La science fiction en miroir de la société: Dune et les conséquences du changement

Ce billet a pour but de s’intéresser aux questions d’écologie et de civilisation en s’appuyant sur la saga “Dune”, œuvre majeure de Frank Herbert, pionnier à sa manière de la pensée écologiste. L’analyse d’une histoire imaginaire permettra - je l'espère -, d’y voir plus clair sur certaines évidences trop souvent occultées par les petits éléments de l'actualité.

La science fiction permet de se projeter et d’imaginer des situations parfois souhaitées, parfois redoutées. Il est toujours très difficile de s’abstraire de ses préoccupations du quotidien, et il l’est encore plus d’imaginer les conséquences d’actions complexes sur un milieu qui nous est stable et familier. Le monde change, que ce soit au niveau de notre tissu social, de notre environnement, de nos mentalités, de notre rapport à la technologie et aux autres. “Et alors?” - diront certains pour qui le quotidien leur semble immuable. Le changement ne s’opère pas toujours de manière brutale. Parfois on se réveille, et il est là. Il fallait juste que le déclic se fasse pour qu’on se rende compte que le monde a changé. En s’extrayant de la réalité, la science fiction permet d’explorer des idées, des scénarios, des possibilités, sans limite ni tabou. Le message est d’autant plus clair que l’on se sent étranger à l’histoire qu’on nous présente.

Frank Herbert : Dune et les conséquences du changement

Ce premier billet d’une série d’articles a pour but de s’intéresser aux questions d’écologie et de civilisation en s’appuyant sur la saga “Dune”, œuvre majeure de Frank Herbert, pionnier à sa manière de la pensée écologiste. Là ou il est difficile de prendre de la hauteur et de parler d’écologie sans tout ramener à des noms, à des partis politiques et à de petits éléments de l’actualité, l’analyse d’une histoire imaginaire permettra - je l'espère -, d’y voir plus clair sur certaines évidences trop souvent passé sous silence.

Cette analyse occulte une grande partie de la richesse des romans de la saga Dune (économie, philosophie, religion, développement humain et bien d'autres encore) pour se concentrer sur le rapport entre la société des Fremen et l'environnement de leur planète ainsi que le lien fort que l'on discerne entre les deux.

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La société découle en grande partie de l’écosystème:

Dans Dune, les rôles sont inversés : les habitants d’une planète aux conditions de vie apocalyptique dédient leur société entière à la transformation de leur planète désertique en jardin.

Que ce soit chez nous ou dans le roman, un point commun ressort très fortement: Personne ne paraît anticiper et accepter les conséquences que produiront le changement climatique - ici voulu - sur leur société. Dans le cas de Dune, tout l’écosystème de la planète essaye de tuer l’homme. les Fremen, habitants historiques de la planète ont dû se contraindre à une rigueur sans pareille pour survivre: air expiré, sueur, urines, la moindre goutte d’eau est capturée et conservée par leur combinaisons. L’eau est extraite du sang des morts et appartient à la tribu.

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Cette dureté se retrouve également dans l’ensemble de leur interactions sociales: les infirmes et les handicapés sont abandonnés dans le désert, les décisions de groupe sont prise de manière autoritaire et la justice est souvent directe et expéditive. Ignorés et isolés de tous, les Fremen jouissent d’une liberté et d’une individualité sans pareille: ceux ci déambulent à travers le désert et ne sont responsables que d’eux même.

Cet environnement qui les entrave dans leur manière de vivre constitue également leur force: leur discipline, leur résilience et leur volonté d’acier en font le seul peuple de l’univers capable d’envisager des sacrifices qui ne porteront leur fruits que dans 25 générations, au mieux. Ne disposant que de très peu de technologie et de très peu de main d’œuvre, leur seul atout réside dans leur force de caractère et leur volonté commune d’atteindre l’objectif qu’ils se sont fixé, à savoir de transformer leur désert en jardin.

Étalé sur 6 livres et plusieurs milliers d’années, le rêve de terraformation des Fremen va en venir à se réaliser petit à petit, d’abord de manière lente et contrôlée puis d’une manière échappant à leur contrôle. Le cœur du message que Herbert semble vouloir faire passer concernant ses Fremen réside dans leur évolution.

On constate en effet que ce changement d’écosystème rentre en contradiction avec ce qui fait l’identité des Fremen. Au fur et à mesure que la planète est rendue habitable, tout ce qui fait la force individuelle et collective de ce peuple se délite. Leur désir de transformer leur planète ne peut par exemple se faire qu’au prix de leur religion, leur dieu “Shai Hulud” vers des sables géant ne pouvant survivre dans aucun autre désert que celui de leur planète. Le moindre apport d’humidité à leur atmosphère met ainsi à risque la composition de leur désert et par conséquent leur religion toute entière.

