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Billet de blog 15 janv. 2022

Paideia, pour un nouveau système éducatif

Malgré toute la bonne volonté dont font preuve les professeurs, les manques de moyens croissants non assumés par un Etat défaillant rendent le système scolaire de plus en plus exsangue et faisant par là courir de graves risques pour la France et ses Citoyens.

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13 Janvier 2022, journée de grève des enseignants. Ces-derniers, poussés dans la rue suite à une gestion catastrophique de l’épidémie de Covid-19 dans les établissements scolaires, participent également à une contestation de plus large d’ampleur qui se révèle comme le cri d’exaspération d’un corps professionnel se sentant de plus en plus délaissé par un Etat l’abandonnant dans sa mission éducative. Ce mouvement social n’est pas une simple affaire d’avenir professionnel visant à pointer les limites de la formation des futurs travailleurs ; le capitalisme saura toujours se satisfaire de la masse humaine existante pour l’exploiter. Ce qui se joue dépasse même la simple alphabétisation du peuple et a  en réalité à voir avec l’émancipation même, à la fois individuelle et collective, qui ne saurait être acquise sans un véritable projet éducatif digne de ce nom. A l’heure actuelle, un tel projet dépend en grande partie de l’Etat et ne peut certes pas être assimilé à un véritable idéal de liberté. Cependant il n’en reste pas moins qu’à défaut, cela reste un idéal minimal qu’il serait absurde d’espérer voir s’effondrer. Toute ambition émancipatrice ne peut au contraire que désirer qu’à partir du modèle éducatif présent soit élaborer un idéal s’approchant toujours plus de la perfection. Malheureusement il semble que la tendance soit plutôt celle d’un délaissement de l’éducation par l’Etat, une trahison envers les Français qui laisse planer le spectre de la domination. Or puisque toute civilisation se comprend toujours en un certain sens comme une entreprise d’éducation visant à former l’homme et à le conformer à la société dans laquelle il vie, il apparait dès lors urgent pour la France de reprendre en main cette entreprise et de renouer par là avec l’antique Paideia grecque qui participait jadis à l’accomplissement humain. Il s’agit dès lors d’élaborer une véritable Paideia de la liberté.

1.      

La Paideia s’apparente au chemin tracé en vue de parvenir à la grande et belle liberté. Un tel itinéraire ne saurait pour autant s’effectuer de manière individuelle, à moins que l’homme ne dispose d’une existence immortelle et encore l’éternité ne saurait certainement être suffisante pour un homme si imparfait. Face aux limitations individuelles de l’homme dans sa quête, sa formation à la liberté doit se comprendre comme un périple collective se transmettant de générations en générations. C’est seulement par ce biais là qu’il est possible d’espérer un jour atteindre la félicité suprême. Ainsi la Paideia est en aucun cas individuelle, elle est collective et intergénérationnelle, elle est le projet de l’humanité toute entière qui aux quatre coins du monde œuvre à travers le temps pour s’affranchir de la contrainte et de la domination en vue d’élever sa puissance. Il est donc à noter que celui qui pense pouvoir y parvenir par ses seuls forces est un idiot, un double idiot, un triple idiot, un idiot fini car jamais il ne parviendra à bout de sa folle entreprise. Mais surtout un tel abruti ignore que dans le fond que chaque petit pas qu’il parvient tout de même à effectuer dépend toujours de l’effort collectif. C’est ensemble que l’humanité parviendra ou non à la liberté et pas autrement. C’est en commun que l’homme s’accompli. Se concentrer sur sa propre individualité, c’est au contraire se renfermer sur soi, c’est fermer les yeux sur ce qui dépasse la bout de son nez.

2.      

Mais alors en tant que processus collectif, l’éducation visant à faire de l’homme un être libre, s’apparente à une aventure historique où chaque génération peut alors se trouver à chaque fois plus avancée que la précédente. L’humanité, unie, repose sur un socle commun, un apprentissage trans-individuel qui lui garantie de continuer à s’élever sans cesse et sans repartir à chaque fois de la case départ. La Paideia s’apparente à une danse frénétique qui tend ainsi à inclure tout homme dans sa farandole émancipatrice. Cela ne veut pas pour autant signifier que cette chevauché vers la liberté s’apparente à une téléologie dont la fin serait assurée à quiconque décide de se mettre en marche. Au contraire, elle peut connaitre des embuches, des détours, voire même des contre-sens. C’est d’ailleurs par l’expérience de ces égarements que l’humanité, apprenant de ses erreurs, se forme et parvient à acquérir un certain sens de l’orientation la guidant toujours mieux vers la liberté. Mais alors c'est forts de cette richesse pratique et intellectuelle, héritée des ancêtres, que les hommes nouveaux sur cette Terre peuvent apprendre et ainsi aller toujours plus loin.

