Montigny-lès-Metz : un autre scénario judiciaire

Cour d’assises des Yvelines, Versailles, 20 décembre 2018. Le procès en appel de Francis Heaulme pour le double meurtre de Cyril Beining et Alexandre Beckrich, 8 ans, commis le 28 septembre 1986 à Montigny-lès-Metz touche à sa fin.

Cet après-midi est consacré aux plaidoiries de la défense : Mes Liliane Glock (14h09/15h29) Gil Madec (15h29/15h48) et Alexandre Bouthier (15h54/16h50). Au cours de son intervention, ce dernier estime qu’il aurait été une bonne chose que les trois hommes suspectés dans ce dossier – Patrick Dils, Francis Heaulme et Henri Leclaire – soient ensemble dans le box des accusés. Ce qui m’a donné l’idée générale de ce texte, fondé en grande partie sur mes notes d’audience.

Imaginons la scène et effectuons, non pas un tour de table mais un tour de box…

 

Patrick Dils, né le 30 juin 1970 à  Longeville-lès-Metz (Moselle), apprenti cuisinier à l’époque : le premier à être renvoyé aux assises – arrêt de la chambre d’accusation de la cour d’appel de Metz, 17 août 1988 – et être condamné à la réclusion criminelle à perpétuité (cour d’assises des mineurs de la Moselle, Metz, 27 janvier 1989). Il est passé aux aveux en garde de vue le 28 avril 1987 devant l’inspecteur Bernard Varlet, directeur d’enquête de la PJ de Metz. Aveux réitérés devant l’enquêteur de personnalité rencontré durant ladite garde à vue, devant Mme le juge d’instruction Mireille Maubert (30 avril et 15 mai), au cours de la reconstitution du 7 mai, devant les docteurs Volpillière et Bornstein, experts psychiatres, le 16 mai, devant le docteur Raymond, expert psychologue, le 29 mai. Toujours en 1987, mais à une date non précisée, il a déclaré à un gardien de la maison d’arrêt de Metz qui l’interrogeait sur les faits : « je les ai massacrés », motif : les enfants l’auraient traité de « sale rouquin ». Propos rapportés par ledit gardien, Marc A., dans un PV d’audition de la SR de gendarmerie de Metz du 19 octobre 2005, PV lu par M. l’avocat général Olivier Mesrine au procès de Versailles (audience du 19 décembre 2018, 16h00/16h05). Par ailleurs, Patrick Dils aurait également fait des confidences à deux co-détenus : Ali F.,  dans le courant de l’été 1996 et Jean-Claude B., début 2002 (à la prison centrale de Toul pour l’un d’entre eux). Au premier, il aurait dit que les enfants s’étaient moqués de lui, de son visage, au second que ceux-ci s’étaient moqués « de son nez, de sa gueule ». Ali F. a rapporté ces aveux lors d’une réunion de l’aumônerie à la prison Charles III de Nancy, en présence de l’aumônier protestant de cet établissement pénitentiaire (témoignage dudit aumônier au procès de Versailles, 19 décembre 2018, à partir de 11h11). Les propos d’Ali F. ont fait l’objet d’une déposition recueillie par la gendarmerie de Montmédy (15 septembre 2000), il est venu témoigner au deuxième procès Dils (cour d’assises des mineurs de la Marne, Reims, juin 2001) et sa déposition a été lue au dernier procès (cour d’assises des mineurs du Rhône, Lyon, avril 2002). Les déclarations de Jean-Claude B. ont fait l’objet de deux dépositions, respectivement datées du 7 janvier et du 23 juin 2015.

Quant aux aveux – qui seront officiellement rétractés devant la juge Maubert le 17 juillet 1987 – ils s’étalent sur 11 pages. Le magistrat honoraire François-Louis Coste, qui représentait le ministère public au dernier procès de Dils (et aujourd’hui convaincu de l’innocence de ce dernier) l’a rappelé lors de son témoignage à Versailles, le 7 décembre 2018 en fin d’après-midi : des « aveux atroces », avec « une foule de détails extraordinaires », à un tel point que le magistrat a fini par stopper momentanément sa lecture : « je suis allé à la fenêtre de mon bureau pour respirer un grand bol d’air » Par ailleurs, le 7 mai 1987 et devant Mme le juge Maubert, Patrick Dils a désigné sans se tromper les trois pierres ayant servi à tuer Cyril et Alexandre : une grosse (5,827 kg), une moyenne (1,738 kg) et une petite à arête vive (330,337 g), la quatrième, un galet, n’ayant reçu que des projections de sang. Eléments confirmés par la suite dans un rapport du professeur Alain Lugnier, daté du 2 juin 1987. Alors, faut-il parler d’ « une sorte de mauvaise chance », comme M. Coste lors de son témoignage à Versailles ? Ou parler, comme l’a fait Me Madec lors de sa plaidoirie, d’ « un très haut niveau de charges » contre Patrick Dils ?

