Je souhaitais revenir sur les doutes que les électeurs de Mélenchon ont eu à la suite du silence de celui-ci au soir du premier tour.

A mon sens, il convient de douter de la décision de Mélenchon ce soir là, pour mieux découvrir sa justification ou non (ce qui est fondamental, car un sujet aussi important, cela conditionne ou non la possibilité de continuer avec lui la reconstruction de la gauche).

Pour cela, il faut examiner la validité de la notion de "Front Républicain" dans son contexte historique.

En entamant cette démarche, nous affrontons rapidement un vieux dilemne en philosophie : le dilemne de la morale et de l'éthique.

 

La distinction entre morale et éthique :

Manifestement, le Front républicain est un impératif catégorique, puisqu'il procède d'un dualisme entre le Bien et le Mal, tel qu'on se le représente subjectivement, et ne suppose aucune adhésion libre et consciente à un acte.

Il s'agit d'une réaction à une situation, qui traite des effets, mais ne s'attaque aucunement aux causes du phénomène : la montée du nationalisme xénophobe.

En cela, le Front Républicain est un avatar de la morale (le soir du premier tour, on se range derrière Macron automatiquement par impératif moral et identification spontanée du Bien et du Mal).

A contrario, l'éthique se détourne de ce type de dualismes, dès lors qu'elle suppose un dialogue intérieur, un acte positif de liberté par choix rationnel afin d'entrevoir et comprendre les causes d'une situation, et ce afin d'éviter que les effets qui nous effraient se reproduisent.

Comme le dit Gilles Deleuze quand il commente Spinoza, l'éthique est une action, une confrontation permanente d'un idéal et du réel, une lutte existentielle.

La morale se définit négativement, alors que l'éthique se définit positivement.

En cela, la morale est assez confortable et procède souvent d'une forme de paresse intellectuelle (car elle catégorise en dualismes : gentils/méchants, héros/lâches, traîtres/loyaux...), alors que l'éthique impose une adéquation entre l'analyse rationnelle et l'action accomplie sans impératif catégorique prédéfini (il faut "se faire une idée").

La morale n'est jamais un choix, c'est un devoir, alors que l'éthique est toujours un choix, c'est un accomplissement libre.

 

L'abandon par une certaine gauche d'une critique éthique du capitalisme :

Depuis 1983 et le tournant de la rigueur, la gauche a refusé de penser la capitalisme, elle l’a accepté sans condition, en croyant pouvoir l'accompagner, l'adoucir, voir même le juguler pour les plus ambitieux (d’où le choix de Mélenchon de signer le traité de Maastricht, avec l’idée qu'il s'agissait d'une concession faite au capital pour mieux y injecter du social ultérieurement). Erreur stratégique reconnue de sa part !).

Le Parti socialiste raisonnait au regard d'un capitalisme qui n’existait plus, puisque ce système était sur le point d’adopter une forme extrême avec la financiarisation de l'économie et la création d’une vaste économie virtuelle faisant abstraction de l’économie réelle (le travail est devenu un frein au capital, et non plus son outil).

Parallèlement, elle a abandonné toute forme de lutte sociale, a commencé à privatiser des entreprises (France Télécom), et à importer dans son logiciel, notamment sous l'influence de l’ordolibéralisme allemand, l'idée que l'équilibre marchand produit bien un optimum.

C’était oublié que depuis les études de Lipsey-Lancaster et Nash, nous savons que l’équilibre du marché non entravé n’est pas prouvable, l’optimum de Pareto étant dès lors relégué au rôle d’hypothèse invérifiable.

Nash a même démontré que le marché libre et non faussé est le système le plus instable et déséquilibré qui soit.

A cet égard, le marché du logement est un exemple frappant de ce constat : depuis le recul des pouvoirs publics et la baisse des subventions au logement social (division par 6 des subventions à la construction de logements depuis 1999 / déconcentration de l'épargne du livret A au profit des banques privées / privatisation des OPH), les prix de l'immobilier (accession, locatif, foncier) ont explosé, sous l'effet de vagues spéculatives, et la crise du logement s'est accentuée, cela forçant les Etats, comme en Allemagne ou en France, à prendre des mesures d'encadrement des loyers. D'où la conclusion que le marché libre et non faussé mène à des déséquilibres tels que l'Etat doive directement plafonner les prix, afin de paralyser le libre jeu de l'offre et de la demande, qui se révèle incapable de satisfaire les besoins sociaux les plus élémentaires, ce qui créer in fine la misère et la colère sociales, dont se nourrie Madame Le Pen.

