La vie avant les bulldozers

Arpentage subjectif, forcément, de la Lande de Calais: un concentré de monde où se concentrent la difficulté, la relégation, mais aussi l'énergie créatrice, la rage de construire et la solidarité.

Quand le PEROU (Pôle d'exploration de ressources urbaines, que j'accompagne depuis plusieurs années, à moins que ce ne soit le contraire ) a lancé ses multiples missions de documentation de la jungle de Calais, quelque chose en moi renâclait. Sans doute le sentiment ou de futilité à ajouter des mots à d'autres mots, comme ceux des reportages très documentés de Mediapart ou Libé, ou du très informé et précis blog Passeurs d'hospitalité de Philippe Wannesson.. Le sentiment d'impuissance, aussi, à agir sporadiquement depuis Paris, quand on ne sait pas de toutes façons pas planter un clou et que d'autres réfugiés dorment à quelques centaines de mètres de chez moi. Aller dans la Jungle comme au zoo ? Je contournais le sujet, soucieuse d'écrire d'autres histoires. Celles, par exemple, de ceux qui ont atteint l'Eldorado fantasmé anglais, malgré l'obsession sécuritaire et les moyens délirants mis à « sécuriser » les frontières – c'est à dire à les rendre plus dangereuses pour les réfugiés et plus lucratives pour les passeurs. Qu'ont-il trouvé en Angleterre, qu'ont-ils vécu, construit ?

Les mots et les récits des équipes de PEROU parties arpenter le camp (1) m'ont pourtant convaincue. Des paroles qu'on entendait peu jusqu'à ces toutes dernières semaines : les récits de vie et de ville. Oui, de ville, avec sa géographie précise, ses commerces, ses restaurants, ses églises, écoles, théâtre, bibliothèque...

Nul ne le résume peut-être mieux que Lisa Mandel dans son savoureux blog.

La « Jungle »(2) de Calais, je l'ai découverte éberluée comme d'autres, dans des arpentages au hasard des ses chemins, avec la sensation d'être Fabrice à Waterloo, spectatrice malgré moi d'une ruche en pleine activité de réfugiés actifs et de bénévoles affairés.

Parce que la bonne nouvelle tue au milieu d'une avalanche de catastrophes politiques, c'est celle ci : l'Europe de la solidarité existe et se construit face à celle des barbelés. L'Europe de la générosité face à celle qui va signer le traité munichois avec la Turquie sur la fermeture de la route des Balkans.

 Munichois ? Oui, parce que c'est une guerre. Non celle avec laquelle on veut nous paralyser d'effroi à grands coups de révision constitutionnelle et régression national sécuritaire, mais celle, plus sournoise et universelle, qui se livre contre l'imaginaire singulier et collectif. Contre ceux qui pensent et montrent qu'il y a toujours une alternative, n'en déplaise aux néothatchériens français qui ont le mauvais génie de combiner le pire du néolibéralisme, de la bureaucratie et de l'autocratie.

 Ces héros de l'imaginaire ont forcément raison, puisque l'alternative, ils l'inventent.

C'est bien ce qu'on ne saurait leur pardonner. Un rapport d'État le dit benoîtement : le démantèlement de Calais n'a pas grand chose à voir avec la condamnation de l'Etat français à aménager la jungle, ni avec le souci d’accueillir dignement, et tout à voir avec la trouille au ventre qui saisit les irresponsables politiques face à la « dérive autogestionnaire» du camp. (3)

Parce que la jungle, c'est le froid, la boue, la difficulté, l'ennui aussi dans la longue attente du sésame qui entrouvrira les portes d'un camion, d'un train, d'un bateau. Mais c'est aussi l'invention du monde où l'on vit ensemble, entre Iraniens, Afghans, Soudanais, Syriens, Irakiens, entre Anglais, Belges, Norvégiens, Hollandais, Irlandais et last but not least Français et Calaisiens engagés. Ce n'est pas forcément peace and love, mais c'est une invention subtile et quotidienne du comment se côtoyer, s'organiser, faire valoir ses droits, s'entraider.

On y vit. On ne se contente pas d'y survivre. On y fait l'école, on y joue, on y boit du thé ensemble,on s'y engueule, on y travaille, on s'y aime, on y crée.

D'où l'importance d'y venir, d'y revenir et surtout de pouvoir rester pour capter des fragments de cette vie autrement que qu'en visiteur, fut-il professionnel. Ce n'est qu'à ma troisième visite, lorsque les regards de reconnaissance attestent qu'ils vous ont croisés la veille, que j'ai pu consigner ces instants de vie que je livre, ici, comme des instantanés photographiques. Des microhistoires concentrant l'art, l'émotion, la rage l'humour, la construction, tout ce qui fait vie.

