Histoire de France: retour sur un discours polémique et autres événements

Les catastrophes qui ont frappé le Japon à partir du 11 mars puis le déclenchement de l'intervention militaire en Libye de la coalition internationale ont éclipsé la teneur du discours prononcé par Nicolas Sarkozy au Puy-en-Velay le 3 mars.

Les catastrophes qui ont frappé le Japon à partir du 11 mars puis le déclenchement de l'intervention militaire en Libye de la coalition internationale ont éclipsé la teneur du discours prononcé par Nicolas Sarkozy au Puy-en-Velay le 3 mars. Or, les propos présidentiels ont confirmé si besoin la volonté d'imposer au pays une institution porteuse d'une vision de l'histoire qui méconnaît tous les acquis de la recherche et les progrès de l'esprit public, une « Maison de l'histoire de France » - partisane, antiscientifique, au service d'intentions électorales transparentes. ** Car tel était bien l'un des objectifs de ce discours du Puy-en-Velay, rappeler que le projet n'avait pas varié d'un iota et qu'il continuait de s'inscrire logiquement dans les cadres idéologiques dressés par le président de la République, conformément à ce qui avait fait son succès électoral en 2007. Les questions déjà posées sur les intentions de la « Maison de l'histoire de France » ne cessent d'être rappelées. Avec beaucoup d'inquiétudes. Et les récentes positions du président de la République refusant le front républicain contre les candidats du Front national au second tour des élections cantonales ne sont pas là pour les atténuer. La communauté nationale doit-elle se soumettre à un projet de musée (qu'on appelle « maison ») qui lui refuse une histoire apaisée, exigeante, compréhensive. La position d'extrême inconfort des membres du comité d'orientation scientifique nommés le 13 janvier dernier, encore accrue depuis le 3 mars, est-elle toujours tenable ?

 

Au limogeage le 23 février 2010 de la directrice des Archives nationales *, coupable d'un manque de prosélytisme pour le projet de « Maison de l'histoire de France », s'est en effet ajouté le discours du 3 mars à la cathédrale du Puy-en-Velay débouchant sur une réaffirmation solennel d'un projet si contesté, si peu défendu hors des cercles du palais de l'Elysée et de la rue de Valois. Ces deux faits soulignent, si besoin était, le verrouillage intellectuel du projet et la méthode bornée avec laquelle la présidence de la République répond à l'exigence de concertation sur une telle question. Plutôt que de tenir compte du profond malaise entourant la « Maison de l'histoire de France » et d'entendre les critiques autour des enjeux scientifiques de la future institution, la présidence de Nicolas Sarkozy choisit la fuite en avant. Le président de la République a renoué à cette occasion avec une instrumentalisation de l'histoire, la ravalant à une série de clichés et d'images convenues, se posant en donneur de leçons et de vérités, décrétant que la France avait « une âme » et que la mission de la République était de la faire partager.

Le discours du Puy-en-Velay fait craindre qu'on ne soit entrés dans un régime de vérité d'Etat. Défendant une nouvelle fois le projet de « Maison de l'histoire de France », Nicolas Sarkozy la confronte avec sa vision de l'histoire nationale : tout en reconnaissant que cette dernière puise à plusieurs sources, il magnifie l'origine chrétienne de la France comme si elle était niée ou menacée et comme si, par réaction, elle devait alors définir à elle seule l' « héritage [qu'on a reçu] indivis » formant la nation - pour reprendre l'expression d'Ernest Renan de 1882 citée ici. Nicolas Sarkozy insiste sur le caractère de vérité nécessaire et définitive de cette assertion : « Président d'une République laïque, je peux dire cela car c'est la vérité ».

Personne ne conteste que la France possède des origines chrétiennes. Mais qu'un président de la République parte en croisade pour leur réhabilitation, en sous-entendant qu'il existerait des ennemis de l'héritage chrétien, pose un second grave problème d'exercice du pouvoir républicain. Un président de la République ne peut en effet exalter un patrimoine particulier, même central, sans revenir aux principes qui fondent le partage et l'échange entre les cultures, ici en l'occurrence la liberté religieuse et la liberté de conscience, des libertés qui sont au fondement de la conscience nationale, des racines communes à une nation digne. La laïcité de la République n'est pas une commodité permettant d'exalter une culture contre une autre (celle de ses adversaires politiques par exemple), mais bien une exigence morale exaltant la liberté et la tolérance dont elle est le fruit, au service de la citoyenneté et de ses valeurs.

Renonçant au débat sur l'identité nationale, qui a fait long feu, Nicolas Sarkozy tente maintenant un arrimage périlleux entre patrimoine et identité, déclinaison malheureuse de deux notions qu'il essentialise à des fins idéologiques alors que chacun sait que ce ne sont que des constructions, mises ici au service d'une entreprise de séduction pré-électorale. Et cette dernière le pousse à affirmer : « Il n'y a aucune raison pour que nous soyons les seuls dans le monde à ne pas assumer notre patrimoine moral, politique, artistique, culturel ». Pourquoi une telle menace et une telle charge, alors que la France révolutionnaire de 1789 a été pionnière en matière de définition et de défense des « monuments du passé », bien avant qu'on invente le patrimoine ? On retrouve ici les procédés habituels, et usités pour défendre le projet de « Maison de l'histoire de France » : face à une situation prétendument dramatique, la politique de ce gouvernement se présente comme salvatrice et héroïque. En l'occurrence, les investissements dans la politique du patrimoine n'ont d'autres objectifs que d'entretenir la fameuse identité puisque aux dires du président : « quand on laisse se détériorer notre patrimoine, c'est notre identité que nous détériorons en profondeur ».

