Dans leur enquête publiée vendredi sur ce site, « Les Longuet, une famille formidable », Michaël Hadjenberg et Mathilde Mathieu décortiquent les menus services confiés par la République, bonne fille, à la famille Longuet. Une autre de leurs filles, Elise Longuet, s'est vu confier par le ministère de la Culture un rapport préliminaire à la note « Culture pour chacun ».

Elle a fait grand bruit – à juste titre– dans le Landerneau culturel, la CPC ou Culture pour chacun, Programme d'action et de perspectives proposé au ministère de la Culture par Francis Lacloche (conseiller au cabinet du ministre). Pour la résumer brièvement, disons que ses prémices, sous les mânes – mal comprises– de Bourdieu et Malraux, constataient un « échec de la démocratisation culturelle » et en appelaient à vaincre « l'intimidation ». Le milieu artistique en fut d'autant plus ulcéré que le mot « art » n'y apparaissait pas, et qu'entre les lignes, ce sont les artistes eux-mêmes qui sont désignés comme responsables d'une fracture culturelle dans la société française. De plus, les solutions préconisées sont passablement incohérentes: de « grands programmes » pour lesquels on omet soigneusement de préciser les moyens, et des actions symboliques suggérées ... qui n'offrent aucune réponse au désengagement de l'Etat dans bon nombre d'actions de terrain..

Face à la levée de boucliers, le ministère de la Culture a fait assez piteusement marche arrière, modifiant son intitulé en Culture pour chacun/ culture pour tous/culture partagée.

Mais une facette de cette remise en question des fondamentaux du ministère reste extrêmement discrète, et désormais introuvable sur le site du ministère. Aux origines de ce texte programmatique, dans une lettre de mission datée du 12 mars 2009, le ministre de la Culture a confié à Élise Longuet «une étude et des propositions opérationnelles» et lui demande d'analyser « les actions permettant de mettre en œuvres cette culture sociale qui favorise la circulation de la culture auprès des populations qui en sont le plus souvent écartées, notamment :1/ les jeunes 2/ les habitants des banlieues défavorisées /3 les habitants de l'espace rural.»

Quelle est donc la compétence d'Élise Longuet pour écrire une étude (de plus) sur des sujets qui ont fait l'objet de multiples colloques et études, internes ou externes au ministère, depuis la création de celui-ci?

L'en-tête de la lettre de mission le précise: elle est sollicitée au titre de directrice des relations extérieures de la Fimalac, et d'administratrice de la Fondation Culture et diversité.

 

Cultural Washing

 

Holding dirigé par Marc Ladreit de Lacharrière, la Fimalac coiffe l'agence de notation Fitch – qui dégrade avec constance la note du Portugal, de l'Espagne, de la Grèce et plus récemment de la Lybie. Mais la Fimalac met aussi en avant ses multiples mécénats, du Louvre au théâtre du Rond-Point, et ses « engagements citoyens » à travers la Fondation Culture et diversité, qui a pour mission « de favoriser l'égal accès aux repères culturels, aux pratiques et aux formations artistiques pour des jeunes scolarisés dans des établissements de l'éducation prioritaire.»

Les mauvaises langues seront fortement tentées de parler de cultural washing. De la main droite, Fitch tance les États réticents à des coupes massives dans les dépenses publiques (dont les dépenses culturelles!); de la main gauche, on mécène des établissement prestigieux, et l'on soutient, via Culture et Diversité, des projets artistiques à l'intérêt social indiscutable, comme La Source de Gérard Garouste.

Y voir un paradoxe serait naïf. Cela jette une autre lumière sur l'appel incongru à Élise Longuet pour rédiger ce rapport. Il ne manque pas, au ministère de la Culture, de fonctionnaires compétents travaillant de longue date sur ces sujets. Mais en quelques années, les lignes budgétaires du ministère destinées aux actions artistiques en banlieues, en prison, à l'hôpital ont fondu de 50% : confier une étude à la Fimalac, c'est adouber ce désengagement pour promouvoir le financement privé... qui n'est pas entièrement désintéressé. L'investissement dans le mécénat culturel permet à une entreprise de déduire 60% des sommes données de ses impôts, (dans la limite de 0,5 % de son chiffre d'affaires et de bénéficier de contreparties avantageuses.) C'est l'un des enjeux du rapport remis en mars 2010 par Elise Longuet. Et cela témoigne d'une dangereuse confusion des genres.