Vendredi 4 mars.

Détruire/ créer

 

good-chance-dessin good-chance-dessin

 Mes deux précédentes visites ont balisé quelques étapes incontournable dans la jungle. Ce jour là, je la redécouvre après le début de destruction de la zone sud. Des fragments calcinés attestent de al résistance de ceux qui ont préféré brûler leur maison que la voir détruite. Le Good Chance Theatre monté par les deux Joe : deux dômes géodésiques accolés qui accueillent à longueur de journée et de soirée des ateliers de peinture, photographie, danse, musique, écriture, théâtre, sport. Lieu de vie resté debout là où les baraques sont peu à peu évacués et les autres espaces collectifs progressivement vidés et/ou interdits d'accès. « Lieu de vie » : mot sésame censé épargner les construction à usage collectif, et que dans un pied de nez aux juges (4), les migrants et associations ont tagué sur les tentes et cabanes, rappelait cette évidence : la maison est le premier lieu de vie..Je le retrouve dépouillé des petites tables, coussins, qui créaient une atmosphère de convivialité. ) À même le sol un homme met les dernières touches à son dessin. Un portrait de femme, accompagné du mot : « Deltangetam »  («Tu me manques »), encouragé par Susanne, de l'équipe du Good Chance Theatre.

Artiste plasticienne, Susanne vient du Somerset en Angleterre. Elle a souvent mené des ateliers auprès de personnes dites « en difficulté » notamment en hôpital psychiatrique.«  Mais je n'ai jamais vécu une expérience aussi intense qu'ici », affirme-t-elle.

Et d'ajouter : « Il y a deux jours, deux adolescents ont fait irruption au théâtre. La veille, leur maison avait été détruite. Ils n'avaient pas dormi et étaient littéralement gelés. Ils ont tout démoli à l'intérieur du théâtre et se sont mis à renverser la peinture et jouer avec... Ils étaient incapables d'autre chose que détruire. Du moins, ils le croyait, mais je savais qu'il peignaient... Je les ai laissé faire, j'étais témoin de leur expression. L'un d'eux a trempé ses chaussures dans la peinture pour créer des empreintes.Et puis il a dessiné cette jarre. (Susanne me montre le dessin ,finement exécuté, photographié sur son portable). Il apprivoisait peu à peu la violence... C'était le lieu où pouvait jaillir toute celle qu'ils ne pouvaient exprimer. Nous avons pris le thé et leur avons offert des biscuits, et par politesse, ils n'en ont pris qu'un chacun alors qu'ils avaient faim !

Le seul moyen de calmer le chaos, c'est de créer davantage de chaos. »

 C'était une maison bleue...

La maison bleue d'Alpha, 18 décembre 2015 La maison bleue d'Alpha, 18 décembre 2015

 Je pense à ses mots en fin de journée quand je reprends le chemin des dunes. La maison bleue d'Alpha qui se dressait sur la butte comme une sentinelle, n'est plus là. Je l'avais rencontré lors de la manifestation Art in the jungle où des artistes venus de toute la France et au delà accompagnaient les réfugiés dans leurs expressions et créations. Alpha avait fondé l'école des Arts et métiers, où Mikias, autre figure remarquée de la jungle assemble délicatement des sandales originales et indestructibles composées de morceaux de chambres à air recyclés. Sa maison, au toit pentu recouvert de chaume détonnait dans la Jungle : adossé à la colline comme le San Francisco de Maxime le Forestier. Non sans humour, la maison et les installations qui l'entourent s'étaient auto baptisés « musée Maxime le Forestier ». Le chanteur n'y a pas été insensible et a rencontré Alpha.

J'apprendrai quelques jours après par la presse que la maison bleue n'a pas été détruite, mais démontée et transportée à Romainville pour l'exposition Welcome in the jungle dans la friche 39/93. Et qu'elle reprendra la route, transportée par le Secours populaire pour s'ancrer chez Maxime Le Forestier dans le Loir et Cher.

Une sculpture-totem de canettes marque encore l'entrée de son domaine dans la Jungle. Un jeune homme essaie furieusement de la mettre à bas. Les bulldozers ont libéré ce qui restait latent : la colère.

Attendant près de la voiture, au bord du chemins des dunes où une bonne douzaine de camions de CRS sont en faction, j'entends un «et merde ! » désabusé et vois leurs occupants filer vers le Sud d'où s'échappe de hautes flammes et une fumée noire, tandis qu'autant de nouveaux camion bleu marine arrivent en renfort.

