Réponse à l’appel de 41 sénateurs sur la Catalogne

Le 24 mars dernier 41 sénateurs français signèrent sur Mediapart un appel sur la Catalogne qui a profondément choqué de nombreux citoyens de cette région et de toute l’Espagne par leur appui aux arguments indépendantistes. Ce billet tente de les démentir.

 

Le 24 mars dernier 41 sénateurs français signèrent sur Mediapart un appel sur la Catalogne qui a profondément choqué de nombreux citoyens de cette région et de toute l’Espagne. Les membres de la Chambre haute se dissent concernés par des « événements graves » et souhaitent s’exprimer « au moment où se déroule le procès devant le Tribunal supérieur espagnol d’anciens membres du Gouvernement régional catalan, de l’ancienne Présidente du Parlement catalan et de responsables associatifs catalans ». Ils développent leur position en cinq points.

Dans le premier ils réclament « le respect des libertés et des droits fondamentaux en Catalogne » tout en prévenant de leur volonté de ne pas « s’immiscer dans les problèmes politiques d’un pays voisin » ni de « prendre parti sur le sujet de l’indépendance de la Catalogne ». Or, les quatre points qui suivent assument sans aucun esprit critique tous les principaux arguments des indépendantistes catalans, ce qui semblerait ignorance, cynisme et en tout cas une grave irresponsabilité.

Ils dénoncent « les répressions dont sont victimes des élus légitimes, représentants politiques de la Generalitat [administration régionale]  de Catalogne emprisonnés ou forcés à l’exil pour leurs opinions dans l’exercice des mandats que leur ont confiés les électeurs ». Si les opinions nationalistes étaient réprimées en Espagne, des milliers de responsables politiques ou journalistes (souvent payés avec l’argent du contribuable par des médias publics ou privés fortement subventionnés) auraient été de longue date punis par les expressions quotidiennes de leur volonté sécessionniste qu’ils fondent en leur mépris envers l’Espagne. Juste un exemple de l’actuel président de la Generalitat à l’intention des catalans qui parlent espagnol : il les traite de « charognards, vipères, hyènes, bêtes à forme humaine ».

Non, les faits qui sont jugés à la Cour Suprême espagnole ne portent sur les opinions de personne. Il s’agit d’un complot orchestré au sein même des institutions régionales (gouvernement et parlement), conduit par leurs plus hauts responsables (dont le pouvoir étaient conféré par la Constitution espagnole qu’ils avaient tous promis de respecter et faire respecter lors de leur prise de fonctions) et avec le soutien d’associations privées du même signe politique par lesquelles étaient détournées depuis des années des ressources publiques. Leur but était de rompre l’intégrité territoriale de l’Espagne, c’est à dire de priver par la force à des millions de citoyens qui résident en Catalogne de leur nationalité espagnole, source première de tous leurs droits, libertés et garanties dont ils bénéficient.

Selon un jugement rendu par le Tribunal Constitutionnel espagnol, les moyens des nationalistes pour y parvenir ont été de séquestrer leur propre parlement régional, le fermant pendant des mois avec une majorité exiguë en sièges (et une minorité en voix) qui n’atteignait même le seuil requis pour nommer les administrateurs de la télévision publique mais dont ils se sont servi pour imposer sans publication préalable du texte à voter, en lecture unique et sans possibilité d’amendement par l’opposition un référendum illégal et une « loi de déconnexion ». Ensuite, ils ont créée des listes électorales par le détournement de fichiers de données personnelles et les ont stockés sur des sites étrangers dont se servent les pirates informatiques. Ils ont intimidé voire assiégé les fonctionnaires judiciaires qui étaient venus inspecter ces pratiques illicites, entre autres nombreux actes de désobéissance et corruption.

Le vote factice, qui eut lieu le 1er octubre 2017, malgré cette utilisation massive de ressources publiques, ne fut qu’une mascarade en termes administratifs allant jusqu’à la possibilité de déposer le bulletin plusieurs fois en différents bureaux. Il se concentra en effet en la seule dimension qui leur importait : la propagande. Depuis dix ans, les gouvernements indépendantistes ont créé des « ambassades » où ils tentaient d’acheter des soutiens à l’étranger. Or, au moment de vérité, ils n’eurent guère plus de soutien que celui du dictateur vénézuélien Maduro. Ils essayèrent de faire croire à une violence policière à travers quelques images où les agents résistaient à une foule qui se lançait vers eux, mais curieusement les responsables indépendantistes n’eurent pas le soir du faux scrutin un seul blessé à visiter à l’hôpital.

