Le «monde d'après»: carrefour décisionnel pour le futur

Il y a un an, en Avril 2020 au plus fort de la première vague de l’épidémie de Covid-19, E. Macron avait promis un « monde d’après ». Cependant rien n’a changé, rien ne s’est amélioré. Au contraire les dynamiques déjà en cours d’accroissement de la compétitivité et de déconstruction des services publics se font de plus en plus pressantes laissant augurer un avenir toujours plus oppressant.

Personnes ne s’attendait à des lendemains qui chantent, encore moins en cette période de crise sanitaire où la priorité était déjà de sortir la tête de l’eau, assurer à chacun de quoi vivre. L’épidémie balayée d’un revers de main laissant place à la société du bonheur n’était attendu par personne, nous avions des espoirs sans pour autant être complètement naïfs. Cependant après ce discours, nous étions tout de même en droit de nous attendre à des changements, ceux de la reconstruction d’un Etat social fort assurant à chacun la satisfaction de ses besoins, ceux du rétablissement d’une puissance industrielle et agricole garantissant l’autonomie nationale.

Il n’en fut rien, il n’en est actuellement rien et n’en sera certainement rien. D’ailleurs il n’en a jamais été question tout simplement. Derrières les belles paroles et les faux espoirs se cache en réalité la seule et unique vérité qui tienne qui est que rien ne changera dans cette société tant que le travail restera considéré comme le credo structurant l’ensemble des politiques soumettant nos existences. Ainsi la nécessité de soutenir l’économie et sa croissance continueront de faire obstacle à tout idée d’un « monde d’après » tournée vers une meilleure prise en compte des besoins et désirs humains. A l’inverse le seul avenir qui risque de survenir et dont nous voyons déjà poindre le bout de son nez est celui de toujours plus de labeur motivé par le discours de la « relance » cher à nos gouvernants. Une relance qui ne se concentre pas sur les Hommes mais qui fait la part belle à l’économie, seule priorité qui vaudrait pour la France. Une France des grands patrons capitalistes, pas celle du peuple qui risque au contraire de voir encore une fois s’éroder sa condition de vie sous le joug du travail.

Comprendre cela, c’est se glisser du côté de la Wertkritik, courant allemand de la critique de la valeur. Et dont la lecture du Manifeste contre le travail, rédigé il y a déjà plus de 20 ans, en 1999, par le collectif d’auteurs Krisis, permet de saisir avec la plus grande limpidité en quoi la travail représente le plus grand mal de notre société.

Le travail comme substance du capitalisme

Groupe Krisis. (2020). Manifeste contre le travail. Editions Crise & Critique Groupe Krisis. (2020). Manifeste contre le travail. Editions Crise & Critique
Le travail correspond ni plus ni moins à la substance même du capitalisme. En effet la société capitaliste se caractérise comme celle mue par un « procès de valorisation de la valeur »[1], formule de R. Kurtz, et donc tournée intégralement vers la création de toujours plus de richesses. C’est en faisant une lecture minutieuse de K. Marx que l’on comprend que cette valeur ne provient de nulle part d’autre que du travail même et donc créée par l’Homme au cours de son activité laborieuse. Ainsi le travail se caractérise comme substance du capital et pilier centrale de notre société.

Il est évident qu’à notre époque, plus que jamais, que le travail constitue malheureusement un mythe indépassable difficile à éliminer. Ce cadre du travail n’a jamais été remis en cause, au contraire il est même conçu comme conditio humana. Ni la droite patronale ni la gauche ouvrière n’ont jamais véritablement condamné le travail, faisant de lui l’activité la plus sainte à laquelle peut se consacrer l’Homme, l’activité par laquelle il peut s’autoréaliser. Cependant une telle conception est un leurre, la seule chose que l’individu risque de réaliser n’est non pas lui-même mais de la valeur nourrissant la dynamique capitaliste. Notre société se trouve malheureusement de fait formatée, ne réalisant pas la potentialité d’un monde sans travail et faisant fallacieusement de ce dernier une activité transhistorique.