Effet de la violence d'État : la glissade du flower power au punk. Pour la première fois depuis mes venues à la Jungle, je vois et ressens la tension découragée de certains adolescents.

La rage est mon énergie ( John Lydon ) (5)

 Envols

L'un des ateliers à succès du Good Chance theatre ce sont les cerfs volants. Une tradition, au demeurant, sur le littoral nordique avec le festival de Berck. Plutôt que des bouteilles à la mer, les réfugiés ont aimé parfois tissé des ponts aériens. Ainsi, les cartes postales issues de l'atelier photographique de Séverine Sajous, artiste calaisienne intervenante d'Art in the Jungle, sont pour partie envolées attachées à des ballons gonflées à l'hélium. Sur chacune d'entre elle, les participants à l'atelier avaient à la fois créé l'image et trouvé sa légende. Quels destinataires au bout de l'envol ?Un appel a été de nouveaux lancé pour un atelier

Samedi 5 mars

Job délocalisé

Opération transport d'une cabane du Sud au Nord de la Jungle © Valérie de Saint-Do Opération transport d'une cabane du Sud au Nord de la Jungle © Valérie de Saint-Do

 Vers 11 heures, la Jungle dort encore sous une une pluie froide, tentes hermétiquement fermées et commerces désertés. Des monceaux de déchets marquant l'emplacement de maisons fantômes, parfois déplacées, souvent détruites.

Au Nord, non loin des containers, un groupe me salue chaleureusement au pied d'un grand bus bleu dont j'apprendrai qu’il a été donné au camp par une actrice anglaise, Juliet Stevenson, pour remplacer le Youth and children center.

Leur boulot de la journée : fabriquer un chemin au dessus du marécage pour permettre un rapatriement plus aisé du matériel. Mais un bulldozer est déjà à l'œuvre, et en dix minutes le marécage est comblé. « On m'a piqué mon job » ! s'amuse Mark, qui encadre le groupe.

Flottement, hésitation, visite au Youth centre, dont on envisage pour un temps de déplacer les jeux extérieurs : agrès, balançoires, filets, avant d'apprendre qu'ils ne sont plus assez sûrs.

Maison délocalisée

 Le plan B ne se fera pas attendre : déplacer la maison d'un Afghan située tout près de l'ancien centre de vaccination. J'apprendrai plus tard que Mark avait initié la construction de ce centre aujourd'hui déserté ; il espère que de nouveaux arrivants pourront y trouver refuge.Mark est Hollandais mais vit en Irlande dans le comté de Clare où il a autoconstruit sa maison. Son métier, c'est la plomberie. Il est venu trois fois dans la jungle depuis juillet, de sa propre initiative. La première fois, nous étions cinquante, raconte-t-il. Mon ébahissement admiratif l'amuse : « je sais, ça peut sembler énorme ! Mais c'était formidable, aussi pour l'ambiance entre nous, même sur le ferry ».. Là, il a pris l'avion de Dublin à Charleroi, pour une semaine d'aide à la Jungle. Respect.

 Avec Iain et Margaret issus du même comté d'Irlande, ils encadrent huit jeunes bénévoles, dont plusieurs étudiants de Cambridge. Vive et éternellement souriante, Margaret s'occupe de l'aménagement du bus. Un journaliste approche le groupe, mais ce qui l'intéresse c'est l'engagement de l'élite universitaire du pays. Mark s'éloigne en imitant ironiquement un accent oxbridgien pendant que les étudiants recadrent le journaliste assez vertement.

Nous nous retrouvons à seize autour de la cabane à déplacer : les amis afghans de son occupant ont rejoint le groupe de bénévoles. Recyclage improvisé  : les piquets prévu pour le comblement du marécage serviront à étayer la cabane et permettre son transport.Au déjeuner, afghan lui aussi, ,je retrouve la team architectes du PEROU au restaurant. L'occasion est trop belle de leur présenter Mark après avoir entendu leur éloge de l'ingéniosité ayant présidé à la construction du centre de vaccination.

La difficulté de notre tâche avait été un peu sous-estimée. Même réparti sur trente deux épaules costaudes ou frêles, le poids de la cabane d'avère rédhibitoire pour un transport manuel du Sud au Nord. Mark et moi tentons de convaincre un camionneur venu ramasser les ordures de la prendre sur sa remorque. « Je ne suis pas autorisé ». Combien de fois cette phrase des représentants de la vile doit-elle résonner aux oreilles des bénévoles ? Déterminé, Mark nous enjoint déplacer la baraque de quelques mètres pour bloquer la route : « Ils seront bien obligés de la transporter ».

