assassinat de Bernard Laroche, ses avocats estimaient que Christine Villemin aurait dû être inculpée pour complicité par fourniture de moyens, celle-ci ayant signé le chèque de 2 990 francs destiné à l’achat d’un fusil de type Riot-Gun (calibre 12 mm à cinq coups) chez un armurier de Saint-Dié, le 10 novembre 1984. Nous le savons : ils ne seront pas suivis par Jean-Michel Lambert, et Me Paul Prompt lui en fera le reproche dans son livre sur l’affaire (2).

Le lendemain de la reconstitution de l’assassinat de leur client (datée du 20 juin 1985), les mêmes avocats se sont prononcés en faveur d’une jonction de ce dossier à celui de l’assassinat de Grégory Villemin, demande déposée officiellement sur le bureau du juge le 8 juillet 1985, qui la refusera le 21 du mois (concernant les deux instructions : « Il convient, dans un souci de clarté, de les conduire de manière autonome »).

En outre, c’est quand même aller un peu vite en besogne que de dire ou d’insinuer que, en décidant l’inculpation de Christine Villemin pour l’assassinat de son fils le 5 juillet 1985, le juge Lambert se serait comporté en sirène rotative des conseils de feu Bernard Laroche ; comme l’a rappelé son autre avocat, Me Gérard Welzer, ils n’étaient plus présents dans la procédure (3), suite à l’extinction de l’action publique le 18 avril 1985.

De manière générale, dans son arrêt du 28 juin 2004 (1ere chambre, section A) condamnant l’agent judiciaire du Trésor à verser 35 000 euros à chacun des époux Villemin, arrêt plutôt critique sur l’instruction initiale et s’appuyant sur le non-lieu dont a bénéficié la mère de Grégory (chambre d’accusation de la cour d’appel de Dijon, 3 février 1993) , la cour d’appel de Paris reconnaît (p. 8) : « ils [lesdits époux] n’établissent pas que le juge a instruit à charge contre celle-ci [Christine Villemin] »

Enfin, il faut se souvenir de ce qu’a écrit Jean-Michel Lambert dans la lettre d’adieu à son ami journaliste Christophe Gobin (de L’Est républicain) : « Les évènements depuis juin dernier [relance de l’affaire le 14 juin 2017] sont voués normalement à l’échec. » Avait-il tort sur ce point ? Au jour d’aujourd’hui, la piste de la machination familiale (Bernard Laroche ravisseur avec sa belle-sœur Murielle Bolle + Marcel et Jacqueline Jacob, grand-oncle et grand-tante de Grégory comme potentiels assassins) lancée en fanfare il y a deux ans semble avoir abouti à une impasse (4). Décidément la prudence s’impose, notamment face au logiciel dont on a fait des gorges chaudes dans cette affaire : Anacrim – contraction d’analyse criminelle – utilisé par la Gendarmerie nationale depuis avril 1995. Outil de travail indiscutable pour les 360 gendarmes formés à son utilisation, il ne saurait apporter la vérité complète, absolue – tel le Saint Graal – , sur un dossier criminel X ou Y. Souvenir personnel : lors du dernier procès de Francis Heaulme, le maréchal des logis chef Thierry Perchat (retraité depuis le 1er septembre 2018) a relaté son travail sur le dossier du double meurtre des petits Cyril Beining et Alexandre Beckrich à Montigny-lès-Metz, le 28 septembre 1986 (cour d’assises d’appel des Yvelines, Versailles, 17 décembre 2018, à partir de 16h14). S’il a estimé avoir reconstitué un « diaporama dynamique » des évènements de cette demi-journée tragique via Anacrim, il a reconnu également devant Me  Liliane Glock, principale avocate du tueur : « Le logiciel, c’est juste une aide, comme une calculatrice. » M. Perchat, merci de cet aveu (5).

 

Je ferai connaître prochainement le résultat de mon travail sur ces deux affaires. Un travail que je me suis efforcé de réaliser sans haine, sentiment qui était étranger à mon défunt préfacier ; car, selon moi, il ne saurait être question de « manier la nitro comme s’il s’agissait d’un tube d’aspirine » (expression empruntée à feu Frédéric H. Fajardie, célèbre auteur de polars).

 

(1) : Consultable ici :

https://blogs.mediapart.fr/valandre78/blog/100817/jean-michel-lambert-juste-une-mise-au-point

(2) L’affaire Grégory La justice a-t-elle dit son dernier mot ? Paris, Balland, 2007, p. 216-217. J’ajoute que le magistrat instructeur ne partageait pas la vision politiquement colorée du dossier qui était celle de l’avocat (ce communiste pur sucre décédé le 28 février 2017 avait été résistant chez les Francs Tireurs Partisans, et torturé par des auxiliaires français de la police allemande). « Concernant Me Prompt, vous avez raison ; il ne faisait pas toujours dans la nuance. » m’écrivait Jean-Michel Lambert le 6 juillet 2017 (dernier courriel que j’ai reçu avant son décès).

(3) L’affaire Grégory ou la malédiction de la Vologne, Paris, L’Archipel, 2018, p. 154-155.

(4) Pour en savoir plus, consulter le dossier du site de L’Est républicain :

https://www.estrepublicain.fr/faits-divers-justice/gregory-villemin

(5) Sur le plan quantitatif, on ne saurait contester le gros travail effectué par les gendarmes utilisateurs d’Anacrim sur ces deux dossiers criminels. Il ne s’agit pas non plus de les suivre les yeux fermés. Lors du témoignage de M. Perchat cet après-midi du 17 décembre 2018, les avocats de Francis Heaulme n’ont pas manqué de relever les défauts de son travail. Me Glock a noté que l’OPJ a sélectionné 141 pièces sur un ensemble de 730 ; le caractère sélectif de ce « travail évènementiel » (expression de Thierry Perchat) a également été souligné par Me Alexandre Bouthier, évoquant l’absence dans cette reconstitution de l’homme blond d’1,65 m avec du sang sur la chemise et sur la paume de la main aperçu par un témoin de seize ans, Frédéric Guibert, vers 17h35 et jamais retrouvé à ce jour (cote D144 du dossier Beining/Beckrich). Enfin, Me Gil Madec a fait remarquer que beaucoup de témoignages cités dans le diaporama « ne présentent aucune harmonie » (notamment au niveau des horaires). Autre question pertinente posée par le pénaliste versaillais : ces témoins avaient-ils une montre ce jour-là ? N’oublions pas que le passage à l’heure d’hiver avait eu lieu la nuit précédente (du 27 au 28 septembre 1986). Dans le dossier Villemin, rappelons-nous que Me Stéphane Giuranna, avocat de Marcel Jacob, a découvert que l’alibi de son client avait été vérifié dès les débuts de l’enquête par les gendarmes des sections de recherche de Nancy et d’Epinal (le 16 octobre 1984, il était à son travail de 13h00 à 21h00 à l’usine Walter Seitz à Aumontzey). Un élément qui avait été « zappé » par Anacrim.

 

 

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