Le jour où j'ai découvert France-Soir

J'écoutais hier, 16 mars, France info. Un journaliste, dont je ne pourrais citer le nom, évoquait la nouvelle formule de France-Soir, son nouveau propriétaire et son prix attractif. Étudiant, je n'avais jamais lu ce journal. Compte tenu de mon peu de temps et de mes moyens très limités, je préfère en effet me concentrer sur le journaux réputés plus sérieux, notamment Mediapart.

Mais bon, pour cinquante centimes, j'ai décidé aujourd'hui de sauter le pas.

 

J'aimerais que nous nous intéressions ensemble au contenu de ce fameux numéro.

 

 

 

 

 

La Une d'abord. Simone Veil à l'Académie française. Je lis dans les pages suivantes une biographie de l'intéressée. Aucune explication concernant son rapport avec la langue française... mais bon, l'intention est sans doute bonne.

 

La lecture devient amusante dès la page 4. L'éditorial signé Gérard Carreyou nous invite ni plus ni moins à voter UMP dimanche : « Est-ce qu'on va brûler tout ce qu'on avait adoré […], qu'on va laisser la champ libre à la nouvelle coalition de Martine Aubry, Cécile Duflot et Jean-Luc Mélenchon ». Je retourne à la Une. Non, je ne suis pas en train de lire le journal officiel de l'UMP. Mais moi qui n'ai pas adoré ce que j'aimerai brûler, puis-je lire ce quotidien ?

Bon, je continue tout de même. Sur cette même page, gros titre : « Xynthia Sarkozy tape du poing sur la table ». Plus fort que les catastrophes naturelles notre président (qui a la chance de s'illustrer par ailleurs sur deux photographies) ? Ou plus fort que les élus locaux peut-être ? En homme bon et juste, la journaliste rappelle qu'il a refusé de polémiquer contre une certaine présidente de région. Le journal s'en charge.

Page 5, interview de Bernard Accoyer, président UMP de l'Assemblée nationale. Sous celle-ci, une photographie sombre de Mme Duflot et de M. Huchon dans un restaurant de luxe, avec un texte sur fond noir (le seul du journal) qui semble vouloir nous dire qu'une alliance hypocrite a été actée (« C'est maintenant le temps des sourires »). Continuons encore.

Page 8, Laurence Parisot explique rapidement pourquoi ou bien il faudra licencier, ou bien il faudra baisser les salaires.

Page 9, interview de David Douillet, député UMP attendu ce jour à l'Élysée.

Page 10, interview de Luc Chatel, ministre de l'Éducation nationale, UMP bien sûr. L'article relatif à l'interview traite de la sécurité à l'école. « 81% des parents se disent rassurés » annonce le titre. Étonnement tout d'abord. Confiants ? Sereins ? Non, « rassurés ». Rassurés par quelque chose ou quelqu'un alors ? Baissons les yeux : une photographie de Luc Chatel ! La lecture de l'article est pour sa part assez étonnante. Il n'est que peu question des 81% de « rassurés » mais beaucoup de conclusions sont tirées des 18% qui ne le sont pas. Ah, le doux thème de l'insécurité.

Page 12, court article sur la confiture au lait de brebis. Rien à voir avec le fil de mes propos, me direz-vous, et vous aurez raison. Passons.

Je passe également les pages sport pour arriver pages 34 et 35, belle double page consacrée à Laurent Gerra.

Le meilleur du meilleur se trouve aux pages 36 et 37, sous le magnifique titre « Ados, Pas de vie sexuelle sous le toit familial ». Marcel Rufo, pédopsychiatre télégénique, nous explique sans rire que nous courrons à la déchéance de la civilisation si les enfants ont des rapports sexuels sous le toit des parents. Le dialogue intergénérationnel est jugé « imbécile ». À Joëlle qui explique qu'elle laisse son enfant de 17 ans avoir des relations sexuelles sous son toit, il répond qu'elle est « moderne » mais qu'elle « se mêle de tout ». Ah, les bonnes mœurs d'antan. Quand elle explique qu'elle ne souhaite pas que son enfant ait des relations n'importe où et qu'il risque alors d'oublier de mettre un préservatif, il évoque que, puisque 89% des jeunes mettent un préservatif pour leur première fois, ce n'est pas un problème. C'est même le comble de la honte pour cette pauvre femme que de parler avec son fils de préservatif. Le tout pour finir sur une considération passablement machiste concernant la différence entre un fils et une fille.

 

 

 

 

 

 

J'ai toujours aimé l'humour à grosses ficelles. Mais ici, fermant mon journal, le visage souriant de Laurent Cabrol n'a eu droit qu'à un sourire crispé. Résumons : une ode au président, trois interviews, l'une du président UMP de l'Assemblée, l'autre du ministre UMP de l'Éducation nationale, la dernière d'un député UMP ; et un petit mot de Laurence Parisot. Ajoutons à cela les deux pages relatives à Laurent Gerra. Contre cela, trois lignes ironiques concernant les Roses et les Verts.

Un article déployant le thème de l'insécurité côtoie un appel visant à enchaîner la sexualité adolescente et à casser la modernité des mœurs. Si l'on ajoute à cela la référence à la confiture au lait de brebis, la coupe n'est-elle pas pleine ?

 

 

Je suis étudiant, comme je vous l'expliquais. J'ai voulu me faire un avis concernant France-Soir. Je suis atterré. La fameux journaliste dont je vous parlais au début de ce billet évoquait que nous ne savions pas encore si Alexandre Pougatchev, jeune milliardaire franco-russe, avait acheté le journal pour faire une danse du ventre dédiée au pouvoir et par là s'en rapprocher ou bien pour dédiaboliser la Russie aux yeux des français. Une chose est sûre, l'une des options peut être aujourd'hui validée.

 

 

 

 

 

Mais je l'avoue, je vous ai menti. Je n'ai pas fermé mon journal de suite. Ne jamais oublier de lire la dernière page ! Il fait beau et il fera beau. Je vais par ailleurs, d'après mon horoscope, passer une superbe journée (le vôtre dit la même chose, rassurez-vous). Me voilà rassuré.

Tout est bien, tout va bien, tout ira bien dans le meilleur de monde. Avec France-Soir, tout est possible.

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