Elle trouvera en effet sa place sur un autre camion, dans la rotation intermittente mais incessante qui voit depuis la veille le transport ds maisons du Sud au Nord du camp.

Pendant que l'équipe britannique se juche sur le camion pour accompagner le transport, je me mêle à la conversation entre Margaret et Muhammad, jeune avocat afghan . A-t-il un chance d'obtenir l'asile en s'installant en Bretagne, comme on le lui a conseillé ? Il a déjà quitté Paris et les nuits à la rue, et cherche la meilleure stratégie pour poursuivre ses études. Entre deux conseils et adresses données, il évoque avec nostalgie un Afghanistan « d'avant ».

Entre négociations, attentes, aller retour nord sud, organisation, la journée a filé vite. Départ direction la fameuse warehouse qui m'est encore inconnue. La base logistique où s'accumulent les dons de vêtements, couvertures, matériaux, flanquée d'un atelier de construction. Une ruche où tout s'organise. Mais construire, maintenant ?

Mark a eu ce mot à propos du nouvel emplacement du Youth and children centre : « peut-être que ce ne sera que pour 15 jours. Ça aura au moins existé et vécu ce temps là.»

Post scriptum/18 mars.

 La jungle s'amenuise vite. Depuis un semaine,les destructions se sont poursuivis. « Dans le calme » affirment les communiqués officiels,démentie par les multiples témoignages de ceux qui sont sur place.

15 jours après, le Kaboul café a brûlé. Comme le Centre d'aide juridique, joli édifice construit par Charpentiers sans frontières, qui répondait – bénévolement, de manière militante- à la scandaleuse carence de l'État en matière d'information des migrants sur leurs droits. Un incendie criminel l'a ravagé le 17 mars comme par hasard au lendemain d'une conférence de presse où ses responsables faisaient un point sans complaisance sur la situation...

Et le Good Chance Theatre n'est plus. En tant que « lieu de vie », il restait théoriquement à l'abri des bulldozers. Mais quand la raison d'être d'un lieu d'art partagé est sauvagement dispersée, comment continuer ?

On trépigne face à l’absurde. Celui de l'arbitraire de l’exécution d'une décision de justice qui protégeait les « lieux de vie » sans les définir (comme si n'importe quel abri, tente ou cabane n'était pas un lieu de vie!) et interdit l'accès aux lieux partagés restés dans le Sud de la Jungle. Celui de l’alliance d'autoritarisme et de bureaucratie  qui veut fermer le nouveau camp de Grande Synthe, soi-disant « pas aux normes », après avoir laissé le précédent étaler sa honte des mois durant. Celui du cynisme de la dissuasion passive ou active : « rendons la vie impossible, pour qu'ils ne viennent plus ».

Ils viendront de toutes façons. Ils rendront la vie possible et nous les y aiderons autant que possible.

(Article publié sur papier dans la revue Cassandre/Horschamp N° 105 et annonciateur de son dossier: http://horschamp.org/spip.php?article4542

 1. Missionné par le ministère de la Culture pour une étude photographique de la Jungle, le PEROU l'a doublée voire quintuplée de mission menée par des anthropologues, sociologues, artistes, géographes, architectes avec la complicité de plusieurs écoles. Le résultat de ces mission croisées fera l'objet d'une exposition à la Cité de l’architecture de Chaillot en avril puis à Arc-en-Rêve.

2.Le mot « Jungle»  fait souvent l'objet de controverses, renvoyant à l'image soit de sauvagerie soit du zoo... En fait, il a été initié par les réfugiés eux mêmes : « Jangal signifie « forêt » en urdu, et chassés de Sangatte, les réfugiés se cachaient dans la « jangal » comme on dirait « prendre le maquis ».

3.« Un sentiment de grande inquiétude face à la dérive autogestionnaire du bidonville, l’urgence de la maîtriser  » : les mots sont de MM. Aribaud et Villon, missionnés par le ministère de l'Intérieur, dans leur compte-rendu de la réunion avec les associations, où ils prêtent cyniquement à ces dernières l'angoisse du ministère.

4.Le jugement du tribunal administratif, rendu le 25 février après un recours des associations contre l'expulsion de la zone Sud, confortait l'État et la Ville de Calais dans leur décision d'expulsion mais appelait à épargner les « lieux de vie »... sans en donner la moindre définition

5.Titre de l'autobiographie de John Lydon alias Johnny Rotten, fondateur des Sex Pistols et de PIL (Public Image Limited)

 Blog Passeurs d'hospitalités : http://passeursdhospitalites.wordpress.com/

Blog de Lisa Mandel : http://lisamandel.blog.lemonde.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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