Je le revois (9)

 C’était au mois de Juillet. Je ne saurais dire s’il faisait beau ou s’il pleuvait. Je passais mes journées à l’Institut, à faire manger X avec une paille, des compléments alimentaires parfumés à la vanille. Quand les infirmières venaient pour les soins, je sortais dans le couloir, et m’asseyais sur les petits canapés qui sont là pour ça. Je crois qu’ils étaient rouges. Sur le fauteuil en face venait s’asseoir le mari de la voisine de chambre d’X, côté fenêtre. Je le revois sur le canapé, les yeux creusés, la peau brunie par l’inquiétude, le cheveu sale et la barbe de trois jours. Bien vite, j’appris que sa femme venait de province, pour une nouvelle chimio, après de multiples radiothérapies ou opérations. Il dormait dans une chambre à l’étage ou dans une aile à part, je ne sais plus, aménagée avec une opération pièces jaunes, je crois. Depuis lors, je ne peux plus ironiser sur les petites pièces récoltées par Mme Chirac.  

Son regard était comme applati, concentré sur une idée unique, terrifiante. Souvent, il palabrait avec son épouse, qui disait des choses confuses, agressives. Elle n’allait pas bien, il essayait de la calmer. Quelque chose en elle était pour ainsi dire dérangé. Des infirmières venaient surveiller la perfusion, dire un mot réconfortant, et se faisaient engueuler. Elle répétait qu’elle voulait partir, rentrer chez elle, s’occuper de ses enfants. Elle n’avait pas bonne mine. Parfois, ses parents, ou les parents du mari venaient passer l’après-midi. Ils mettaient le vélo à la télé, oui, je me souviens : il y avait le tour de France. Le vieux Monsieur qui était peut-être son père, faisait semblant de trouver un intérêt à la course, il commentait à haute voix, comme si de rien, mais son regard était ailleurs. On écoutait le contre-la-montre pendant que j’insistais pour que X boive un peu de cette infecte mixture pharmaceutique à la vanille. Entre deux gorgées, elle me disait qu’elle était persécutée par les nazis , qu’elle devait se cacher dans une forêt. Puis elle se reprenait, Vincent, me disait-elle, je suis trop jeune. Je n’ai pas connu la guerre, n’est-ce pas?

Dans l’Institut, il y a un service hospitalier au bout d’un espèce de tube en plexiglas qu’ils appellent la passerelle. A l’entrée ce sont les soins de jour, comme les prises de sang ou les ponctions, au sous-sol, les consultations et l’imagerie ; le Clinac où l’on attend d’être appelé pour ses doses de rayons. Parfois, le soir après le départ des familles, les maris restent là dans les couloirs, et descendent par l’ascenseur chercher un café au distributeur. Le soir il n’y a que des hommes dans cet ascenseur, qui vont tous au même étage, pour la même raison, et se regardent sans se parler avant que la porte s’ouvre face au couloir des femmes.

X avait subi des traitements très durs, mais elle se remettait bien, elle semblait s’en sortir, il y aurait des séquelles, disait la jeune radiothérapeute. Des séquelles irreversibles ajoutait-elle. Le consentement éclairé du patient fait partie du protocole.

Tandis qu’à côté, dans le lit près de la fenêtre, ça n’allait pas si bien. J’ai honte de ce sentiment horrible, de préférer que ça aille plus mal dans le lit d’à côté. Et quand la malade du lit voisin s’agitait et lui disait des choses désagréables, je voyais le mari s’enfoncer un peu plus dans une douleur qui défigure.

Au bout de trois semaines, la radiothérapeute est venue dire qu’X pourrait sortir, qu’ on pourrait sortir, en fait. Je ne sais pas ce qu’est devenue la dame du lit d’à côté, et d’ailleurs X avait changé trois fois de voisine pendant les trois semaines qu’a duré son hospitalisation. Je ne sais pas ce qu’est devenu non plus son mari. Cependant, les semaines ont passé, et X était en convalescence. Une particularité de cette maladie horrible, c’est que les traitements provoquent les mêmes symptômes que la maladie. On ne sait pas, lorsqu’on est mal, si c’est le traitement ou la maladie, la guérison ou la mort qui vient. Il faut faire des bilans. Au premier bilan deux mois après le traitement, le résultat était effroyablement mauvais. Les métastases avaient grossi, une nouvelle métastase de vingt millimètres était apparue dans le cerveau. X était très déçue, toute cette épreuve et cette souffrance, et les séquelles à venir, si avenir il y avait, pour rien.

J’ai demandé à rencontrer son oncologue. Il m’a reçu et il m’a dit ce qui allait se passer maintenant, rapidement, avec les mots qu’ils trouvent dans ces moments-là. J’ai pleuré dans la petite salle où il reçoit la famille pour leur dire ça, puis il m’a dit au-revoir et je suis sorti. J’ai repris comme un fantôme l’ascenseur par lequel nous descendions ensemble avec le mari de la dame-côté-fenêtre, seul cette fois ; mais en me regardant dans la glace de l’ascenseur, soudainement, je l’ai revu.

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