Ode

Sur l'invitation du magazine Outtake, un texte créé pour accompagner la très belle série de photographie "Ode" de Hanneke Van Leeuwen, photographe néerlandaise féministe et ancienne collaboratrice de Vivian Sassen.

Le galop nerveux des chevaux s’est éloigné. J’ai marché vacillante vers les arbres, le souffle court. Le ciel a absorbé le vent, un air liquide a caressé ma peau. 

Quand je suis entrée dans ta maison de pins et d’ambre, tu te trouvais là, sous la lumière bleue que laissait passer les aiguilles. Tu étais belle et nue, le regard plein. J’ai voulu toucher ta peau marmoréenne. Je t’ai suivie sur ta colline de bauxite, de calcaire et de grès, la poussière blanche sur nos pieds et le soleil qui brûlait ma nuque. Je suis arrivée sur tes terres. Je t’ai vue te glisser à l’intérieur de chaque pierre et de chaque arbre, ses racines, ses fruits ou ses bourgeons. J’ai attendu que la sève perle à l’écorce de ta solitude mais l’hysope, la sauge et le gattilier ont jalousement gardé ton silence granitique. Tu as couru dans l’éclat aveuglant des pierres, les ombres ont quitté ton corps et j’ai failli perdre ta trace. J’ai longé le clair-obscur des cèdres, haletante. Un maigre ruisseau polissait l’arrondi de ta main coupelle. J’ai repris mon souffle et toi la traversée de ton royaume. Je regardais les éléments s’organiser autour de toi à l’infini, minérale comme les petits galets denses, durs et lisses dont tu avais pris la couleur. Au crépuscule tu as observé les dauphins blancs s’ébrouer, avant de reprendre ton chemin. J’ai entendu ton rire d’enfant.

Le galop nerveux des chevaux s’est rapproché, tu t’es évanouie dans les pierres, abandonnant ta peau-linceul. Je l’ai saisie avant qu’elle ne touche le sol et j’ai marché vers la fureur.

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La série exclusive de photographie "Ode" de Hanneke Van Leeuwen est à découvrir dans Outtake Magazine #2 par Such&Such, (disponible chez OFR Bookshop)

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