A propos des intellectuels

Le mot intellectuel a été invoqué deux fois ces jours-ci. La première fois par Manuel Valls, demandant plus de « mobilisation des intellectuels », après l’abjecte agression antisémite d’un couple  juif à Créteil ; en second lieu par plusieurs éditorialistes qualifiant Eric Zemmour d’intellectuel

Le mot intellectuel a été invoqué deux fois ces jours-ci. La première fois par Manuel Valls, demandant plus de « mobilisation des intellectuels », après l’abjecte agression antisémite d’un couple  juif à Créteil ; en second lieu par plusieurs éditorialistes qualifiant Eric Zemmour d’intellectuel (d’ailleurs il y a quelques temps déjà JL Mélenchon qualifiait E. Zemmour de « brillant intellectuel »). Si d’aucuns sur Médiapart me considèrent comme un « intellectuel », alors, à ce titre, mais aussi simplement au titre d’être humain, je m’élève contre ce crime antisémite odieux, contre toute forme de violence raciste, et contre le racisme et l’antisémitisme tout courts.

Cependant quel est donc le lien entre ces deux expressions récentes, qui explique la coïncidence de l’emploi du mot « intellectuels » par Manuel Valls (pour se plaindre de leur absence) et du mot « intellectuel » à propos d’Eric Zemmour.

De toute évidence, il n’y a jamais eu autant d’intellectuels, j’entends, de vrais intellectuels, en France, et leur niveau n’a jamais été aussi élevé. Un vrai intellectuel, c’est quelqu’un qui fait des cours, dirige des doctorats, écrit des livres de spécialité, fait des recherches, se frotte aux autres dans son domaine, participe à des colloques, des jurys, etc. Un intellectuel,  c’est quelqu’un qui a une filiation, qui reçoit et forme des jeunes, aime à les voir progresser, entrer dans la danse des idées et prendre notre place, qui les recommande à des collègues à l’autre bout du monde, leur refile de bonnes idées pour qu’ils y mettent toute leur énergie ; un vrai intellectuel, c’est celui qui aime le mouvement, l’avancée des idées, qui met en perspective le projet humain, qui sait où se situe la valeur des hommes, mais reste humble devant la démesure de la tâche. C’est aussi quelqu’un qui connaît les conséquences d’une intervention, qui sait que les mesures interfèrent avec le système, et par exemple, qu’on n’annonce pas une guerre civile, quand d’aventure, on la redoute (1). C’est quelqu’un qui sait que de grandes misères accompagnent la marche de l’humanité, que Newton a conçu la théorie de la gravitation pendant une grande peste, mais que ces misères, remises en perspective, tendent à décroître.

De là où je parle, on a beau ouvrir les yeux, on ne voit pas que M. Zemmour soit un intellectuel. Comment peut-on imaginer qu’un Eric Zemmour fasse un cours de module dans un Master ? Qui peut imaginer qu’un Eric Zemmour reçoive des stagiaires, encadre un étudiant ? Quel contenu, quelle matière, un Eric Zemmour pourrait bien transmettre à des générations futures ? Quelle bonne idée d’Eric Zemmour un jeune pourrait-il reprendre et développer ?  Aucune. Rien qu’un vide technique. Alors pourquoi doit-on subir ça, qui d’ailleurs a été condamné pour incitation à la haine raciale (ce qui, mystérieusement, ne semble pas suffire à ce qu’on ne l’invite plus nulle part) ?

Sans doute la France brille-t-elle moins de nos jours par ses intellectuels sur la scène internationale, mais ce n’est qu’un rétablissement des proportions, les autres pays du monde ayant également fait advenir une population importante d’intellectuels. Nous avons évidemment davantage de collègues « en face » qui nous font de l’ombre, mais le dialogue international se situe à un niveau globalement en progrès : sur le plan qualitatif, jamais dans l’histoire le niveau n’a été aussi élevé.

C’est, d’une part, la fascination pour une période de la pensée française, aujourd’hui datée, et d’autre part le retrait des intellectuels actuels de la sphère médiatique, qui crée un sentiment d’absence, de vide de la pensée. Ce sentiment de vide est occupé par une nullité répugnante comme Eric Zemmour, qui parvient dans cet univers-là à passer pour un intellectuel, par un simple effet de contre-jour, et l’on remarquera qu’il y parvient également parce qu’il malaxe des sentiments et des considérations d’une autre époque, de cette époque-là qui est loin derrière nous.

Si je commençais à énumérer les personnes de haute volée que je connais, et qui ont une pensée intéressante, moderne, je n’aurais pas fini avant demain. Une propriété commune à la plupart, est d’éviter le débat public, de s’abstenir d’interventions, et de jeter un regard blasé et méprisant sur l’univers médiocre où évoluent des Eric Zemmour. Pourquoi ? C’est qu’à l’époque du supposé âge d’or des intellectuels français, le débat était organisé et mené par les intellectuels eux-mêmes qui se répondaient par-dessus la presse et les partis politiques. Aujourd’hui, la situation est différente : le débat est organisé par les médias, qui viennent piocher dans le monde intellectuel quelques figures ou personnalités pratiquement interchangeables, posées comme des bibelots sur des plateaux où elles attendent sagement leur tour qu’on leur donne la parole, qu’on les réinvite si elles ont été bonnes, chacune occupant une petite case d’un micro-champ sociologique tout droit sorti de l’esprit du maître de cérémonie, et minutée avec une précision toute professionnelle. Il suffit de regarder les génériques des émissions des « présentateurs-vedettes » pour comprendre de suite qui détient réellement les clés du débat, et quel rôle de faire-valoir on demande de jouer aux intellectuels. Dans le pseudo-débat Mélenchon-Zemmour sur RTL, l’insistance du journaliste à orienter toute pensée vers les immigrés était particulièrement évidente ; les vrais intellectuels aujourd’hui ont quand même d’autres chats à fouetter.

Ainsi donc, la plupart des intellectuels sont remontés dans leur tour d’ivoire : le petit monde médiatique les fait trop ch…, excusez-moi le mot ; il est trop prévisible, trop trivial, et en plus il prétend nous manipuler, nous instrumentaliser, nous dominer. M. Taddéï invitant sa Yacub, ou M. Ruquier invitant son Zemmour sont emblématiques de la médiocrité de l’univers des plateaux télé. Il est certes vrai que chacun sait où se situe la vraie pensée, faut-il le rappeler ? Tous ces gens, quand ils se rasent le matin, mesurent sans doute leur insignifiance, c’est peut-être même pour exister qu’ils se comportent aussi mal.

Pendant que vous lisez ces lignes, il y en a qui travaillent à la régénération des organes, à la prédiction des tsunamis ou des tremblements de terre, à la réparation de la moëlle épinière, à l’inhibition des tyrosines kinases, à la désagrégation des béta-amyloïdes, à l’exploration de Mars, ou au séquençage de néandertal. Ils n’ont jamais été aussi nombreux, ni aussi près du but. Je vous prie de le croire.

Si M. Valls nous interpelle, c’est qu’il se sent seul, alors que nous sommes si nombreux.

M. Valls, il ne fait pas de doute que ces crimes antisémites sont odieux. Mais, à quoi je sers ?

 

(1)Point commun avec Renaud Camus, Richard Millet et consorts.

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