Consentire. Du latin : cum (avec), sentire (percevoir par les sens).

Une fable rédigée sur l'invitation de "Imaginaires du Consentement", premier événement dédié à la promotion de la culture du consentement et qui se tiendra à Paris en septembre 2021. Stay tuned.

Personne ne les avait jamais vraiment regardées.

Elles seules s’étaient vues, avec le résultat que l’on sait. Deux formes. On n’aurait su dire si elles étaient faites de toile de jute ou de toile à beurre. Elles pouvaient se déplacer, ça oui, d’aucuns en avaient attesté par la suite. Elles mangeaient aussi apparemment, mais on n’aurait pas su dire par quel orifice. Ni laquelle de ces protubérances qui ornaient leurs masses informes était un bras, une oreille, une jambe, ou une patte, si elles roulaient ou si elles marchaient. Elles se déplaçaient en tous cas, et leurs excroissances gondolaient doucement quand elles étaient pressées. Par jours de grand vent, certaines flottaient gaillardement derrière elles.

De grandes joies pouvaient les assaillir, la honte aussi. Parfois elles étaient tristes, elles étaient veules, elles avaient peur et gémissaient, elles ressentaient de la peine pour elles mêmes ou pour leur prochain. Mais en règle général, leurs émotions passaient comme les lumières des saisons sur leurs peaux de toiles, et elles ne se faisaient pas remarquer. Elles habitaient deux immeubles grèges de la périphérie, assortis aux cumulonimbus et à leurs peaux de toiles. Elles n’avait jamais vraiment choisi, les choses s’étaient passées comme ça. Un ancrage familial, un petit héritage de rien, les affaires. Quelques senteurs collées au ciel qu’elles avaient toujours connu. Elles avaient échoué là, car c’était possible.

Personne ne savaient depuis quand elles habitaient là, ni ce qu’elles faisaient de leurs journées. Après l’événement, un voisin jura qu’un jour il avait aperçu l’une des deux transporter du matériel d’aquascaping, avec lampe, filtre, thermomètre et tutti quanti, à la sortie du parking. Apparemment elle était essoufflée. L’autre ou peut-être la même, mais il n’aurait pu l’affirmer avec certitude, vidait ses ordures le mardi soir uniquement, et n’utilisait que la poubelle à verre, ça faisait beaucoup de bruit, donc pour lui personnellement, tout ça tombait bien car il en avait assez de tout ce bruit le mardi soir. Mais au fond il ne s’agissait que de on-dit, de racontards. D’ailleurs personne n’aurait pu désigner avec certitude avant ce jour-là l’appartement et l’étage auquel chacune d’elle habitait. Et même après l’événement et une fois la scène stabilisée, aucun géographe ne se serait risqué à déterminer la longitude Ouest et la latitude Nord de l’endroit où se trouvaient leurs corps. Personne ne leur demandait rien, et elles ne demandaient rien à personne.

Chacune dans son coin éprouvait sa propre sensualité. Après avoir constaté qu’il ne se passait rien par les fenêtres de leurs chambres respectives, comme à l’accoutumée, à part quelques cumulonimbus gris qui tonnaient les jours exceptionnels, elles étiraient doucement les mailles des toiles sèches qui leur servaient de peau, tout doucement, les unes après les autres, et ça formait comme un frisson à la fin, quand elles naviguaient pas trop mal dans ces ébauches de sensation. Elles aimaient bien mais ne le faisaient pas si souvent que ça car elles oubliaient très vite comment faire et n’arrivaient pas à reproduire ce frisson, pendant un long moment, supposant qu’il était lié à la forme particulière d’un cumulonimbus croisé ce jour là, ou à la force du vent. 

Tout ce qu’on croyait avoir compris, globalement et de notoriété publique c’est qu’apparemment et a priori, un jour elles s’étaient rencontrées. Ou vues. En tous cas elles étaient tombées face à face sur le chemin de bitume qui menait à l’immeuble de l’une dans un sens et au parking de l’autre dans l’autre sens, ça c’est une voisine qui pouvait en témoigner. Elle disait aussi qu’elle avait vu les deux formes s’arrêter net l’une devant l’autre, et qu’elles avaient frémi l’une et l’autre, ça elle pouvait en jurer. Et puis qu’elles avaient acquiescé, doucement mais fermement, en produisant un son, un seul, et là les versions diffèrent car des voisins avaient protesté : comment la voisine aurait-elle pu identifier de manière infaillible ce qui relevait de la tête, du cou, ou du menton de l’une ou l’autre de ces formes ? Et partant, comment était-il possible de soutenir avec la plus grande fermeté et garantir à 100% qu’elles avaient pu acquiescer à quoi que ce soit ? Et puis considérant la distance, comment authentifier le sens du mot entendu et jurer qu’il avait été de l’ordre de la concorde, de la communion ou d’un quelconque contrat ? Quoi qu’il en soit, avait sèchement rétorqué la voisine, les deux formes étaient tombées d’accord, et s’étaient dirigées sous le bâtiment B, dans l’espèce de tunnel qui permet de passer du parking au parc, et à partir de là on ne les avait plus vues. Un vent s’était levé, un souffle moite, puissant comme l’haleine d’un géant. Les cyprès avaient fouetté les façades comme des pinceaux, leurs fruits criblé les fenêtres comme des fléchettes et les cumulonimbus accéléré dans le ciel, comme s’ils étaient en retard. 

