Lorsque l’autisme se dessine

Pour Théo, la question n’était pas de créer quelque chose de beau ou de reconnaissable, mais d’investir et garder sous contrôle tous les recoins de ses intérêts restreints. Les dessiner, c’était la façon la plus sûre d’en être le maître absolu et, surtout, d’en interdire la moindre modification par autrui.

À l’âge où, d’ordinaire, les enfants aiment représenter la vie qui les entoure, en dessinant leur maison, leur famille, la nature, ou bien leur monde imaginaire, peuplé de châteaux, de princesses ou de guerriers, Théo s’évertuait à tracer des lignes courbes, censées représenter les circuits de courses automobiles auxquelles il jouait des heures durant sur son ordinateur. Parfois, il lui arrivait également de tracer des traits, plus ou moins longs, plus ou moins épais, ce qui lui permettait de mesurer le temps passé ou à venir, et de délimiter le monde qui l’entourait et dans lequel il avait du mal à trouver sa place.
Pour lui, la question n’était pas de créer quelque chose de beau ou de reconnaissable, mais d’investir et garder sous contrôle tous les recoins de ses intérêts restreints.
Les dessiner, c’était la façon la plus sûre d’en être le maître absolu et, surtout, d’en interdire la moindre modification par autrui.

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Dans ce domaine particulier, comme pour le reste de ses apprentissages, la plupart des progrès de Théo étaient étroitement liés à ses intérêts du moment, et, inversement, je l’ai vu se créer un nouvel imaginaire pour donner un sens à des graffitis malhabiles. Car, pour Théo, tout devait faire sens. L’esthétique en elle-même n’avait aucune valeur à ses yeux. Il lui suffisait de reconnaître ce qu’il dessinait, et il n’était pas nécessaire que cela soit reconnaissable par quelqu’un d’autre. Notre avis sur la question ne l’intéressait pas, et il n’aimait pas qu’on lui en dise quoi que ce soit. De la même manière, il n’éprouvait pas le besoin d’améliorer son dessin ni de le décorer et encore moins de l’afficher.
Ainsi, lorsqu’il a su faire des ronds fermés, il les a reproduits des semaines durant et leur a donné un nom : « des proules ».
Nommer ces ronds était fondamental, car cela excluait qu’ils s’apparentent à une représentation commune. Ces ronds étaient les siens, ils faisaient partie de son monde particulier et personne ne pouvait prétendre en connaître plus que lui à ce sujet. Cela le mettait à l’abri de toute critique, de toute intervention extérieure qui aurait pu faire naître la moindre angoisse liée à une perte de sens.
Lorsqu’il a su maîtriser le trait suffisamment, afin de reproduire les proules comme il l’entendait, il leur a inventé une existence hiérarchisée. Des proules forts, des faibles, des grands et des petits. Il leur a assigné des rôles définis, des numéros et des fonctions.
Un monde de proules justifiant des ronds et des ronds justifiant un monde de proules. Il n’y a eu que cela durant des mois.
Autant dire qu’Il n’était plus question de faire des circuits de voitures dans lesquels les proules n’avaient aucun rôle à jouer. D’ailleurs, il ne voulait plus jouer aux jeux de courses automobiles puisqu’ils étaient dépourvus de proules.
Puisqu’il dessinait des proules, il jouait avec des proules. Il s’est alors saisi de tout ce qui était rond à la maison et s’en est servi pour créer des proules à manipuler, puis à redessiner.
Un intérêt spécifique, né de sa capacité limitée à dessiner, et des dessins améliorés pour entretenir cet intérêt spécifique. La boucle était bouclée.