Or, sur ce sujet, une partie de la gauche a abandonné une réflexion innovante et aboutissant à des solutions tangibles pour les 4 millions de mal-logés en France, ratifiant même les analyses des économistes néolibéraux à ce sujet (dispositifs fiscaux pour le locatif privé, grevant d'autant les capacités d'investissement des pouvoirs publics pour construire des logements, privatisation des OPH, sous l'effet de diverses réformes territoriales, telle la loi NOTRe).  

De la même manière,  la crise des « subprimes » a été transformée en crise des dettes souveraines, par un transfert des dettes privées sur la dette publique,ce qui a mis à mal les finances publiques de nombreux Etats, pour aboutir à des politiques d'austérité et de purges sociales très dures (Espagne, Portugal, Grèce...), sans que la gauche socialiste ou social-démocrate ne repense parallèlement le capitalisme dans sa forme extrême.

Sur le plan politique, parallèlement, l'extrême-droite a continué de progresser, et à chaque élection, le même impératif catégorique revient, il faut s'unir contre le Front National.

Une fois la menace fasciste exclue, la morale est sauve.

En revanche, l'éthique est sacrifiée.

 

Le choix de Mélenchon : immoral mais éthique

En effet, le Front Républicain ne règle aucunement la cause du problème, puisqu'au-delà de la posture morale, les inégalités se creusent, le sentiment d'exclusion avance, et les programmes politiques sociolibéraux n'apportent aucune solution aux quotidiens des classes populaires, continuant à croire qu'une acceptation encore plus poussée du capitalisme finira par porter ses fruits, sans émettre la moindre once de théorie critique, alors même que cela était au centre de sa tradition intellectuelle.

Dans ces circonstances, en l’absence de réponse rationnelle au problème (les inégalités sociales), c’est l’irrationnel qui prend le dessus (la xénophobie, soit la théorie du bouc-émissaire), les médias et les entreprises de communication scandant parallèlement leur doctrine aveuglément : « gens réfléchis, le néolibéralisme permettra de vaincre in fine la cause », déguisant ainsi leurs intérêts de classe et oubliant que les sociétés les plus inégalitaires sont aussi les sociétés qui connaissent les problèmes sanitaires et sociaux les plus inextricables (USA : surpopulation carcérale, obésité, pollutions endémiques, scandales sanitaires à répétition, taux d’homicide alarmant, trappes à pauvreté, racisme).

Ces problèmes nourrissent la montée du FN et ont d’ailleurs amené Trump au pouvoir aux USA.

Intellectuellement, la position de Mélenchon est donc éthique, même si elle ne semble pas morale.

En effet, il ne nous enjoint à aucun impératif catégorique, mais il nous appelle à prendre conscience de notre responsabilité en tant qu'être individuel et raisonnable.

Nous devons donc faire un raisonnement en tant qu'êtres libres, rationnels et agissants.

Personnellement, je pense que Monsieur Macron est l'ultime représentant de la paresse intellectuelle à gauche, puisqu'au travers du social-libéralisme, cette "gauche" s'est réfugiée dans des postures morales pour éviter de devoir se poser même momentanément une question critique sur le système auquel elle s'est inconsidérément pliée et qui a créé le "Mal" qu'elle prétend pourtant combattre.

Toutefois, il ne faut pas se leurrer, Madame Le Pen doit être évacuée, car elle s'attaquerait à notre liberté individuelle et notre liberté de conscience, ce qui signifie que nous ne serions plus capables de faire ce travail de critique, de réflexivité et de mise à distance en commun. De plus, elle empêcherait la lutte, et donc l'action consciente. Enfin, je ne reviens pas sur les abominations humaines de son programme.

Vous allez me dire que j'en reviens à un choix moral, sinon je préférerai ne pas voter et les renvoyer dos-à-dos.

C'est vrai, et c'est en cela que c'est un dilemme. Je raisonne toujours in fine selon un impératif catégorique : "Pas de voix pour le Front National".

Toutefois, l'absence de consigne de vote de Mélenchon, permet au moins d'avoir un raisonnement, une discussion collective, un jugement critique, que l'impératif catégorique moralisateur aurait totalement inhibé, malgré le sentiment du "devoir accompli".

Il a permis aux citoyens de se confronter, ce qui n'avait plus été le cas depuis très longtemps dans la vie politique française, à la réalité de ce parti, non par un simple réflexe moral, mais par un regard analytique sur le discours frontiste, ce qui est le meilleur moyen de le faire durablement reculer dans les urnes.

En résumé, je pense que JLM a eu raison de laisser les citoyens se prédéterminer et de ne pas se joindre au « Front Républicain », qui aurait empêché ce retour sur soi-même.

Par leurs votes, les citoyens doivent prendre conscience de leur responsabilité dans l'histoire et comprendre les causes profondes qui engrangent la xénophobie (les inégalités sociales), afin de la détruire, ou du moins, de la contenir au maximum.

Il faut que l'éthique enveloppe la morale, non l'inverse.

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