3.      

Sauf que le défaut de cet apprentissage est justement qu’il reste toujours moins prégnant que le véritable vécu. D’où le fait qu’il arrive malgré tout que de nombreux hommes puissent se perdre sur cette voie de la liberté. C’est là la conséquence d’un biais de la mémoire humaine découlant de l’écart entre la connaissance et l’expérience ; la réalité d’un événement marque bien plus que la simple connaissance de celui-ci. L’émancipation ne saurait donc être atteinte que par de simples leçons, elle doit plutôt correspondre à une mise à l’épreuve. Une méthode nécessaire car sans elle l’enseignement ne serait qu’une Paideia affadie qui, après quelques générations, aurait perdue toute sa splendeur. La Paideia coïncide donc à une épreuve du feu. Mais celle-ci n’est pas pour autant une descente dans la fosse aux lions se permettant de sacrifier les nouvelles forces vives de l’humanité. Ce n’est pas un jeu oppressif duquel se délectent les Anciens. Elle est bien plutôt un rite initiatique permettant de marquer au fer rouge de l’expérience bien réelle des aïeux mais dont les dangers, engageant la responsabilité même de ces-derniers, se doivent d’être mesurés. C’est ainsi par cette Paideia, ce témoignage fictif de l’expérience passée, que l’homme peut espérer s’accomplir pleinement.

4.      

Si cette Paideia constitue bel et bien la structure même de l’humanité, elle peut néanmoins varier suivant les régions de la planète même si dans le fond se retrouve toujours cette trame d'une formation de l’homme qui ne saurait être atteint autrement que collectivement. De fait, toute civilisation se trouve organisée autour d’une entreprise éducative, pouvant être tournée soit vers l’émancipation soit vers l’asservissement. Sauf que dans ce second type de Paideia, s’effectuant sous la férule d’un maitre autoritaire, l’humanité s’éloigne de son accomplissement qui se trouve dans son émancipation, et se rapproche plutôt de la condition de l’esclavage. Ce genre d’éducation négatrice est de celles qui conduisent des sociétés toutes entières vers la mort, ce qui explique qu’elles ne peuvent pas faire long feu. En ce sens, le maitre, profitant durant un temps déterminé de sa main mise sur ses sujets, finit toujours par disparaitre mais oblige l’humanité à repartir à la recherche de la liberté depuis le point de départ. De manière générale, toutes civilisations ont toujours été porteuse d’une Paideia de la domination, car rare sont les traces dans l’histoire de peuples vivant affranchis de tout chef. Mais se faisant, en se soumettant sans cesse, les hommes se rendent depuis trop longtemps aveugle quant à la réalité de leur monde et de leur destin. En confiant leurs existences les yeux fermés à des dirigeants, les hommes font là un choix collectif inconscient les menant inexorablement vers leur perte. Le devenir émancipateur de l’humanité se doit donc d’être impérativement un pèlerinage où l’ensemble des hommes en pleine communion avance d’un même pas.

5.      

Chaque existence humaine se veut comme une Paideia particulière prenant part à la Paideia générale de l’humanité toute entière. Mais alors l'éducation est éternelle puisqu’elle ne peut prendre fin tant qu’un homme vit ; elle disparaitra avec l’humanité. Cela s’explique par le fait que son objectif, la liberté, est un absolu correspondant à une puissance infinie qui ne saurait être pleinement atteinte dans ce monde nécessairement fini. Si cette perspective peut paraitre décourageante, avancer s’avère être la seule bonne option. L’immobilisme, synonyme de mort, ne saurait être possible, et face au choix entre avancer vers la liberté et reculer vers l’aliénation, l’hésitation ne devrait pas être longue.  Ainsi la recherche de l’émancipation ne peut être qu’une marche continue mais qui chaque jour peut ambitionner de se rapprocher un peu plus de son but ultime. S’il s’agit d’une quête interminable, celle-ci en vaut donc la peine car en se fixant ce cap l’homme est chaque jour un peu plus lui-même, un peu plus ce qu’il désir.