 

Francis Heaulme, né le 25 février 1959 à Metz (Moselle), ouvrier dans l’entreprise de maçonnerie CTBE à l’époque : le « sauveur » de Patrick Dils, si on peut dire. Découvrir que le « routard du crime » travaillait à l’époque à 400 mètres des lieux du crime constituait un argument de poids afin d’obtenir la révision du procès de janvier 1989 : « Il fallait quelque chose de génial, quelque chose de terrible […] C’est Heaulme » (plaidoirie de Me Madec) Du reste, l’intéressé s’est jeté tout seul dans la nasse judiciaire par ses déclarations faites à un magistrat de la Cour de révision, le conseiller feu Jean Favard (30 juin 1998) et à divers enquêteurs, le plaçant à proximité des lieux du crime lors de ce dimanche 28 septembre 1986 en fin de journée – notamment au maréchal des logis-chef Jean-François Abgrall, une semaine ou deux après l’arrestation du tueur le 7 janvier 1992 (le gendarme les restituera de mémoire dans un PV daté du 24 octobre 1997), au commandant André Macel du SRPJ de Nancy le 17 août 1999, au capitaine Francis Hans de la SR de la gendarmerie de Metz les 30 janvier et 20 février 2002. N’y a-t-il pas dans l’extrême violence de ce double meurtre (« traumatisme crâno-facial » et visages enfoncés, relevait l’autopsie du 30 septembre 1986) une des marques de la « quasi-signature criminelle » du tueur, pour reprendre l’expression du capitaine Hans ? Aurait-il « vu rouge » parce que des enfants lui avaient lancé des cailloux ?

Par ailleurs, Francis Heaulme se serait confié à quatre co-détenus, à quatre époques différentes : Roger Gomez (vers 1992, à la maison d’arrêt de Brest) Francis Grégoire (en 2002, à la prison de Metz-Queuleu) Pascal Michel (en 2005) et Michel Lys (en 2008, à la prison d’Ensisheim). Au premier, Heaulme aurait déclaré avoir « poursuivi » et « massacré » des jeunes ; à Francis Grégoire, il aurait parlé du « froc du plus grand » (Alexandre Beckrich) qui a été baissé, détail qui, paraît-il, n’a jamais été donné par la presse écrite (pour les émissions consacrées aux affaires criminelles qui sont très regardées en prison, c’est moins sûr); à Pascal Michel, il a écrit dans une lettre datée du 10 mars 2005 : « J’ai plus d’affaires en cours. Pour Montigny, ils peuvent pas dire que c’est moi car personne m’a vu faire ça » ; devant Michel Lys, il aurait déclaré à la fin d’une messe : « Patrick Dils a gagné un million d’euros grâce à moi » et toujours selon cet ancien co-détenu, Francis Heaulme aurait avoué le double meurtre à sa sœur Christine.

 

Henri Leclaire, né le 28 décembre 1948 à Montigny-lès-Metz, manutentionnaire aux éditions Le Lorrain à l’époque : « un très bon client », disait Me Bouthier dans sa plaidoirie. Aperçu vers 16h15 le jour du drame rue Vénizelos sur son Vespa rouge par Ginette Beckrich, la grand-mère d’Alexandre, il a avoué le double crime devant la PJ de Metz les 10 et 11 décembre 1986 avant d’être mis hors de cause. Motifs : les enquêteurs se sont aperçus de sa difficulté à grimper sur le talus compte tenu de sa corpulence, et des éléments de ses aveux ne collent guère avec les constatations médico-légales (la soi-disant utilisation d’« une seule grosse pierre », « une pierre de la grosseur d’une main » pour tuer les deux enfants). Certes, comme l’a observé Me Bouthier lors du témoignage d’Henri Leclaire en visioconférence à Versailles (matinée du 13 décembre 2018), celui-ci avait un autre moyen de monter facilement sur le talus – un escalier situé de l’autre côté – et, nonobstant ses problèmes de colonne vertébrale, il était capable de pousser les bennes de l’entreprise. Bennes qui auraient pu constituer le mobile : Henri Leclaire effectuait des rondes autour de celles-ci en semaine comme le dimanche, et goûtait fort peu la manie des enfants de Montigny de fouiller dans les poubelles pour récupérer divers objets. Pour ne rien arranger à son cas, l’ancien manutentionnaire s’est remis dans le pétrin lors d’une conversation avec Mme Marie-Christine Blindauer, une clerc d’avocat pour qui il travaillait comme coursier, fin 2012 : il lui aurait déclaré avoir « empoigné ou agrippé » les deux enfants, sans leur donner la mort. Témoignant au procès mort-né de Francis Heaulme le 1er avril 2014 – cour d’assises de la Moselle, Metz –, Mme Blindauer le fera à nouveau à Versailles, citée par la défense (13 décembre 2018, à partir de 10h39), évoquant un Henri Leclaire « devenu rouge », « presque en transe », qui lui aurait mimé « le geste d’une secousse » et lui aurait déclaré : « Ils ont vu à qui ils avaient affaire » « Mais c’est pas moi qui les ai tués »

