Une trop courte avance

Les vidéos de Kanye West "Follow God", "Closed on Sunday" et la grève en France. Ou "Le lièvre à mantelet d'hermine et la tortue", "Le guépard aux reflets argentés et le paresseux", "Le héron couronné d'aigrettes et le pigeon", etc. etc.

Nous courions.

Les méga-feux, les ouragans, les lames de fond collés au train, nous courions tous.

C'était la course d'"On achève bien les chevaux" mais en sarabande planétaire. Certains portaient des banderoles, des dossards, ils assenaient des slogans tout en galopant, des slogans qui criaient : "justice sociaaaaaaale !". Ils avaient le muscle sec des coureurs de fonds, ils suaient sans discontinuer. Concentrés, ils buvaient l'eau des rivières, mangeaient quelques dattes qu’ils cueillaient en courant. D'autres paniquaient, hurlaient au loup, ils couraient en creusant des galeries sous terre et en amassant des vivres, ils empilaient des bocaux sur des étagères clouées à la va-vite dans le tuf.

Loin derrière tous ceux là, c'était la cohue, la longue queue qui se mettait en branle dans la poussière, tirée par ceux qui avaient eu le temps de croire quelque chose. Et puis venaient les obèses, les malades, les cassés, ceux qui n'avaient pas eu le temps. Les écoles et les hôpitaux fermaient leurs corolles dans un hiver sans fin, en pleine canicule. Les amoindris tombaient et roulaient sur le bas-côté, emportés par les remous de l'océan de plastique vert et bleu. Ils avaient le même âge que les autres et pourtant ils étaient plus vieux, ils ralentissaient la grande course et personne ne comprenait leurs slogans. Devant eux, les chevaux de traits, les centaures qui les tiraient pensaient encore qu'on pouvait y arriver, qu'on allait y arriver, que tout était lié. Ils soutenaient qu’il était possible de courir et de réfléchir ensemble, tout à la fois.

Devant, loin très loin devant tous ceux là, il en étaient qui couraient plus vite car déjà ils avaient de meilleures chaussures. Puis dès qu’ils le  pouvaient, ils sautaient dans leurs voitures à porteurs intérieur velours ou dans leurs véga-yachts à pistes d’hélicoptère. Chemin faisant, ils supervisaient leurs chantiers en Scandinavie et leur déco en Nouvelle-Zélande, ils négociaient leur air au Wyoming et leurs espaces à Eko Atlantic City. Dans l’ensemble ils créaient moins de cohue, ils s’exprimaient clairement, ils arriveraient sûrement à temps. Il faut dire qu'ils étaient mieux organisés, solidaires, tous d'accord. Alors ensemble ils tissaient une belle nasse.

En même temps qu’ils roulaient et qu’ils voguaient, ils jetaient par les fenêtres des produits dérivés, des photos dédicacées, des costumes d'eux à enfiler. Les produits dérivés attisaient les feux, faisaient hurler les ouragans et déborder les fleuves. Et puis ça se coinçait dans la nasse et ça prenait toute la place, on y voyait plus rien. Mais dans la longue traîne ça faisait des envieux. On s'arrêtait, on récupérait, on se parait et on se comparait. Certains étaient tellement excités qu'ils en oubliaient de courir. 

Arrivés au Wyoming, les premiers savouraient enfin le fruit mérité de leurs efforts. Ils arpentaient leurs acres de terre en Sherp militaire taillé pour la survie. En bons pères de famille ils emmitouflaient leurs enfants dans les meilleures étoffes, coupes utilitaires. Puis, ils prenaient une belle photo de l’ensemble, et la jetait en direction de la nasse. Pendant ce temps la longue traîne s’empêtrait dans la poussière, dans ses discussions et dans la nasse. Rattrapés par les méga-feux, les ouragans et les lames de fonds, la plupart tombaient.

La fin de l’histoire personne ne la connaît, car personne n’est là pour la raconter. Même ceux qui avaient pris une courte avance au Wyoming.

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