«Un incident sur la ligne 8» (nouvelle)

L'homme se leva difficilement d'un des sièges espacés de la station de métro pour se rapprocher lentement du bord du quai.
L'homme se leva difficilement d'un des sièges espacés de la station de métro pour se rapprocher lentement du bord du quai. Emmitouflé dans un caban élimé, la capuche relevée lui mangeant tout le haut du visage, son accoutrement ne le distinguait pas des habituels paumés qui hantent les couloirs de la RATP. Chaudement vêtu pour ce mois d'août, on ne voyait de lui qu'un visage barbu habité d'un regard qui hésitait entre l'absence et la souffrance.

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Il se posta, la tête penchée vers le sol gris, derrière un petit groupe de voyageurs, en se plantant sur les talons d'une élégante jeune femme, le nez dans Les Echos.

La rame pointait à l'entrée de la station quand l'homme, semblant pris d'un malaise, porta sa main droite à sa poitrine tout en farfouillant dans sa poche gauche. Il en sortit un spray tout en vacillant sur place. Il s'écroula sur sa voisine de devant qui, dans un hurlement partagé par les autres voyageurs, alla s'écraser sur les rails au moment même où le métro arrivait. Les cris d'horreur des témoins de la scène concurrencèrent la stridence du freinage d'urgence du machiniste.

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L'homme, à terre, semblait étouffer mais réussit à s'asseoir pour se dispenser du spray sous la langue avant de se coucher à nouveau à même le sol comme pour dormir. Une voix féminine retentit dans les haut-parleurs invitant les passagers à quitter la station suite à un « incident sur la ligne 8 ». Un petit cercle s'immobilisa néanmoins autour du malade, tournant le dos à la rame mouchetée de minuscules taches de sang.

- Appelez le SAMU, je fais une crise cardiaque dit l'homme dans un souffle qui sembla lui prendre toutes ses forces.

Deux agents de la régie accoururent. Les haut-parleurs répétèrent le message en usant de conviction.

- La dame que j'ai fait tomber, comment va-t-elle ?

- Ne vous occupez pas de cela. Les secours arrivent. Ne bougez pas.

Comme rassuré, l'homme sembla s'endormir, ses mains écartant maladroitement ses vêtements pour se porter à hauteur de son cœur. Son visage dégoulinait d'une mauvaise sueur mais ses traits se détendirent.

- Ne bougez pas, les secours arrivent. Ne bougez surtout pas.

Enfonçant son visage dans le col de son caban, un mauvais rictus y apparut.

L'homme, cardiaque, pensa avoir réalisé le crime parfait...

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