Dans ce contexte de brutalité administrative et de dogmatisme idéologique, comment la « Maison de l'histoire de France » peut-elle encore prétendre s'ériger en pleine indépendance grâce à un comité d'orientation scientifique qui imagine que la question du lieu de son implantation ne le regarde pas ? Le cocktail détonnant d'autoritarisme et d'idéologie qui vient d'être réactualisé ne peut que produire une histoire officielle. Preuve de ce que nous avançons, du lien organique entre le discours de Puy-en-Velay et la « Maison de l'histoire de France », le président du comité d'orientation scientifique de la « Maison de l'histoire de France » Jean-Pierre Rioux a adressé dans un entretien au Monde « un coup de semonce » à Nicolas Sarkozy ***. Y a-t-il eu ensuite recul du pouvoir présidentiel, mises au point, clarifications ? Pas à notre connaissance. Dans ce cas, le projet de musée a-t-il encore un sens ? La raison ne pousserait-elle pas tout simplement à un moratoire immédiat jusqu'aux lendemains des élections présidentielles et l'instauration, - valables pour tout projet scientifique et culturel sur le territoire national -, de garanties de pluralisme, de scientificité, d'indépendance ?

Nous osons espérer que si Nicolas Sarkozy, au Puy-en-Velay, est revenu si longuement sur le projet de Maison de l'histoire de France, c'est peut-être aussi que la critique commence à porter et que nos actions collectives parviennent à ruiner l'idée que l'histoire peut être ravalée au rôle d'instrument idéologique. Mais plutôt que de prendre acte de la légitimité des critiques, le président de la République persiste et aggrave même ses intentions pour la « Maison de l'histoire de la France ». Les réactions ne se sont pas faites attendre. L'occupation des Archives nationales par un personnel en lutte contre la « Maison de l'histoire de France » a repris dès le 8 mars...

Isabelle Backouche et Vincent Duclert,

Enseignant-chercheurs à l'EHESS, ils sont à l'initiative (avec Jean-Pierre Babelon et Ariane James-Sarazin) du groupe de travail « Musée, histoire & Recherche » et de l'ouvrage à paraître le 6 avril, Quel musée d'histoire pour la France (Armand Colin).

* Voir, ici sur ce blog, notre billet du 21 février. Rappelons ceci, à propos du sort de l'ancienne directrice des Archives nationales :

L'éviction brutale d'Isabelle Neuschwander a frappé un haut-fonctionnaire dont nul n'a remis en cause la compétence technique et l'engagement au profit du futur centre des Archives nationales de Pierrefitte -présenté comme essentiel de la modernisation d'une institution qui en a bien besoin. La faute de la directrice a été de n'avoir pas soutenu avec suffisamment d'enthousiasme la décision présidentielle d'installer la « Maison de l'histoire de France » aux Archives nationales. Les fonctions de directeurs et sous-directeurs d'administration centrale sont à discrétion du pouvoir politique. Mais la décision du gouvernement (et du président) de limoger une directrice si compétente pour son manque de militantisme en faveur d'un projet si contesté risque d'accélérer un processus déjà bien enclenché : la politisation de la haute fonction publique. Les traditions de la République ont fait émerger progressivement des principes de gouvernement où la compétence et le courage furent reconnus. L'apolitisme de la haute fonction garantit l'impartialité de l'Etat. C'est une valeur ici foulée aux pieds, avec des conséquences pratiques très importantes : les précédents en matière de réalisation d'envergure ont toujours associé des administrateurs de haut niveau reconnu pour leur compétence et doté d'autonomie. L'autoritarisme dont témoigne le limogeage de la directrice des Archives nationales fait entrer le projet de « Maison d'histoire de France » dans la voie de la raison d'Etat. C'est à dire tout le contraire de ce que l'enseignement et la diffusion de l'histoire doivent apporter à la société, la passion du savoir, le sentiment de la justice, la dignité d'un pays libre.

** Voir notre analyse sur Le Monde. Fr : « La Maison de l'histoire de France, l'avant-poste de la présidentielle ? », 21 octobre 2010. http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/10/21/la-maison-de-l-histoire-de-france-l-avant-poste-de-la-presidentielle_1428948_3232.html

*** Entretien de Jean-Pierre Rioux avec Thomas Wieder, Le Monde, 12 mars 2011. http://www.lemonde.fr/culture/article/2011/03/12/m-sarkozy-nous-a-associes-a-une-vision-de-l-histoire-que-nous-ne-partageons-pas_1492300_3246.html

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