Il suffit pourtant de se tourner vers le passé pour se rendre compte que bien des civilisations n’ont pas fait de la production de valeur la fin ultime vers laquelle était tournée toute leur organisation sociale. Il est nécessaire d’ouvrir les yeux et de saisir que le travail est bel et bien l’activité propre d’une société précise, de la société capitaliste, et non pas l’activité naturelle de l’humanité. Même dans une conception arendtienne du travail, correspondant au labeur de « l’animal laborans »[2] devant se soumettre à l’impératif de la satisfaction de ses besoins vitaux, celui-ci ne peut se comprendre comme activité absolue de l’existence humaine. Au contraire il convient de s’en débarrasser le plus rapidement possible si l’on souhaite être véritablement libre.

Cette instauration du travail comme activité principale est le fruit d’un long processus allant de pair avec le développement de l’Etat moderne nécessitant des ressources financières de plus en plus importantes afin de soutenir la machine de guerre sur laquelle reposait le pouvoir royal. « Si la plupart des hommes sont passés à la production pour des marchés anonymes, et ainsi à l’économie monétaire généralisée, ils ne l’ont pas fait de leur plein gré, mais parce que le besoin d’argent de l’absolutisme avait monétarisé les impôts tout en les augmentant de façon exorbitante. Ce n’est pas pour eux-mêmes qu’ils devait ‘gagner de l’argent’, mais pour l’Etat militarisé de la modernité naissante fondée sur la puissance des armes à feu, sa logistique et sa bureaucratie. C’est ainsi et par autrement qu’est née l’absurde fin en soi de la valorisation du capital et par là celle du travail. »[3]

Par la suite, les besoins en argent se faisant croissant poussèrent à l’organisation de la société sous la forme d’un immense mécanisme automate ayant pour seule fin la transformation du travail en argent. Depuis lors, afin de satisfaire les désirs de la nouvelle divinité qu’est le travail, la société a pris une orientation toujours plus oppressante afin de soumettre l’existence de l’Homme à la seule production aliénante de valeur.

            La dynamique mortifère de la société du travail

En tant que substance du capital, le travail se trouve être à l’origine de bien des maux de notre société devenue malade de son capitalisme nauséabond. Pauvreté, exclusion, exploitation mais aussi sexisme, racisme et haine, ainsi le culte voué au travail a rendu la société complètement malade au point où il est devenu plus qu’urgent de lui trouver un remède. Système pervers, le travail a littéralement détraqué l’ensemble des relations humaines pour ne laisser place plus qu’à des rapports de force brutaux et froids entre des individus monadisés ayant désormais comme seule vocation de servir de rouage à la grande machine de production de valeur ou bien doivent périr.

Ces maux, bien plus que de simples symptômes du capitalisme, constituent également des phénomènes sur lequel il repose et lui permettent d’entretenir sa dynamique mortifère. Ils se fondent sur un apartheid social qualifiant et disqualifiant les Hommes en fonction de leurs  richesses avec d’un côté les gagnants, attirants, auxquels il faut ressembler et de l’autre côté les perdants, repoussants, desquels il faut s’éloigner. « Cela fait partie du rouage même des systèmes de valorisation. En fait, on ne peut mettre les individus au travail, les inciter à se positionner dans le champ social qu’à travers cette tension entre un monde oligarchique (basé sur des valeurs de consommation), et ce mode de paupérisation absolue du ‘homeless’ »[4]

Dans cette perspective, les plus pauvres, les femmes, les noirs, les jaunes et tous les autres rebus de la société, se retrouvant réduit à un statut de sous-Homme, s’inscrivent dans la vaste stratégie du capitalisme qui, par leur exclusion, s’en sert afin d’entretenir la volonté des travailleurs à sacrifier délibérément leurs forces, leurs vigueurs, leurs vies sur l’autel du labeur. Aveuglés par cette mascarade leur inculquant une phobie de la misère, les Hommes ne se rendent pas compte qu’ils se font de ce fait les esclaves utiles du système du travail qui les exploitent. « Il ne reste aux exclus qu’une fonction sociale : celle de l’exemple à ne pas suivre. Leur sort doit inciter toux ceux qui jouent encore à la chaise musicale de la société de travail à lutter pour les dernières places. Et, par-dessus le marché, tenir en haleine la masse des perdants, de sorte que ceux-ci n’aient même pas l’idée de se révolter contre les exigences insolentes de ce système. »[5] Toutes les politiques mise en place dans notre monde capitaliste et notamment en France ont donc pour seul but d’adapter les règles de ce jeu morbide en fonction des situations.