La planète devenant de plus en plus inoffensive pour ses habitants, les contraintes de survie disparaissent et avec elles les habitudes autrefois élémentaires de ce peuple. Leur maîtrise technologique sans pareille concernant la préservation de l’eau se perd car devenue accessoire à leur survie. N’étant plus soumis à un risque mortel au quotidien, le peuple perd ce qui fait sa force de caractère. Autrefois redouté par tous, imprévisibles et durs, intransigeants et inflexibles à l’image de leur lieu de vie, on ne retrouve à la fin de l’histoire qu’un peuple hanté par le souvenir de leur grandeur passé.

On comprend ainsi au fil de la lecture que ce qui passe pour une contrainte à surmonter est avant tout le cœur de l’identité de ce peuple. Le désert les a rendu tels qu’ils sont et leur façon de vivre ne peut se justifier que par les contraintes imposées par le désert. Fiers de leur culture et de leur société, le paradoxe des Fremen repose dans le fait que ceux ci sont incapables de comprendre qu’ils ne pourront changer leur planète et rester les même.

 

Retour à la réalité:  Miroir inversé de la fiction

Notre société et notre écosystème sont aux antipodes de l’histoire des Fremen du roman Dune. Tandis que les habitants de Dune souhaitent transformer leur planète en jardin, nous souhaitons “préserver notre jardin” et éviter de rendre notre planète inhabitable. Tandis que les Fremen disposent de la volonté d’agir mais sont limités par leur manque de moyen, nous disposons des moyens d’agir mais peinons à réunir la volonté nécessaire pour le faire. Tandis que les Fremen envisagent de transformer leur planète lentement mais sûrement, nous nous trouvons au pied du mur, conscients que les 50 années à venir seront déterminantes vis à vis du dérèglement climatique et de son emballement.

Malgré tout, plusieurs leçons peuvent être transposées à la réalité:


1 - Notre culture, c’est aussi notre environnement.

Les deux doivent évoluer en parallèle, en l’équilibre l’un de l’autre. On ne peut pas continuer indéfiniment à détruire notre environnement en espérant conserver nos us et coutumes ainsi que notre niveau de vie.

Le changement climatique paraît encore aujourd’hui une menace lointaine pour un grand nombre de Français. Que ce soit par manque d’information ou par paresse intellectuelle, cette méconnaissance de l’ampleur du problème est souvent la cause de l’apathie qui frappe une partie de la population.

Les quelques éléments ci dessous ont donc pour but de mieux mettre en perspective les conséquences directes du changement climatique sur la France et ses populations:

  • Météo France anticipe d’ici à 2100 une augmentation de 4 degrés de la température moyenne dans de nombreuses régions, englobant entre autres Bordeaux et les côtes du Rhône. Que risque de devenir notre production viticole face à de telles variations de températures? De manière plus générale, pourrons nous garantir la pérennité notre agriculture dans de telles conditions?
  • Face à la fonte des glaciers dans les Alpes et les Pyrénées, que risquent de devenir nos stations de sport d’hiver? Nos barrages? Notre agriculture et nos industries nécessitant l’accès à l’eau des fleuves qui prennent leur source dans les montagnes?
  • Face au risque d’augmentation du niveau des mers, que deviendront nos stations balnéaires et notre littoral de manière générale? En reprenant des scénarios formulés par la NASA, le niveau des mers risque d’augmenter de 13m d’ici à 2500, submergeant entre autres Bordeaux et la Rochelle.
  • Le BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) nous alerte sur les risques induits par la bétonisation croissante et ses impacts sur le renouvellement de l’eau des nappes phréatiques, l’eau ayant de plus en plus de difficultés à s’infiltrer dans les sols. Un scénario catastrophe envisage même un assèchement total des nappes phréatiques françaises d’ici à 2050.
  • Selon une étude de l'INRA et du CNRS, 35 % de la production mondiale de nourriture est directement dépendante des pollinisateurs. La valeur du service de pollinisation des insectes a été estimée à 153 milliards d'euros, soit 9,5% de la valeur de la production agricole mondiale. La disparition d'une quantité considérable de colonies d'abeilles sévit depuis quelques années, partout dans le monde : 29 % des colonies d'abeilles seraient décimées en France.
  • Sur leur site internet, l’IRSN (l’institut de radioprotection et de sureté nucléaire) propose une note explicative concernant “l’impact de la sécheresse sur le fonctionnement des centrales nucléaires”. Comment garantirons nous demain le bon refroidissement des réacteurs de centrales nucléaires face aux sécheresses à répétitions et à la raréfaction de l’eau en France?

