Journal de pré-confinement

Avec mon meilleur souvenir.

Hier soir j’étais assise sur mon lit, par la fenêtre je voyais les toits de métal gris. Je ne les ai jamais autant vus que ces temps-ci les toits de métal gris. Parfois j’ai envie de démonter les plaques de métal une par une et de les peindre, couleur Demoiselles de Rochefort. Mais au fond je les aime comme ils sont ces toits gris de Paris, et je ne les aimerais pas mieux autrement. Donc j’étais assise là, sur ma couette blanche, mon chat roux rond comme une miche de pain, sans pattes ni queue et deux traits pour les yeux. Et puis comme ça, sans prévenir, quelque part en bas de mon dos, à droite, une cellule de ma peau s’est souvenu. De ce que tu ressens quand il est très tard ou très tôt, que tu as dansé beaucoup, fumé pas mal, bu trop et trop ri avec tes amis, que vous vous êtes perdus et retrouvés cent fois, que tu t’es demandé ce que tu foutais là, chez qui on était à la fin, et que tu as semé tes affaires un peu partout dans chaque pièce. Tu as transpiré parce que tu as dansé, et parce que c’est l’été. Sur ta peau c’est ta sueur et celle des autres, à force de se frôler, de se serrer, de se tirer par l’épaule pour se hurler un truc anodin de première importance. Ton corps est beau parce que tu as dansé et que tu as ri, parce qu’il est libre et que tu as confiance. Tu somnoles dans une position inconfortable sur un fauteuil un peu trop mou, mais tu perçois tout de ce qui se passe autour de toi, un rai de lumière qui passe entre tes paupières. Et puis tout à coup quelques notes. Quelqu’un a mis ce morceau, celui que tu aimes depuis toujours, que tes parents ou tes voyages t’ont laissé dans le sang. Ou bien c’est ton tube de l’été, celui qui est un peu vulgaire, juste ce qu’il faut. Quelque part en bas de ton dos à droite, à partir d’une cellule de ta peau il irradie, il remplit ton corps, lentement, tes membres se déploient comme des serpents épuisés qui se réveillent, tu te lèves, les yeux fermés tu recommences à danser avec sur le visage un sourire extatique, tu rythmes le morceau de tes cris de joie, et vous dansez encore car cette nuit n'a pas de fin.

 

Toits gris Toits gris

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