Justice sociale et austérité font ainsi figure de carotte et de bâton dont les politiciens contemporains ont acquis un art de les manier hors du commun afin de réussir à forcer le peuple à toujours plus de travail au nom de la croissance.

            La crise du travail et l’effondrement du capitalisme

Cependant penser cet état des choses comme éternel est absurde. Il convient de prendre conscience au plus vite que ce système tyrannique du travail ne peut plus durer mais surtout qu’il se trouve au bord du gouffre. Et que si nous ne nous réveillons pas assez tôt, le travail en s’effondrant nous emportera avec lui dans sa chute. Cette prise en compte de la finitude interne du capitalisme est notamment l’une des lois sur laquelle se fonde le courant de la Wertkritik qui défend l’idée que le « procès de valorisation de la valeur » s’inscrit dans une théorie de l’effondrement. Cette dernière postule que la troisième révolution industrielle, ayant débuté à la fin du siècle précédent avec le développement de l’informatique et l’automatisation croissante de la production de valeur, est annonciatrice de la fin du règne du travail. Cela s’explique par le fait que le capitalisme repose dès ses origines sur une contradiction insurmontable. « D’une part, il vit de l’absorption massive d’énergie humaine à travers la dépense de la force de travail ; et plus il en consomme, mieux c’est. Mais d’autre part, la loi de la concurrence exige des entreprises une augmentation permanente de la productivité à travers la quelle la force de travail se trouve remplacer par le capital fixe scientifisé. »[6]

Si jusqu’à peu cette contradiction qui a toujours tiraillé la mécanique du capitalisme était conciliable, elle est désormais devenue tout bonnement intenable, entrainant peu à peu le système vers son déclin. En effet, la troisième révolution industrielle a certes permis l’augmentation de la productivité mais cela s’est accompagné d’une réduction du nombre de travailleurs impossible à contenir. « Pour la première fois, on supprime davantage de travail qu’on peut en réabsorber par l’extension des marchés. »[7] Dès lors le nombre d’exclus ne fait que croitre, tendant à former la masse majoritaire d’une société au sein de laquelle la logique du travail ne profite plus qu’à une infime part de gagnants se réduisant de jours en jours comme peau de chagrin. Situation d’autant plus paradoxale que jamais dans l’Histoire l’humanité n’a connu telle abondance pouvant assurer à tous une vie prospère. Au contraire le capitalisme s’enferme dans ses travers, « finit par ne concerner qu’une minorité [et] dans sa détresse, l’idole Travail moribonde se dévore elle-même. »[8]

Si le capitalisme arrive à perdurer tant bien que mal, malgré l’arrivée pressante de sa fin, cela n’est possible que grâce à l’autoritarisme grandissant de l’Etat alors garant du culte du travail. A mesure qu’il s’effondre, l’Etat renforce l’étau autour des Hommes contraints de se soumettre à l’exploitation patronale. « C’est au moment même où le travail meurt qu’il se révèle une puissance totalitaire qui n’admet aucun Dieux à ses côtés, déterminant la pensée et l’action des hommes jusque dans leur vie quotidienne et dans leur esprit. On ne recule devant aucune dépense pour maintenir artificiellement en vie l’idole Travail. »[9]

A noter que désormais bon nombre de personne ne travaillent plus réellement mais sont assignées de force à des tâches illusoires donnant un semblant de travail, autrement dit des bullshit jobs[10] dans la vulgate de D. Graeber. Mais en plus de cela, afin de réussir à donner l’illusion de toujours créer de la valeur tant bien que sa dynamique indique tout l’inverse, le capitalisme repose de plus en plus sur une fiction alimentée par les marchés financiers. « L’idole du travail est cliniquement morte, mais l’expansion apparemment autonomisée des marchés financiers la maintient en survie artificielle. »[11] Cela ne fait que retarder sans cesse l’inéluctabilité de son effondrement. Car in fine le capitalisme est bel et bien amené à s’écrouler du fait de ses incohérences internes.