La France ne sera bien entendu pas la seule à devoir faire face à ces problèmes, qui devraient au passage remettre en cause l’intérêt réel de la mondialisation. Si les ressources, notamment alimentaire se raréfient de par le monde et que la démographie explose un peu partout, quel pays sera disposé dans 50 ans à exporter suffisamment de ses productions alimentaires pour que la France puisse compenser la mort de ses terroirs?


2 - L’impréparation au changement tue.

S’il est facile de tomber d’accord sur les dangers que posent de grandes tendances globales (bétonisation à outrance, réchauffement climatique, destruction de la faune et de la flore), il est bien plus difficile de reconnaître son propre rôle - aussi modeste soit-il - dans la tournure que prennent les événements.

A ce titre, l’interview France-Inter du 22/08/2018 durant laquelle Nicolas Hulot annonce sa démission contient de nombreux éléments d’analyse à mettre en regard de la notion de changement. Cette interview est particulièrement intéressante du fait de la prise de recul effectuée par Nicolas Hulot. Il n’y est quasiment jamais question de querelles de chapelle mais d’un constat général pouvant s’étaler sur 40 ans si ce n’est plus. On l’entend ainsi se demander lors d’une séquence “ Est ce qu’on est prêt à de grands changements? La réponse est non.”, ainsi que de pousser chacun à se remettre en question en se “posant la question de sa responsabilité”. Au delà du constat d’impuissance de son action, le problème de fond est posé: c’est avant tout le citoyen qui ne veut pas d’une transition écologique “dure”.

On voit depuis quinze ans un consensus émerger sur la nécessité de trier ses déchets, de recycler ses piles ou d’autres petites actions du quotidien qui ne présentent que peu de contraintes pour l’individu. En revanche, il est encore aujourd’hui très mal reçu de pointer du doigt l’utilisation d’avions pour partir en vacances. Il est tout aussi inconcevable de remettre en question l’accumulation insensée et le remplacement permanent de matériel informatique. Enfin, des démarches pouvant véritablement faire la différence, comme le Zéro Waste, le boycott systématique des produits issus de la grande consommation ou la mise en commun d’outils et de ressources utiles à la communauté sont accueillis par beaucoup comme la seule affaire d’illuminés vivant en marge de la société.

L’écologie ne peut pourtant plus être considérée comme un simple hobby ou comme une oeuvre caritative. Face à l’urgence de la situation ainsi qu’à l’ampleur du problème, il existe un besoin de radicalité aujourd’hui très peu présent dans notre société. Ce qui aurait peut-être été possible il y a 60 ans, à savoir une légère inflexion de notre mode de vie est aujourd’hui complètement irréaliste. Il est nécessaire de faire comprendre aux populations que la seule radicalité, c’est de continuer à faire comme si tout allait bien et que tout pouvait continuer comme si de rien était, pour toujours.

Le changement climatique est une réalité, et ses conséquences sur nos sociétés sont aujourd’hui inévitables. Plus le réveil des consciences se fera tard, moins les populations ne seront préparées à s’adapter aux sacrifices qui lui seront demandés. Plus la catastrophe annoncée de longue date se montrera imminente, plus cette impréparation marquera la fin de nos idéaux: La crise des migrants en Europe constitue à ce regard un exemple annonciateur des problèmes à venir et des mutations radicales que les changements abrupts imposent à nos sociétés. Au regard de notre attitude vis à vis des migrants que l’on laisse mourir en Méditerranée, qui peut aujourd’hui croire sérieusement que la France reste le pays des droits de l’Homme, dont la devise est “liberté, égalité, fraternité?” A quel degré d’inhumanité en serons nous réduit dans 50 ans quand la situation locale et globale sera des dizaines de fois pire?

 

Pour Frank Herbert, “le rôle principal de l’écologie est de comprendre les conséquences.”

Faire de l’écologie aujourd’hui, ne commencerait-il pas simplement par faire le constat des conséquences à venir de notre inaction individuelle et collective?



 

 Pour aller plus loin:

https://www.youtube.com/watch?v=A-mLVVJkH7I (interview de Frank Herbert, en Anglais, 1965)

https://www.youtube.com/watch?v=myjgcm-a6kI ( table ronde "l'écologie dans Dune", en Français)

http://blog.dune-sf.fr/la-plus-haute-fonction-de-lecologie-est-la-comprehension-des-consequences/

https://www.salon.com/2015/08/13/dune_climate_fiction_pioneer_the_ecological_lessons_of_frank_herberts_sci_fi_masterpiece_were_ahead_of_its_time/

http://flavorwire.com/535249/dune-at-50-why-the-groundbreaking-eco-conscious-novel-is-more-relevant-than-ever

 

 

 

 

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