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Et puis, un jour, Théo a réalisé que ses proules ressemblaient à des œufs, des œufs qui lui rappelaient les personnages de « Mozpong », un jeu sur pc que nous avions eu quelque temps auparavant et qu’il a fallu réinstaller de toute urgence sur notre nouvel ordinateur.
Théo s’est alors emparé du jeu avec frénésie. Les proules furent détrônés quasi instantanément.
Durant plusieurs mois, Théo n’a plus voulu dessiner.Toutes mes tentatives pour le ramener au dessin échouaient et je trouvais cela d’autant plus triste que je voyais le monde imaginaire de Théo se refermer sur la pauvreté narrative et esthétique que lui proposait le jeu Mozpong.
Lorsque je lui suggérais de retracer des proules, il s’énervait et pleurait. Il accusait le crayon de ne pas faire ce qu’il lui demandait. Il se trouvait nul, promettait à la ronde que plus jamais il ne serait capable de dessiner et il se renfermait alors, des heures durant, dans un repli douloureux et caractéristique de ses angoisses profondes.
Je tenais compte de cette peur et je savais qu’elle était liée tout autant à son imaginaire bridé qu’à ses difficultés motrices. En effet, Théo avait une très mauvaise régulation tonique ; soit il appuyait trop fort avec son crayon, soit pas assez, ce qui rendait, bien sûr, le dessin compliqué.
Pour compenser cette difficulté, je me suis procuré pour lui des feutres de très bonne qualité. Ils avaient cette particularité de posséder une pointe fine à une extrémité et un pinceau à l’autre. J’ai fait ainsi l’acquisition de 48 feutres aux couleurs variées et particulièrement couvrantes.
Et cela a fonctionné ! Théo s’est passionné pour ses nouveaux feutres, et même si, indéniablement, leur qualité a joué un rôle important, c’est le fait que ces feutres étaient numérotés qui a eu l’heur de lui plaire. En quelques jours à peine, il a mémorisé chaque couleur par le biais de son numéro assorti et ce sont eux qui guidaient ses choix. C’était très rassurant pour lui d’être en mesure de choisir par l’intermédiaire d’un chiffre, stable, immuable, compréhensible et non d’une couleur trop abstraite, et qui, surtout, pouvait varier selon la teinte du papier, le nombre de couches qu’il apposait ou l’usure du feutre.
Théo s’est donc mis à dessiner les personnages de son jeu Mozpong. Des ronds toujours, mais plus expressifs, colorés et qui avait une existence indépendante de son propre imaginaire. Il ne pouvait plus prétendre donner une identité en fonction de la qualité du dessin qu’il venait d’effectuer, mais, bel et bien, devait reproduire le dessin d’un personnage en rapport à son identité.
Indéniablement, ce renversement de situation a beaucoup contribué aux progrès de Théo, tant du point de vue de la maîtrise du trait que de sa capacité à accepter l’à-peu-près.

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Lors de sa neuvième année, je lui ai appris à jouer aux échecs. Il n’a pas mis longtemps avant de vouloir en dessiner les pièces. Cela lui plaisait de constater à quel point la caractéristique physique était liée à la fonction de la pièce elle-même. Il aimait en décrire les raisons et se plaisait à les dessiner de manière à ce que nous puissions les reconnaître.
C’était donc la première fois qu’il dessinait « pour l’autre » et cela tenait très certainement au fait que le jeu d’échecs se joue avec l’autre. Les pièces n’étaient pas issues de son imaginaire ni de sa traduction de la réalité, mais d’une réalité commune qu’il était obligé d’accepter pour pouvoir jouer avec l’autre.
Il est à noter au passage que le jeu d’échecs est le seul jeu auquel il a accepté de jouer à cette époque, sans immédiatement en revisiter les règles. Cela tenait sûrement au fait que ces règles devaient faire sens pour lui, ce qui lui permettait, d’ailleurs, de gagner la majorité du temps.
Là encore la boucle était bouclée et rien ne rassurait plus Théo que cet état de fait.

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À cette même époque, sa sœur a tenté de lui enseigner la musique. Mais la musique ne lui plaisait pas. Elle était trop bruyante, trop difficile à apprendre. Alors il a créé, puis dessiné un alphabet musical d’une complexité incroyable, faisant intervenir les notions de hauteur, de durée, mais également de couleurs grâce aux chiffres inscrits sur ses feutres.
Il se réfugiait derrière sa partition colorée et incompréhensible pour tous, sauf pour lui, ce qui justifiait, à ses yeux, que nous cessions de tenter de lui enseigner la musique, puisqu’il était alors plus savant que nous.