Une fois l’une face à l’autre sous le bâtiment B les formes avaient tout oublié, immédiatement. D’abord elles s’étaient cognées l’une à l’autre et les petits chocs leurs donnaient des couleurs, des tuméfactions roses cochon, jaunes d’oeuf et verts prairie. Ces couleurs les ravissaient alors elles poussaient de petits cris émerveillés. Et puis elles avaient plaqué leurs toiles l’une sur l’autre, fil contre fil, jute contre beurre, et ça suintait, Jamais elle n’auraient imaginé ça de leurs toiles sèches. Les fils enchevêtrés s’enfonçèrent et les toiles se boursouflèrent jusqu’à gagner une, puis deux dimensions, elles crachaient des laits chauds et projetaient des sucs brillants. Les fluides tambourinaient de plus en plus fort contre les toiles tridimensionnelles qui gonflaient, gonflaient et poussaient les parois du tunnel sous le bâtiment B. Ça aurait pu s’arrêter là mais les formes prirent confiance et commencèrent à projeter du lait chaud hors du tunnel, et puis petit à petit, comme ça glissait bien, l’une saisit la plus belle protubérance de l’autre et la frotta contre les siennes. Elle découvrit des sortes de mamelons tout autour de la protubérance, ainsi qu’une crête bleue-mauve sur le dessus, translucide et vive. Elle en explora les contours, en topographe méthodique sur une carte thermoformée, comme pour en débusquer les langues régionales et les coutumes les plus secrètes. L’autre poussa un rugissement. Ça avait commencé comme une sorte de ronronnement qui l’avait surprise car elle ne se savait pas capable d’un tel bruit. Le vrombissement s’était amplifié sans qu’elle n'y puisse rien, quand sa protubérance avait enflé sous l’effet des frottements, bientôt suivie par une autre et encore une autre. Elles se soulevaient toutes, turgescentes, avec la puissance de la croûte terrestre qui se brise et monte, tandis que la toile de sa naissance plongeait dans sa propre faille continentale. De la subduction émergea une chaîne de monticules bordée d’un fragile humus, le rugissement s’éteignit dans un soupir. En retour elle se jeta sur le dos de l’autre avec reconnaissance et ondula de toutes ses nouvelles gibbosités, jeunes, sensibles, contre les bosses de la toile nouvellement humectée. Et l’autre riait, riait de plus belle, exsudait du lait blanc à travers l’enchevêtrement de fils, et rejetait des cristaux brillants. Les cristaux s’amoncellaient et elles se roulaient dedans, ça faisait un peu mal mais c’était trop tentant alors elles continuaient, cherchant la position qui conviendrait le mieux, et elles les jetaient tout autour d’elles avec de grands mouvements.

Ça avait duré comme ça toute la nuit. Les voisins avaient cru à un orage inédit. Mais quand ils s’étaient levé, ils avaient constaté en décollant leurs yeux et en se lavant les dents, en s’habillant et en prenant leurs petits déjeuners, que le dessous du bâtiment B était défoncé, épicentre d’une déflagration d’une bonne dizaine de mètres d’envergure qui courait sur une partie de la façade du bâtiment B jusqu’à l’entrée du parking, et sur un coin du bâtiment C. Les reliefs de la déflagration étaient tapissés de micas bruns à reflets de bronze, de quartz roses fumés et de feldspaths blanc. De grosses pierres roulaient avec fracas dans le lit d’une cascade éblouissante qui se déversait du haut de la déflagration vers l’entrée du parking. À l’extrémité supérieure Est de la déflagration, le long de la façade du bâtiment C, de petits troupeaux s'égayaient sur l’herbe grasse, à l’ombre de hauts conifères noirs chargés de sève orange et piqués de brumes blanches comme de petits fantômes. De leurs cimes suspendues au dessus du-sol suintait un lait blanc que personne ne savait cautériser. On ne pouvait plus passer sous le bâtiment B, ni dégager les gravats ou bien étaient-ce des corps, on ne voyait pas très bien de quoi il s’agissait, et aucun expert, - morgue, pompier, botaniste ou gemmologue - ne voulut en prendre la responsabilité. Les habitants apprirent à contourner le bâtiment B pour accéder au parc, et enjambaient la cascade en pestant pour rejoindre le parking. Aux dernières lueurs de l’automne la déflagration brillait de mille feux contre l’air froid naissant, et des murmures d’oiseaux ondoyaient au dessus des troupeaux.

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