Une bouteille à la mer

Je n'aurais probablement pas osé publier ce texte il y a quelques années. Depuis, je crois que de l'eau a coulé sous les ponts ; des paroles se sont libérées, certains combats ont abouti à des droits remarquables, et d'autres restent à mener. Pourvu que mon témoignage soit entendu et relayé ; peut-être même permettra-t-il de faire avancer encore la marche pour le droit et la dignité des minorités.

UNE BOUTEILLE A LA MER

 

 

Nous semblons vivre une grande époque qui se caractérise notamment par une formidable expansion de la tolérance.

Les victimes, les malheureux, les indignés, libèrent leur parole et leur colère, racontent leur souffrance, abandonnent héroïquement leurs semelles de plomb en s’émancipant du poids accablant de la bonne morale, ils disent leur condition et sortent enfin du mutisme de leur minorité. Sur un rythme de manège se multiplient désormais les colloques, les livres, les publications, les témoignages, les émissions radiophoniques, les films, et comme dans un coquillage où les sons résonnent, on finit par entendre le murmure des plaintes s’amplifier et l’on ne peut plus jouer confortablement les sourds. Les avancées féministes et LGBTQ+ ont dévoilé un territoire qui jusqu’alors restait dans l’angle mort de notre conscience (une espèce de zone du refoulé) et, même si la ligne bleue des Vosges est loin d’être atteinte, je crois que nous pouvons dire que le domaine de la compréhension et de la tolérance s’est considérablement étendu.

Voyez d’ailleurs : il nous apparaît désormais inouï qu’il y a quelques décennies à peine, l’homosexualité était encore considérée comme une folie, comme un délit ou une déviance – le champ de la morale, depuis, s’est déplacé à coup d’œuvres d’art, de témoignages et de protestations, et en 2012 les homosexuels ont acquis le droit (inconcevable il y a encore trente ans) de se marier. Le fou d’hier, le malade, le déviant, est devenu soudain un individu comme un autre, qui n’a plus à trembler d’être celui qu’il est, libre enfin d’assumer sa singularité « sans honte et sans reproche ».

Porté par cette vague collective de libération, voire de délivrance, je souhaiterais à mon tour apporter un témoignage, raconter mon histoire, au risque bien sûr des multiples mésinterprétations, au risque en fait d’être considéré peut-être comme l’un des nouveaux fous de notre époque. Voici, j’ose, et je jette cette bouteille à la mer.

Je n’ai pas eu à rencontrer Alexandra, elle était déjà là à ma naissance, elle attendait près de ma mère préparant le monde à mon arrivée, s’entrainant à répéter mon prénom comme avant un entretien d’embauche, comme si au fond elle m’attendait. Nous avons grandi ensemble dans une petite ville de Basse-Normandie, connu les mêmes amis, sommes allés dans les mêmes écoles, avons aimé les mêmes musiques : deux indéfectibles alliés, unis, si j’ose dire, par les « liens sacrés du sang », tous deux voguant sur un petit navire, portés par nos belles ambitions et une chaude complicité fraternelle. Une étrange alchimie s’installait précocement entre deux petits êtres ; j’ai vécu, aux côtés de ma sœur, une superbe idylle dans la bulle de l’enfance ; lorsqu’à seize ans, elle partit poursuivre ses études dans une grande ville loin de moi, nous nous appelions chaque soir, des heures souvent, et je passais certains week-ends dans son petit studio sous les combles. Et un soir, spontanément, porté par un mystérieux élan comme venu du fond d’une grotte, je l’ai embrassée. C’était un coup de tonnerre, une bravade à l’ordre sacré, nous venions de franchir une porte dans le scandale, dans l’horreur historique de la consanguinité, nous avions honte, il ne fallait en parler à personne, nous nous l’étions promis… la nuit fut suivie par les vertiges que connaissent les amoureux, les soupirs et les larmes, dans un monde soudain privé de repères : nous avions vacillé. Pardon, je raconte cela comme un romantique, mais comment le dire autrement, sinon peut-être un jour dans un roman ?