 

Vous l’avez compris, amis lecteurs : un tel procès n’aurait pas été une mince affaire pour une cour d’assises légalement constituée comme pour les parties en présence (parties civiles, ministère public, défense).

Au cours du procès de Versailles – c’était déjà le cas en première instance à Metz (avril/mai 2017) – j’ai pu constater que des parties en théorie opposées pouvaient se retrouver comme des alliées objectives : ainsi la famille Beckrich, représentée par le vétéran Me Dominique Rondu (depuis octobre 1986), ne soutient pas la thèse de la culpabilité de Francis Heaulme, d’accord en cela avec la défense. De son côté, celle-ci s’est aussi retrouvée en accord avec l’autre partie civile (Chantal Beining, la maman de Cyril, représentée par Me Dominique Boh-Petit, soutenant la thèse de la piste Heaulme) au moins sur un point précis : Henri Leclaire n’aurait pas dû être laissé « sur le bord du chemin » – expression de Me Boh-Petit (1) – je serais tenté d’écrire : sur le bord de la voie ferrée. Avec trois accusés tentés de rejeter sur un ou deux de leurs camarades de box la responsabilité du massacre du 28 septembre 1986 pour se défendre (2), ce phénomène des avocats tantôt en accord, tantôt en désaccord sur le rôle de X ou Y dans le dossier aurait pris des proportions considérables.

Lors de leurs réquisitions du 20 décembre 2018 au matin, (respectivement : 9h36/10h14 et 10h14/11h32) les avocats généraux Olivier Mesrine et Guirec Le Bras ont établi un distinguo entre les confesseurs officieux de Patrick Dils et ceux de Francis Heaulme durant leur incarcération. Afin d’écarter les premiers, M. Mesrine a expliqué ceci :

* aveux au gardien de prison Marc A. : c’était en 1987, à l’époque Dils était « dans la peau du coupable », donc ça ne compte pas ;

* Ali F. : Dils lui aurait déclaré que les enfants lui avaient lancé des pierres, élément ne figurant nulle part dans les aveux du printemps 1987 devant la PJ de Metz et la juge Maubert ;

* Jean-Claude B. : Dils aurait fait ces confidences peu avant l’audience de Lyon, ce qui est absurde, lui ayant pour objectif la reconnaissance officielle de son innocence au terme de cet ultime procès, du reste, il aurait parlé d’une « tractation » entre Jacqueline Dils, la mère de Patrick, et la famille de Heaulme afin qu’il endosse la responsabilité du crime ; machination peu crédible, que l’accusé n’a pas confirmé à l’audience du 19 décembre 2018 après-midi sur interrogation de l’avocat général Mesrine.

Dans son réquisitoire, Guirec Le Bras a estimé que les co-détenus de Francis Heaulme avaient tenu des « propos sincères » – tout en ne contestant pas leur pedigree peu ragoûtant, que la défense a largement rappelé, exemples : Michel Lys, « tueur, dépeceur, violeur de mineurs » (dépêche AFP du 7 mars 2007 citée par Me Glock dans sa plaidoirie), Pascal Michel, considéré comme un manipulateur et un simulateur par les psychiatres, Roger Gomez, condamné pour viols par trois cours d’assises (respectivement à neuf, quinze et trente ans de réclusion criminelle ; pour la dernière condamnation, il a fait appel)… Pour sûr, des candidats à la canonisation !