6.      

Concernant son contenu, la Paideia ne saurait en avoir un strictement définissable. Plutôt il est possible de la comprendre par sa direction, celle qui l’oriente vers la liberté. L’éducation est un apprentissage évolutif et dont le contenu est fluide. Son contenu se comprend donc comme tourné vers l’élévation de l’humanité et se trouve réadapté au fil du temps. Cependant il convient de ne pas confondre cette élévation avec un accroissement. Si la première est une sublimation de l’homme s’émancipant en acquérant puissance après puissance, la seconde n’est qu’un abâtardissement de l’homme s’abrutissant en renforçant sans cesse sa force pure. Seule l’élévation vers la liberté participe à la liberté puisque c’est uniquement par elle que l’homme voit augmenter les potentialités de sa puissance, tandis que par l’accroissement de sa liberté, il ne voit que sa puissance déjà existante se renforcer. Ainsi la vie de l’homme réellement guidée vers la liberté doit s’apparenter à une élévation. Dans la pratique, cela consiste à essayer constamment de faire coïncider ses moyens avec ses fins. Voilà donc en quoi consiste le contenu véritable de la Paideia. A l’inverse, l’homme qui ne cherche qu’à accroitre sa liberté tend à employer n’importe quel moyen en vue de ses fins. C’est là une terrible erreur car agir de la sorte est non conforme à la volonté et revient à œuvrer à l’encontre de la liberté même.

7.      

Cependant faire uniquement preuve de bonne volonté n’est pas suffisant. Il n’y a pas de place pour les intentions dans ce monde car seules les actions bien réelles comptes. C’est donc par les actes et non la pensée que l’humanité atteindra un jour la liberté. La Paideia se révèle être un véritable combat de tout les instants ; un combat de l’homme avec lui-même, de l’humanité toute entière avec elle-même. Une bataille qui implique sans cesse de faire les bons choix, et cela au péril de la liberté.

8.      

La Paideia est un processus éternel dont le rythme d’actualisation permet de retranscrire la progression de l’homme vers la liberté. Plus ce rythme est élever plus l’homme s’élève, à l'instar de la danse du derviche tourneur qui, au fil de ses circumambulations, finit par quitter le sol ferme de la Terre pour atteindre petit à petit le Ciel. Or il convient de faire attention à ce rythme pouvant devenir effréné car une telle Paideia a ses propres dangers. Toute éducation comporte ainsi en elle le risque de la folie et l’enjeu est alors de ne pas sombrer du côté de la folie du malade mais bien d’accéder à la folie du génie. Seule une telle folie, reposant sur la conscience participe à la liberté en tant qu’expression libre d’une diversité de subjectivités. Celle-ci illustre l’accomplissement de l’homme qui, quittant sa chrysalide bien trop étroite peut déployer ses ailes aux multiples couleurs chatoyantes. Si l’homme a depuis toujours vécu une existence bien trop étriquée, sans jamais pouvoir être totalement lui-même, la Paideia est alors le moyen permettant de faire naitre un homme neuf, un homme fou mais plus sain que jamais. Et le peuple le plus libre est celui qui est parvenu à sublimer sa culture au point de la faire correspondre avec l’expression effervescente d’une folie.

9.      

La vie véritable, celle à laquelle aspire l’homme libre, se veut donc comme un jaillissement de subjectivité. La vie serait un volcan. Reste alors à ce grand volcan, qui bouillonne depuis des millénaires, d’entrer en éruption afin de faire gicler son magma et ainsi déverser librement sa lave sur l’ensemble de la Terre. De cette explosion volcanique sera détruite par le feu la prison de l’homme et le monde se trouvera rénové. Recouvert d’un nouveau substrat, ce monde sera alors le sol propice pour le développement luxuriant de la liberté. La Paideia est ainsi ce cheminement devant aboutir à un nouvel Eden dans lequel l’homme pourra vivre librement sans manquer de rien, tout à porté de désir.

10.   

Aspirants à la liberté, il est donc grand temps de s’éduquer, de reprendre cette œuvre collective de formation de l’homme. Faute de quoi seul le chaos adviendra.

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