La communauté, un livre contre le déni

À l'occasion de la sortie du livre de Raphaëlle Bacqué et d'Ariane Chemin, La communauté, Albin Michel, 333 pages, ce jeudi 4 janvier, un formidable dossier sur Trappes en une de l'Obs, sous la direction de Sylvain Courage.

« Dans cette enquête au long cours, Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin déroulent des fils de vies tissés les uns avec les autres, enchevêtrés dans l'histoire nationale et internationale. Elles ne jugent pas, elles retracent sous nos yeux le palimpseste des événements, sérieux ou pas sérieux, absurdes, insignifiants, parfois drôles, parfois tragiques, qui année après année, a façonné un passé dont chacun est, qu'il le sache ou non, plus ou moins tributaire. Un passé fait de pauvreté, d'exil, d'injustice aussi, d'isolement, de ségrégation.

On découvre en suivant ces fils de vie comment Trappes a pu produire tant d'hommes et de femmes qui n'ont survécu à leurs blessures que par des coups d'éclat. On admire leur verve, leur panache. Puis on s'aperçoit que ces stars ont presque toutes été instrumentalisées par le spectacle et le pouvoir. Parallèlement, on suit la lente métamorphose de ce qui n'était au départ qu'une pratique spirituelle parmi d'autres, et l'on voit comment, de déception en déception, « la religion » s'est peu à peu muée en un étendard, un bouclier, une cuirasse identitaire et pour certains une arme qui déshumanise et qui tue. Car cette ville, en quelques années, est devenue la plus grande pépinière de djihadistes d'Europe.

C'est un livre jeté à la face de notre déni. Déni des familles qui ne veulent pas voir que leurs enfants sont des proies faciles pour les islamistes qui quadrillent la ville. Déni des institutions culturelles ou sociales et de leurs représentants qui œuvrent quasiment comme si de rien n'était. Déni des politiques qui se sont nourris des voix de « la communauté » et qui, en dépit des avertissements lancés depuis plus de dix ans (comme celui du très documenté Rapport Obin), n'ont jamais voulu prendre de mesures politiques pour lutter contre les causes d'un tel délitement du lien social et humain. Après avoir lu ce livre, on se demande si ce gouvernement continuera ou non dans le déni. On se dit qu'il y a un moment où, de toute façon, il faudra bien sortir de la schizophrénie dans laquelle nous vivons ! On pense aux morts. À la bêtise humaine. Et l'on aimerait que ce livre, au demeurant si joliment écrit, soit lu et entendu. »

Didier Lemaire, prof de philosophie au Lycée de La Plaine de Neauphle à Trappes

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