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Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il n’y avait qu’un univers possible à la fois : les circuits, puis les proules, puis Mozpong, etc. Un univers qu’il lui fallait maîtriser et réinventer afin d’en être le seul dépositaire. Il lui fallait nous déposséder de notre capacité à mieux maîtriser les choses que lui et si cela n’était pas possible, alors il abandonnait l’affaire. C’était la fonction essentielle du dessin, afin de créer une règle que lui seul comprenait vraiment et qu’il brandissait à tout moment pour nous affirmer qu’il fallait faire comme il l’avait marqué. Le dessin comme un bouclier mais comme un plan également. Le plan d’un monde qui ne cessait de le contrarier par sa complexité.
Et puis le dessin, c’était aussi un moyen de communication qu’il ne fallait absolument pas gâcher et dont nous devions protéger l’évidente fragilité.
C’est pour cela que j’étais très attentive à ce que tous ses feutres fonctionnent parfaitement, les remplaçant au plus petit signe de faiblesse et en ayant toujours plusieurs paquets d’avance.
Je lui trouvais également des petits carnets, des cahiers, des feuilles de qualité. Je savais que la moindre défaillance du matériel pouvait entraîner un refus de dessiner qui durerait longtemps.
Alors qu’il venait d’avoir 10 ans, Théo a découvert les Shadocks. Il s’est pris de passion pour cet univers incroyable. Il regardait les films en boucle et nous en parlait à longueur de journée. Les Shadocks le mettaient de très bonne humeur et nous avons passé de bons moments à ses côtés en visionnant les multiples épisodes.
Lorsque je lui ai suggéré de les dessiner, il a tout d’abord refusé. Je pense qu’il avait peur de les trahir, de n’être pas en mesure de les reproduire correctement et de perdre ainsi le bien-être lié à cet univers. Alors je lui ai trouvé des petits carnets de dessins estampillés Shadock avec les personnages dessinés en en-tête de chacune des pages.
Ayant la possibilité de prendre appui sur cet exemple, Théo a alors accepté de les reproduire.
Il s’est très vite amélioré et a couvert des carnets entiers de Shadocks, comme il l’avait fait auparavant avec les proules. Mais, à l’inverse de ses dessins de proules ou de Mozpong, Théo a inventé des histoires et acceptait de mettre ses Shadocks en scène.
Non seulement son imagination intervenait dans des personnages issus d’un autre, mais il nous racontait régulièrement les aventures qu’il venait de dessiner sur ses carnets. Théo passait donc du simple dessin représentatif au dessin narratif.

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Au fil des années et grâce à une prise en charge en psychomotricité fine, Théo continuait de progresser en dessin. Même si cela restait compliqué pour lui, et parfois même douloureux, il parvenait de mieux en mieux à dompter le crayon.
Malgré cette évolution, le dessin remplissait toujours la même fonction. Il était l’un des moyens à sa disposition pour codifier son monde intérieur. Un monde très habité par des personnages souvent monstrueux et bagarreurs, issus principalement de ses jeux vidéo. Son univers était ainsi réparti en décors, en niveaux, en armements, en points de vie, etc.
Au fil du temps, Théo s’est attaché à dessiner des genres récurrents, un peu comme s’il créait des races et des individus à l’intérieur de ces races. D’une certaine manière, il s’adonnait instinctivement à la classification.
Ses personnages, souvent numérotés, avaient une réalité pour lui. Ils n’avaient pas tous un nom mais ils avaient tous une histoire et c’était cette histoire qui générait leur fonction. En quelque sorte, l’arme et la fonction créaient l’organe et l’apparence.
Théo me racontait parfois comment l’un d’entre eux était né et ce qu’il devait faire. Il m’expliquait quel était son rôle au sein de l’histoire. Il les séparait en protagonistes et antagonistes. Tout était tangible, réel, cohérent et terriblement présent dans le quotidien de Théo.