Enfin, juste avant que son interpellation soit lancé, le président de la Catalogne de l’époque, Carles Puidgemont, fit croire à leurs fidèles qu’il allait assister un match de football alors qu’il s’évadait vers la Belgique, où malheureusement les failles des mécanismes européens de coopération pour les mandats d’arrêt lui ont permis de rester pour l’instant. C’est essentiellement le risque de fuite liée à ce comportement du chef de la bande qui a déterminé l’arrestation provisoire des autres prévenus durant la période d’instruction et jugement.

Les sénateurs français s’émeuvent de cette « véritable atteinte aux droits et aux libertés démocratiques ». Ne serait-il plutôt attitude criminelle d’une douzaine de personnes dont des autorités publiques qui devrait les préoccuper ? Et par ailleurs, ces 41 parlementaires regrettent que « la gravité de cette situation soit sous-estimée » dans l’Hexagone et demandent que « la France et les pays de l’Union européenne interviennent pour rétablir les conditions du dialogue afin de trouver des solutions politiques à un problème politique ». Ils semblent ignorer la clarté avec laquelle le Président de la République, le Gouvernement français, les présidents des institutions européennes, d’autres nombreux chefs d’État et de gouvernement dans notre continent et ailleurs se sont exprimés, toujours en montrant leur plein soutien aux autorités espagnoles et la confiance dans la qualité de la démocratie espagnole. En témoignent, seulement dans la semaine où ils ont publié leur manifeste, une note du Quai d’Orsay et une lettre du vice-président de la Commission Européenne, Frans Tiemmermans, à Manuel Valls, dont sa candidature à la Mairie de Barcelone est un puissant symbole de la solidité de la démocratie espagnole au sein du projet européen.

En effet, l’Espagne est reconnue dans tous les standards internationaux comme une démocratie pleine, placée au premier décile –comme la France– dans les différentes classifications. Notre pluralisme politique, notre catalogue des droits civiques ou le fonctionnement de nos institutions y sont hautement appréciées. Seulement la perception du niveau de corruption par les citoyens fait tâche, mais cela est même preuve d’un haut niveau d’exigence car ces affaires se situent quantitativement dans la moyenne OCDE. Enfin, bien que le procès à la Cour Suprême soit déjà assez avancé, il est possible que certaines de mes précédentes affirmations sur l’intention ou la réalité des délits commis par ces responsables indépendantistes ne soient finalement pas pleinement prouvées, car justement ce qui est certaine est qu’ils bénéficieront d’un jugement doté des plus exigeantes garanties et moyens de contradiction.

C’est donc cette assumption des sénateurs français de considérer comme défaillante la démocratie espagnole qui montre leur complète adhésion à l’argumentaire indépendantiste, qui se prétend une sorte de mouvement de libération ou décolonisation. Toute une fiction juridique et historique alors que l’Espagne est une démocratie pleinement consolidée et dotée par ailleurs d’une organisation fortement fédérale qui avait été approuvée à plus de 90% par les catalans lors du référendum constitutionnelle.

Le manifeste, même s’il provient seulement de 12% des membres du Palais du Luxembourg, est une mauvaise nouvelle pour la démocratie en Espagne et en France. L’histoire de nos libertés et garanties constitutionnelles est particulièrement connectée des deux côtés des Pyrénées : depuis que l’Espagne se dota en 1812 d’un premier texte fondamental à l’avant-garde des démocraties libérales et qui reprenait le flambeau de la Révolution française, jusqu’à la Constitution de 1978 quand les espagnols menèrent leur « Transición » démocratique exemplaire qui ne peut s’expliquer sans tout ce que la France avait appris au long du vingtième siècle.

Aussi, le texte des 41 sénateurs est un triste jalon pour l’Europe. Le virus du nationalisme, qui avait été cantonné dans certains pays, aurait réussi à traverser ces frontières dont l’ouverture au mouvement des personnes et des idées devait servir justement à éviter que cette mauvaise ombre de notre passé plus sanguinaire ne revienne. Espérons encore qu’ils aient la sagesse et le courage de faire marche arrière pour que leur geste puisse en bout de compte servir comme vaccin contre l’égoïsme et la méfiance.

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