Nous nous sommes aimés ce soir-là, puissamment, entre les délices de l’interdit et les frissons de la Faute. Et comme l’a écrit le philosophe danois Soren Kierkegaard, le péché primitif (celui d’avoir croqué dans la pomme) a entrainé tous les autres péchés, car il a rendu Adam et Ève coupables et les a engloutis dans le monde de la Faute. Il fallait ainsi s’y attendre : mon histoire interdite avec Alexandra s’est poursuivie secrètement d’abord, dans « les coulisses », puis, plus tard, au grand jour. Nous avons ensemble participé avec enthousiasme aux grandes manifestations pour le Mariage homosexuel, peut-être en partie parce que nous avions fini par penser qu’un jour, ce serait aussi notre tour. Nous avons cru en cette force superbe de la tolérance, à l’ouverture des esprits et au progrès de l’intelligence, et nous savions que notre union, si elle était moralement répréhensible, n’était ni monstrueuse ni même une folie.

D’ailleurs observez : un à un, nos couples d’amis nous ont annoncé leur séparation : la valse des divorces, les folies procédurières, la guerre des avocats, la charge des enfants, la fragmentation brutale des familles, et ainsi de suite… Alexandra et moi semblons mystérieusement unis, solidement amarrés à notre beau bateau deux-places qui traverse l’océan des années ; cette histoire tient vaille que vaille, et par-delà la désapprobation générale de la morale, je crois pouvoir dire que ce lien d’amour est authentique et n’appartient qu’à nous…

Je souhaiterais dire encore une chose, au sujet des enfants. Ce sujet sempiternel, aux discours dramatiquement stéréotypés, la violence des réactions lors de certaines discussions : « Vos enfants seront des débiles, des détraqués ». Eh bien non : notre fils, formidablement équilibré et heureux, a quelques histoires d’amour avec des filles de son âge (dix-sept ans), et n’est pas tombé amoureux de sa petite sœur… comme les fils d’homosexuels ne sont pas fatalement programmés à tomber amoureux d’autres hommes. Sur cela, il n’y a ni règle générale, ni constante, ni encore déterminisme biologique : ce ne sont que des histoires personnelles enchevêtrées, des trajectoires inattendues… n’est-ce pas précisément ce qui fait la richesse du champ humain et toute sa palpitante diversité ?

J’aime ma sœur, voici, la chose est dite. Nous ne sommes pas les premiers, et nous ne sommes pas les seuls ; il y en a d’autres dans des cas semblables, et sans doute en souffrent-ils, car c’est bien là un schéma tragique : un amour interdit que la morale réprouve, que la loi confisque, pour des raisons peut-être « d’ordre public », de « valeurs », de « mœurs », de « pureté biologique », ou que sais-je encore, des raisons qui, du reste, ont une légitimité installée dans l’histoire de nos sociétés et dans les Tables de la Loi. Et pourtant, le propre de l’intelligence d’une époque, c’est cette capacité critique de retour sur soi : les homosexuels sont parvenus à conquérir une légitimité et même à trouver, pour la première fois, une dignité, notamment par le droit nouvellement acquis du mariage. Est-il plus honteux d’aimer son frère ou sa sœur qu’un individu du même sexe ? Y aurait-il des amours plus vraies, plus tolérables car plus partagées que d’autres ? Ce texte, disais-je plus haut, est une bouteille à la mer : les amours consanguines sont reléguées, dans notre imaginaire collectif, à des temps moyenâgeux, aux images dégradantes de familles paysannes consanguines ou des familles royales décadentes qui finissaient par s’étouffer dans leur propre lignée. Ces images devraient être corrigées. Nous ne pouvons plus subir éternellement le sort des amoureux Marguerite et Julien (Cf le film de Valérie Donzelli) contraints de fuir la société scandalisée et les averses d’insultes qui assombrissent leur ciel. Je jette cette bouteille à la mer, elle s’adresse à ceux qui voudront bien la lire, le cœur ouvert, l’esprit sans œillères, sans dogme, et aux artistes, aux militants, aux intellectuels… Nous verrons bientôt fleurir, je l’espère, comme ce fut le cas depuis trente ans pour la lutte des diverses minorités, des films, des livres, des témoignages, des tribunes qui raconteront nos histoires, qui sublimeront, qui sauront émouvoir et faire changer l’état des mentalités. Notre voix finira, elle aussi, par être entendue.

 

 

Victor Guerinos

 

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