Et si nous ne souhaitons pas que notre civilisation s’engouffre dans cet abysse avec lui, l’attentisme n’est pas une option, au contraire il convient dès maintenant de préparer l’après.

            Le dépassement du travail

Guattari, F. (2013). Qu'est-ce que l'écosophie? Editions Lignes. Guattari, F. (2013). Qu'est-ce que l'écosophie? Editions Lignes.
« N’y a -t-il pas d’autres moyens de créer des valeurs de donner aux individus l’envie de vivre , de travailler, d’être solidaire ? A New-York, pour survivre, dans Manhattan ou Brooklyn, on doit travailler comme un fou. Comme au Japon, dans certaines villes. A défaut, c’est la misère totale, un abandon comparable à la pire des situations dans le tiers-monde. »[12]

Il est devenu on ne peut plus clair de la nécessité impérieuse de repenser notre société, d’envisager un après le capitalisme et surtout d’œuvrer à sa mise en place. Pour cela, il convient déjà de sortir du prisme du tout travail puisque nos vies ne peuvent se résumer à une simple existence dédiée à la production de valeur. Penser cela engage à la création d’un mouvement capable de porter un véritable message critique à l’encontre du travail et de proposer un espace de réflexion à même d’ouvrir des brèches dans le sacro-saint dogme capitaliste. Ce mouvement s’inscrira dans une longue et patiente entreprise d’éducation, fastidieuse mais primordiale pour l’élaboration d’un monde post-capitalisme.

Concrètement cette société d’après ne doit pas suivre un plan préconçu, auquel cas ce ne serait pas un véritable projet d’émancipation, mais doit tirer sa force de sa négation du travail. Ainsi le dépassement du travail ouvre sur un vaste champ des possibles. Cependant afin de rendre son avènement réel, il faut avant tout que l’humanité se débarrasse de toutes les institutions oppressantes, à commencer par l’Etat qui a toujours assuré son rôle d’agent du capital et dont plus rien n’est à attendre. « Les ennemis du travail aspireront donc à la formation de fédérations mondiales d’individus librement associés qui arracheront à la machine du travail et de la valorisation tournant à vide les moyens d’existence et de production et en prendront les commandes. Seule la lutte contre la monopolisation de toutes les ressources sociales et des potentiels de richesse par les puissances aliénantes du marché et de l’Etat permet de conquérir les espaces sociaux de l’émancipation. »[13]

Dès lors l’unique avenir souhaitable pour lequel nous devons nous battre est celui de la démocratie totale, participative et directe. Elle représente le seul mode d’organisation libre, plastique dans sa forme, à même de permettre aux collectivités de s’autogérer, de répondre à ses besoins et désirs, tout en garantissant à chaque individu de garder le plein contrôle sur son existence. « C’est dire qu’on ne peut espérer recomposer une terre humainement habitable sans la réinvention des finalités économiques et productives, des agencements urbains, des pratiques sociales, culturelles, artistiques et mentales. »[14]

Certes défendre l’abolition du travail ne revient pas à prédire la disparition de toutes les activités contraignantes. La réponse aux besoins vitaux restera toujours une nécessité plus ou moins importante à laquelle devra se soumettre l’humanité mais elle ne saurait être la seule activité de la société post-capitaliste. Ainsi ce monde d’après sera celui où les travailleurs redeviendront des Hommes à part entière, c’est-à-dire des individus reconnus comme étant dotés d’une sensibilité et d’une créativité qui leur sont propres, et qui pourront faire l’expression libre de toute leur originalité. « Au-delà des revendications matérielles et politiques, émergent l’aspiration à une réappropriation individuelle et collective de la subjectivité humaine. »[15]

[1] Kurz, R. (2004). La substance du capital.

[2] Arendt, H. (1958). Condition de l’homme moderne.

[3] Krisis. (1999). Manifeste contre le travail.

[4] Guattari, F. (2013). Qu’est-ce que l’écosophie.

[5] Krisis. (1999) Op cite.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] Graeber, D. (2018). Bullshit Jobs : A Theory.

[11] Krisis. (1999) Op cite.

[12] Guattari, F. (2013). Op cite.

[13] Krisis. (1999). Op cite.

[14] Guattari, F. (2013). Op cite.

[15] Ibid.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.