Les mots dits / Pipeau

Hier soir, il n'a pas fallu longtemps après le message télévisé du président pour voir sur Facebook des images détournées du chef de l’État, ici avec une perruque de clown, là avec un pipeau. Manque jusqu'auboutiste de respect ou fine analyse et bel esprit de synthèse ?

Pipeau : de pippeau «appeau» (1568) ; soit, à l'origine, un petit bâton fendu qui sert à contrefaire le cri de plusieurs oiseaux, à les attirer dans un arbre dont les branches sont remplies de glu où ils se prennent.

Bien sûr, qu'il s'est fait moquer, le président de la République, il n'attendait pas des bravos. Une goutte de citron dans chaque œil pour rendre le regard humide, il ne la jouait plus charmeur de serpent tendance glamour mais plutôt banquier se sacrifiant pour offrir un prêt bancaire cadeau. Son personnage était celui de ce mystérieux jeune homme du conte allemand qui débarrassa la ville de Hamelin/Hameln envahie de rats et crevant de faim en les attirant par la musique de sa flûte. La mélodie était belle, les mots jolis volaient « 100 euros pour le salarié » « 0 dépense pour l'employeur » « défiscalisation » « baisse des cotisations sociales »... « des primes » ou « déprime » ? Hélas, que fallait-il attendre de Français qui hurlent depuis presque quatre semaines qu'ils n'arrivent pas à boucler leurs fins de mois, à part qu'ils fassent ce qu'ils font à peu près chaque jour à savoir : compter. Quand ils dépensent, les sous ils viennent de quelque part. Alors là, Emmanuel l'a bien dit : c'est vous et l’État (re-vous) qui allez financer cette manne.

Car « prime » signifie que cette part de salaire ne comptera pas pour votre salaire différé (retraite, santé, formation, chômage essentiellement). Heures supplémentaires défiscalisées, baisse des cotisations sociales, cela veut dire baisse des budgets de l'éducation, de la santé, de la justice, de l'aide sociale et de la culture pour les postes les plus en vue. Des classes à 40 élèves, des drames médicaux, un peu plus d'exclus, un pays en perte de lumière, une justice au lance-pierre, voire inexistante pour les plus modestes ou ceux qui sont loin des métropoles et, pour réparer toute cette absence d'humains, Internet : pour éduquer, se soigner, porter plainte, demander de l'aide et votre Rib pour se servir directement sur votre compte en banque. Des milliers de gens isolés, vieux, non équipés, laissés pour compte. La colle sur les branches à intérêt à être solide pour tenir tout cela en place.

Ce n'est pas faute de lui avoir soufflé des solutions pour remplir ce foutu budget. On lui a dit : ce CICE qui coûte un bras, cet ISF qui signifierait que les riches aussi consentent à l'impôt, cet EPR déjà dépassé, cette évasion fiscale légale qui coûte un pognon de dingue, ce second porte-avion nucléaire inutile, ces JO que la plupart d'entre vous regarderont de toute façon à la télé, etc. Pourtant, il est probable que rien ne bouge. Côté pouvoir. Vous savez comment finit l'histoire du joueur de flûte ? Pour se venger des habitants qui ne l'avaient pas rémunéré pour sa dératisation musicale et l'avaient chassé à coup de pierres, il revint une nuit, attira les enfants de la ville et les fit disparaître. Brrrr...

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