Eh bien, il est évident que le ministère public aurait bien eu du mal à faire le tri entre les déclarations des uns et des autres si Dils et Heaulme se seraient retrouvés ensemble dans le box des accusés.. à moins qu’ils auraient considéré que ce type de témoignage doit être accueilli avec prudence, comme l’avaient indiqué deux magistrats de Metz, le procureur Joël Guitton et le juge d’instruction Thierry Montfort – respectivement dans un réquisitoire aux fin de non-lieu (27 novembre 2007) et dans une ordonnance de non-lieu (17 décembre 2007) en faveur de Francis Heaulme.

Au terme de ce procès, qui aurait eu le plus de chances d’être acquitté ? Difficile d’imaginer un acquittement général au bénéfice du doute. Si on considère que les aveux constituent une preuve de premier plan, Patrick Dils aurait sans doute eu du mal à s’en sortir, car ceux qu’il a passés en 1987 continuent d’interpeller. L’adolescent a dit qu’un des enfants était « tétanisé » pendant que son copain se faisait tuer ; l’état de rigidité avancée d’un des deux corps a été confirmé ultérieurement, comment a-t-il pu connaître ce détail ? Réponse de Patrick Dils à Me Glock lors de son témoignage en visioconférence (matinée du 10 décembre 2018) : « Ce ne sont pas mes mots, je ne relisais pas les PV » Peut-être encore un coup de « mauvaise chance » ? En revanche, si on imagine l’attitude des trois protagonistes en s’appuyant sur leurs prestations respectives au procès de Versailles, Patrick Dils aurait été acquitté plus facilement. Manifestement, il était plus à l’aise que lors de ses trois procès – nonobstant les échanges tendus avec Me Glock – ce qui a fait dire à Me Madec dans sa plaidoirie qu’il a été « coaché ». En comparaison, le comportement de Francis Heaulme, qui a dit tout et son contraire – quand il ne répondait pas : « je ne peux pas vous dire » « je me rappelle plus » – ne pouvait jouer en sa faveur. Quant au cas Leclaire, cet homme fruste et un peu simple a laissé une impression de malaise dans la salle d’audience lors de son témoignage en visioconférence : silences, dénégations invraisemblables (notamment sur son passage rue Vénizélos en Vespa), réponses évasives voire à côté de la plaque, ce qui donnait un côté très « Professeur Tournesol », en plus rustique (exemple, quand le président Boussand lui a demandé si il habitait en maison ou en appartement avec son père, la réponse a été : « Mon père est décédé depuis longtemps »).  

 

Le dernier procès Heaulme a été de bonne tenue, avec des débats plutôt ouverts menés avec professionnalisme par Philippe Boussand. Mais même si ce que j’ai observé ici n’engage que moi, une partie de Cluedo judiciaire avec trois accusés dans le box aurait été une toute autre limonade. Difficile à boire, en tout cas !

 

(1) A consulter :

https://www.republicain-lorrain.fr/actualite/2018/12/13/video-les-avocats-stupefaits-par-l-audition-d-henri-leclaire

(2) On se souvient que Francis Heaulme a accusé Henri Leclaire, notamment dans une lettre du 7 octobre 2013 adressée à l’écrivain Vincent Rothenburger (« pour Leclaire, je vais le dénoncer, je ne peux pas être le coupable ») ; accusation rétractée depuis. M. Rothenburger est le coauteur du livre d’Emmanuel Charlot L’affaire Dils-Heaulme Contre-enquête sur un fiasco judiciaire (Paris, Flammarion, première édition : 2008), ouvrage qui suggère la thèse d’un binôme criminel Heaulme/Leclaire dans ce dossier.

Rappel du sort judiciaire des trois protagonistes :

Patrick Dils a été acquitté par la cour d’assises du Rhône le 24 avril 2002.

Pour comprendre le verdict :

https://blogs.mediapart.fr/valandre78/blog/200517/affaire-de-montigny-les-metz-et-si-le-precedent-verdict-avait-ete-motive

Henri Leclaire a bénéficié d’un non-lieu validé par la Cour de cassation le 10 janvier 2017 :

https://www.courdecassation.fr/jurisprudence_2/chambre_criminelle_578/6042_10_35896.html

Francis Heaulme a été de nouveau condamné à la réclusion criminelle à perpétuité le 21 décembre 2018 à 16h32. Les motivations du verdict précédent (17 mai 2017, celles du dernier verdict ne sont pas encore rendues publiques) sont consultables ici :

http://thierryleveque.blog.lemonde.fr/files/2017/06/Motivation-Heaulme.pdf       

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