 

Gadgets, consommation et « mécénat social »

 

Ils sont rarement sous les projecteurs, mais nombreux, les artistes et acteurs culturels engagés en profondeur sur le champ social: du tenace Armand Gatti à Bernard Lubat à Uzeste (Gironde), de Zebrock en Seine-St-Denis au festival Gindou Cinéma (Lot) ou au Mac Val de Vitry, pour ne citer que les plus visibles. Mais Élise Longuet ne s'est visiblement pas souciée de les rencontrer ni d'étudier leur action, à l'exception de ceux soutenus par sa fondation.

Ce n'est évidemment pas ce que l'on attendait d'elle. Reconnaître l'efficacité d'équipes artistiques sur le champ social aurait pour conséquence budgétaire désagréable de devoir amplifier le soutien du ministère au moment où l'on ne vise qu'à couper dans les dépenses. Elle s'en est tenue à des préconisations contenues dans la lettre de mission: création de cartes et chèques culture, d'un label « CPC » , stages de découvertes des lycéens dans les institutions culturelles (qui ne l'ont pas attendue...). À l'arrivée, ce rapport se résume à un catalogue laborieux de mesures techniques, sans la moindre réflexion sur le sens de l'action. En lieu et place d'analyse de fond sur des expériences artistiques avec les populations rurales ou banlieusardes, il détaille un inventaire à la Prévert de mesures gadgets mais allant toutes dans le même sens: faire de la culture « pour tous, pour chacun, partagée » une affaire de consommation et de financement privé.

C'est, au demeurant, son seul intérêt : contrairement à la note de Francis Lacloche finalement publiée par le ministère et beaucoup plus habile, les intentions n'y avancent pas masquées. Vue par Élise Longuet, la culture pour chacun, c'est d'abord faciliter l'achat de produits culturels, y compris sur financements publics (un bon tiers du rapport concerne les chèques et cartes culture). Mais surtout, c'est créer un label CPC «octroyé par le ministère de la Culture en partenariat avec le Cercle des acteurs/entrepreneurs de la Culture pour chacun(1), des associations ou des institutions culturelles exemplaires, « locomotives » en ce domaine et reflet de l'initiative privée.

Que peuvent en attendre les heureux récipiendaires du label? Un soutien accru et pérenne du ministère de la Culture? Sur ce point, le rapport est muet : son intérêt, c'est de «devenir éligible à un mécénat bonifié».

La boucle est bouclée: il s'agit de choisir des projets appréciés, voire émanant des entreprises mécènes, de les labelliser, et de les financer... non sans contreparties. Car Élise Longuet propose de relever le plafond des dons déductibles pour les PME, d'augmenter les contreparties demandées aux bénéficiaires, et conseille au ministère de promouvoir le Cercle des entrepreneurs de la culture pour chacun.

 

Résumons: Élise Longuet, directrice des relations extérieures d'un holding financier engagé dans le mécénat et dirigé par l'une des plus grosses fortunes de France, chargée de mission par le ministère de la Culture, pond un rapport dont l'essentiel des conclusions visent à favoriser la vente de produits, à promovoir l'image des entreprises mécènes et à obtenir pour elles d'autres bénéfices fiscaux. Il faudrait avoir mauvais esprit pour y voir un conflit d'intérêt... et un énième symptôme des relations incestueuses entre les « élites » françaises, publiques et privées.

 

(1) Cercle dont le rapport préconise aussi la création. On précise même qu'il vaut mieux éviter le terme de "mécènes", trop connoté, et lui préférer celui d'"entrepreneur".

Valérie de Saint-Do

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