Désentremêlés

Qu’attendez-vous de moi aujourd’hui ? Comment faire pour que mes bras s’ouvrent sans qu’aucun cri ne sorte de mon ventre… comme le cri que la mère pousse à l’heure de l’enfantement ? Qu’attendez-vous de moi, emplie de toutes ces heures à ses côtés dont aucune ne m’a échappée. Comme une hyper-conscience qui a rempli ma vie doublement. Les yeux grands ouverts. En alerte.

theo-1
Théo et moi sommes dans le tramway, ligne 3, en route vers le centre de Montpellier. Dans 4 jours, Théo commencera sa semaine d’immersion dans sa nouvelle école. Une école associative, qui reçoit des jeunes de 16 à 30 ans en situation de handicap léger et qui ont été éjectés, pour une raison ou une autre, du système éducatif.
Le but de cette école ? Renforcer les apprentissages scolaires, préparer et accompagner le jeune vers le monde du travail et vers son indépendance.

Le tramway égraine ses arrêts et personne ne semble remarquer mon désarroi pas plus qu’ils ne remarquent mon fils d’ailleurs. Il ne compte pas plus que n’importe qui. Il est peut-être là ce décalage… Dans la préciosité de sa vie qui a rempli notre quotidien toute ces années, et qui se confronte aujourd’hui à la réalité d’un monde ouvert où il se mêle aux autres.
Est-ce que se mêler ainsi, c’est prendre le risque de disparaître ? Je sais que non, mais j’ai peur.

Respire.

Où se sont entassées les années qui ont amené Théo jusque-là ?
Hier soir, alors que nous nous souhaitions bonne nuit, il était encore mon petit garçon. Et voilà qu’aujourd’hui, à mes côtés dans ce tramway, il est devenu homme. Je n’ai pas pris garde. Le temps m’a prise de court…
J’ouvre les yeux, comme après un long sommeil, retrouvant un monde que j’avais oublié. Je le reconnais vaguement pourtant, mais lui, me reconnait-il ? Durant une fraction de seconde, je suis absolument certaine que c’est ce que ressentent les personnes sortant d’un long coma.

Il y a 7 ans, Théo et moi arrivions, hagards, dans cette ville du sud, sans savoir ce qui nous attendait vraiment. Nous avions fui une vie savoyarde violente et délétère… pour un avenir possible. Je ne savais que deux choses : Il me fallait de l’aide pour donner à Théo toutes ses chances … et je voulais vivre près de la mer pour me soigner et panser mes plaies.
Je ne suis pas croyante, Théo non plus. Pourtant…
Pourtant, depuis que nous sommes dans le Sud, j’ai toujours eu l’impression d’une présence bienveillante au-dessus de nous, qui ouvre les portes, aplanit le terrain, illumine le ciel.

Je regarde par la fenêtre le paysage défiler. Les ouvriers qui retapent un immeuble en ruine, un facteur qui distribue son courrier, des jeunes qui se bousculent au bord du trottoir, ces mères de famille avec leurs poussettes surchargées.
Je tourne la tête, Théo va bien. Je crois.
Oui il va bien. Tranquille, il avance dans un monde dont il a pris l’habitude de définir les bords à sa mesure. Dans un sens, sa naïveté le protège. Sa douleur est personnelle, il la connait bien. Elle est sa compagne depuis tant d’années.
Mais moi je sais. J’en sais trop. Je voudrais tout oublier.
Refermons la porte ! Oublions l’avenir… c’est tellement tentant.
Mais à quoi auraient servi toutes ces années de combat si, au dernier moment, je refermais son avenir juste là, devant lui. Il n’y aurait rien de plus cruel.

Avance Valérie, et surtout, respire.

- Arrêt Saint-Denis ! nous annonce le haut-parleur. 
Nous nous levons et sortons sous une pluie fine. Caresse sur nos visages. Sourires. Le GPS nous indique 4 minutes pour nous rendre à son école. Aujourd’hui, nous ne faisons que repérer le chemin. J’explique à Théo tout ce qui me vient à l’esprit. Je suis dans l’urgence. Je réalise tout ce que je n’ai pas encore abordé avec lui.
Mais qu’ai-je fait de toutes ces années ? Pourquoi ne l’ai-je pas encore emmené au centre de Montpellier ? Pourquoi ne lui ai-je pas appris les tramway, les bus, le plan de la ville, les horaires, les règles ?
Que m’a-t-il pris d’imaginer avoir encore tout mon temps ?

Je demande à Théo s’il va tout retenir.
- T’en fais pas ! me dit-il. Je repère le terrain.
Ça pourrait ressembler à une blague, mais je sais qu’en vérité, c’est bien ce qu’il fait. Il ne retient pas le nom des rues, il a beaucoup de mal avec les noms en général… Mais je sais qu’il a une boussole performante dans sa tête et qu’il prend des repères que je n’ai même pas remarqués.
Chacun son truc, moi, j’ai le nez collé à mon GPS.
Nous arrivons en effet, 4 minutes plus tard devant son école. Il y a de la lumière.
On se questionne sur la pertinence de rentrer dire bonjour, mais Théo me fait remarquer qu’à priori, tout le monde travaille, alors nous faisons demi-tour.

J’avais prévu une petit balade au centre-ville. Je voulais lui acheter un portefeuille et pourquoi pas une nouvelles paire de chaussures… mais le tramway N° 3 passe devant nous, et finalement, sans plus nous questionner, nous montons dedans et revenons à la maison.
Lundi, il fera ce trajet tout seul.
Se désentremêler… C’est la nouvelle étape, et je crois bien que rien ne m’a jamais autant coûté.

Respire.

Qu’attendez-vous d’une mère qui durant 16 ans n’a fait que s’inquiéter pour son enfant ?
Qu’attendez-vous de moi aujourd’hui ? Comment faire pour que mes bras s’ouvrent sans qu’aucun cri ne sorte de mon ventre… comme le cri que la mère pousse à l’heure de l’enfantement ?
Qu’attendez-vous de moi, emplie de toutes ces heures à ses côtés dont aucune ne m’a échappée. Comme une hyper-conscience qui a rempli ma vie doublement. Les yeux grands ouverts. En alerte.
Que puis-je attendre de moi ?

Je rêve pour lui d’une vie libre.
Je le vois déjà comme un homme hors du commun, gentil, intelligent et riche de ce qu’il va savoir donner et recevoir. Je le vois, chez lui, dans sa vie. Qui saura le prix de cette victoire ? Est-ce qu’un jour la peur disparaîtra complètement ? Est-ce qu’il arrivera un temps où je n’aurai plus à couvrir ma page blanche des mots qui composent l’incroyable chemin qu’il a parcouru ?
Est-ce que je serai capable de lâcher la main du passé pour me tourner entièrement vers l’avenir ?

Je vais me désentremêler. Je sais que je vais le faire. Je sais que je peux le faire. Je sais que je dois le faire. Je vais dénouer toutes les parties de moi qui s’étaient agrippées à ma volonté.
Et je vais vivre moi aussi.

Respire.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.