Journal d'un enfant autiste : Théo

Alors que l'autisme de Théo s'installa dans notre famille, la question n'était pas : "qui deviendra-t-il" ? "que va-t-il faire de sa vie " ? ni même de "Comment sera-t-il parmi les autres" ? Mais, et cela de manière urgente : "Qui est-il" ?

 Qu’est-ce qui fait de nous une personne à part entière ? Qu’est-ce qui fait que nous pouvons nous identifier à cette personne, nous en contenter, trouver notre place dans le monde à l’intérieur même de cette personne et nous sentir à l’abri en son for intérieur ?
Je ne m’étais jamais posé cette question pour moi-même. Ayant toujours eu un caractère bien défini, bien dessiné, bien ancré. Au plus loin de mon enfance, il semble me rappeler que je savais qui j’étais et probablement qui je ne voulais pas être. Même si parfois, au sein d’une famille nombreuse très extravertie j’ai pu me perdre un peu, j’avais toujours conscience d’être moi et reconnue comme telle.
Je ne me suis pas non plus posé cette question pour mes aînés. Bien qu’ayant chacun une personnalité très forte, distinctes les unes des autres… je n’ai jamais eu à me poser la question de leurs places au monde. Elles me semblaient évidentes. Elles seraient ce qu’ils en feraient ! Elles étaient déjà là en vérité ! Par la force des choses, par leur réalités évidentes et incontournables. Au fil des années je les ai vu grandir et se définir, comblant mon cœur de mère d’une fierté constante et chaque fois renouvelée.
Et puis Théo est arrivé dans ma vie et bien sûr, je n’ai eu d’autre choix que de regarder la réalité en face.
Nous ne sommes pas juste ce que nous sommes ! Nous sommes également ce que les autres admettent de nous. Nous sommes cet espace flou entre les autres dans lequel nous habitons du mieux possible, dans lequel nous bâtissons et parfois, nous témoignons.
Nous sommes ce mouvement qui s’écoule ou s’affole… qui suit le cours où se débat à contrecourant, fluide ou saccadé.
Lorsque l’autisme de Théo s’installa de façon impérative dans notre vie familiale, il a su s’imposer comme une vérité incontournable. Il n’y a pas eu à débattre pour faire de la fragilité de Théo la priorité absolue et le plus naturellement possible, nous avons adapté nos bords au sien, notre allure à la sienne, notre vision du monde à sa réalité.
Il n’était pas question alors de "qui deviendra-t-il"? "que va-t-il faire de sa vie"? ni même de "Comment sera-t-il parmi les autres"? Mais, et cela de manière urgente : "Qui est-il"?

- Qui es-tu mon fils ? dans ton cocon, dans ton silence, dans tes cris, tes angoisses, tes peurs, tes colères, ta solitude, ton repli, ta beauté, ta poésie, ton unicité, ta particularité ? Qui es-tu vraiment ? pour qu’on puisse aller à ta rencontre, pour qu’on ne te perde pas en route, pour qu’on ne te recouvre pas d’erreurs et de rêves inadaptés ?
Qui es-tu dans ce monde rapide, bruyant, odorant, surpeuplé ? Qui es-tu dans cette famille bavarde et recomposée ? Qui es-tu hors de mes bras que tu refuses, hors de ma parole que tu réfutes ? Qui es-tu surtout, hors de mes rêves surannés ?

Le repli de Théo, comme une bénédiction qui nous a obligé à le regarder vraiment. A ralentir la marche afin d’être en mesure de cheminer à ses côtés… qui nous a contraints à ne pas le perdre dans la masse de nos idées reçues, de nos habitudes évaporées.
Et puis il est revenu à la parole, il a appris le goût de l’autre, le son de l’autre, l’odeur de l’autre… au prix d’efforts constants dont probablement nous n’auront jamais l’idée réelle, il a su dessiner le contour d’une personnalité suffisamment stable afin de se mêler à nous sans se perdre, sans disparaître.
Il est, donc.
Il sait qui il est, je suppose, oui.
Il est cet adolescent incroyablement gentil, attentionné, conscient du monde. Il est ce jeune homme avec des rêves, pour lui et pour la société dans laquelle il vit ; avec des convictions aussi, de belles convictions… politiques, sociales, humaines.
Dans l’intimité de sa chambre, dans le confort sécuritaire de notre maison, dans la chaleur constante de notre famille, il sait qui il est Théo et lorsque je le vois, lorsque je parle de lui, il est là, franc, beau. Entier.
Mais il est aussi ce qu’il a construit dans ses mondes de jeu codifiés et complexes dans lequel il navigue depuis tant d’années. Un monde aussi réel que l’autre, aussi important. Plus peut-être.
Il est le héro de son monde Théo, et c’est probablement ce qui l’aide à tenir le coup, jour après jour. Et peut-être même, c’est ce qu’il a donné à voir de lui tout au long, afin que nous puissions l’aborder de tout notre amour sans qu’il se sente en danger.
Un jour il m’a avoué souvent pleurer le soir en se couchant parce qu’il avait le sentiment qu’on attendait quelque chose de lui qu’il ne pouvait pas donner et que cela lui faisait peur.
- J’oublie tout ça lorsque je suis dans mes mondes, m’a-t-il dit. J’y suis bien, je sens que j’ai ma place.
Et puis parfois, il accepte de sortir avec moi. Dans les magasins, au cinéma, lors de colloques ou de conférences, chez des amis qu’il ne connait pas vraiment.
Et je vois ses contours s’atténuer, se flouter. Sa voix et son regard se dispersent, sa présence recule. Il n’est là qu’à moitié, dans l’attente… l’attente de quoi ? Je ne sais pas vraiment.
Peut-être dans l’attente de retrouver ses murs, son refuge… comme le complément d’un corps ou d’une identité qui n’est pas encore en mesure de se confronter à la société complexe. Le sera-t-elle un jour ? Est-il obligé ?
Dans la famille, au sein de son école, et également avec les membres de son club de plongée, Théo est là, si bien dessiné qu’il est impossible de ne pas le voir, et surtout, de ne pas l’aimer. Tant de gens l’aime Théo !!
Mais au-delà de ces mondes qu’il a validés. Au-delà de ces mondes qui l’ont validé… Théo pourra-t-il vraiment être lui-même ?
Qui le recevra ainsi, hors les codes, hors les normes ? Qui validera son importance ? Son excellence ?
Je voudrais pouvoir redessiner le monde à sa mesure et non avoir à lui enseigner de se conformer au monde démesuré.
Mais je ne suis que sa mère bien sûr. Théo ne m’appartient pas. Il ne m’appartient pas de dire qui il est, et c’est là justement toute la difficulté, la douleur et la peur.
Cette peur est à moi et ne doit pas être la sienne.
Comme pour tous les enfants me direz-vous ! Oui, c’est ce qu’on me dit tout le temps.
Mais non, sachez-le, justement, et c’est la douleur la plus intense que vous pourrez m’infliger. Le comparer.
Rien ne ressemble à l’autisme, si ce n’est l’autisme.
Rien ne ressemble à Théo, si ce n’est Théo.

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