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C’est d’ailleurs à partir de cette époque que Théo a exprimé le désir que nous affichions certains de ses dessins sur les murs de la maison.
Et puis un jour, quatre nouveaux personnages ont fait le lien avec sa vie réelle. Trois élèves de son école et lui-même. Quatre héros qui devaient affronter les monstres issus de ses jeux vidéo.
C’était la première fois qu’il se saisissait ainsi de personnes de son entourage pour les implanter dans son imaginaire.
Les particularités de ses personnages s’appuyaient sur des caractéristiques réelles de ses amis et de lui-même. Ainsi, il s’est représenté en bleu car c’était sa couleur préférée, à côté de lui se tient Vincent, son meilleur ami qu’il considère comme plus fort que lui, d’où une arme plus longue. De l’autre côté se trouve Naminata qui est africaine, donc représentée en noir et plus loin, Noémie qui est la plus jeune de l’école, donc plus petite que les autres.
Bien évidemment, chacun de ces jeunes n’était pas réduit à ces simples spécificités pour Théo ! Mais les dessiner ainsi lui permettait de leur attribuer leur identité et cela lui suffisait.

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J’ai compris ce jour-là que ses personnages ne devaient pas être perçus comme des dessins, mais plutôt comme des médiateurs entre son monde intérieur et le monde réel.
Ils étaient à ce point rassurants qu’il m’a demandé de les découper et de les plastifier.
Il les gardait toujours près de lui, sur son bureau, sa table de nuit et même parfois dans la poche de sa veste. Je suis presque certaine que ce dessin a remplacé son principal objet autistique qu’il a pu, justement à cette époque, laisser dans sa chambre lorsqu’il en sortait.
Par la suite, il les a apportés à l’école afin de les montrer à ses amis. Cela a eu deux conséquences.
En premier lieu, il a admis qu’il allait devoir progresser pour faire en sorte que ses personnages soient reconnaissables par les autres. Hélas, son manque de confiance en lui était trop important et, pendant de longues semaines, il a préféré ne plus dessiner plutôt que de prendre le risque d’échouer.
Ensuite, il a découvert qu’il partageait ce goût particulier avec Vincent, son meilleur ami, qui lui aussi dessinait, découpait et plastifiait ses personnages préférés. Mais il s’avérait que Vincent était particulièrement doué pour le dessin et, dans un premier temps, ce décalage a conforté Théo dans son immobilisme. Il se lamentait quotidiennement sur sa « nullité » et prétendait, à nouveau, ne plus jamais vouloir dessiner.
Jusqu’au jour où il a eu l’idée de décalquer ses personnages. En posant une feuille blanche sur sa tablette ou sur l’écran de son ordinateur, il pouvait retracer les contours à la perfection.
Il y eut alors une frénésie de dessins. Chaque jour, il me demandait de les découper et de les plastifier et il les emmenait à l’école pour les montrer à ses amis.
Comme un collectionneur, il les classait consciencieusement dans une pochette qu’il apportait partout avec lui. Parfois il les étalait sur la table du salon et me racontait leurs histoires, leurs particularités. Il me demandait de choisir celui que je trouvais le plus beau, celui qui me semblait être le plus fort. Celui que j’avais eu le plus de mal à découper.
Enfin, il pouvait partager avec moi et avec son entourage ce qu’il aimait si profondément, cette partie essentielle de son caractère, en quelque sorte, la colonne vertébrale de son identité.
J’ai appris par ses maîtresses qu’à l’heure de la récréation, lui et son ami Vincent s’installent dans un coin à part et sortent leurs personnages de leurs pochettes plastiques pour inventer des jeux passionnés.

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Si le dessin n’est pas le moyen d’expression et de communication favori de Théo, qui est plus à l’aise avec le langage oral, on ne peut nier l’importance qu’il a eue dans son évolution.
Comme des points d’ancrage distillés à l’intérieur de ses peurs et de ses doutes, ses dessins ont permis à Théo de s’assurer de la réalité du monde dans lequel il évoluait sans boussole.De plus, lorsqu’il était jeune, ils étaient l’une de rares passerelles à notre disposition pour tenter de comprendre sa manière de percevoir ce que nous tentions de lui enseigner.Ils lui ont appris également à dépasser sa peur de l’échec et à accepter l’à peu près.
Aujourd’hui, ses dessins plastifiés, qui sont un langage dédié à son monde de jeu dans lequel il a construit tout un pan de sa personnalité, nous donnent accès à une partie fondamentale de Théo qui, sans cela, nous serait resté inconnue.
Depuis quelque temps, Théo est fier de ses dessins.

 

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