Élections régionales : l’épidémie de sondages biaisés reprend

Chaque consultation électorale est un supplice pour les amateurs d'enquêtes sociales, avec leur déluge de sondages mal conçus et tout aussi mal commentés. Avec cette campagne des régionales, l’esprit du lucre et la médiocrité méthodologique le disputent à la mauvaise foi. Quand Volkswagen trafique ses ordinateurs de bord, il finit par payer l’addition. Quand cessera l’impunité pour les instituts de sondage et une grande partie de la presse ?

Chaque consultation électorale est un supplice pour les amateurs d'enquêtes sociales, avec leur déluge de sondages mal conçus et tout aussi mal commentés. Avec cette campagne des régionales, l’esprit du lucre et la médiocrité méthodologique le disputent à la mauvaise foi. Quand Volkswagen trafique ses ordinateurs de bord, il finit par payer l’addition. Quand cessera l’impunité pour les instituts de sondage et une grande partie de la presse ?

La commission des sondages vient tout juste d’épingler un sondage de l’institut BVA publié le 23 octobre par la presse régionale[1]. Après enquête, il s’avère que « les sondages relatifs aux régions Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, Ile-de-France et Nord-Pas-de-Calais apparaissent entachés d’un défaut de méthode qui ôte à leurs résultats leur caractère significatif. »[2] Elle ne peut malheureusement pas en dire plus : la loi lui interdit de "révéler des secrets industriels". Les procédés dangereux ou nocifs sont ainsi protégés !

Cinq jours après ce communiqué de la commission, rebelote : le Parisien et BFM-TV publient un sondage Odoxa, réalisé avec les mêmes biais[3]. Visiblement, la "mise au point" n’a pas suffi…

La fragilité des sondages de début de campagne

Les sociologues connaissent depuis longtemps la fragilité de ces sondages en début de campagne, alors que les personnes interrogés n’ont pas vraiment encore réfléchi au scrutin : les enjeux de la campagne et les listes en présence sont encore mal connus, ce qui avantage les partis les mieux implantés au niveau national, au détriment des configurations locales et des alliances plus récentes, comme par exemple la liste « Non à l’Acal, oui à nos régions ! » qui rassemblent dans l’Est des partis régionalistes et écologistes fermement opposés à cette fusion.

La propension à spéculer sur le second tour avant même que le premier soit joué a souvent été critiquée par le passé. C’est pourtant la question que s’empresse de commander et de commenter les journaux, sur le mode de la course des petits chevaux (« qui sera votre prochain président ? ») au détriment des questions économiques, sociales et culturelles de fond.

Présenter le second tour sous la forme d’un duel ou d’une triangulaire est un autre procédé particulièrement malhonnête. Le schéma de la législative (qui est un scrutin majoritaire uninominal à deux tour) est mis en avant alors qu’il s’agit d’une élection  proportionnelle, où 10 % des suffrages au premier tour peuvent permettre à une liste de se maintenir au second tour (et où 5 % permettent de fusionner avec une autre liste). Le principe des élections régionales est justement d’assurer une forte représentativité des élus.

Des sondages techniques mal conduits

D’un point de vue plus technique, on peut pointer deux autres défauts de méthode majeurs pour ce sondage :

Le recueil des intentions de vote s’est faite par internet, ce qui est la plus mauvaise des méthodes : elle produit des biais dans la constitution de l’échantillon (seules les personnels qui se déclarent intéressées par la politique font partie du panel, ce qui explique que seulement 32 % des personnes interrogées « ne se prononcent pas » alors que le taux d’abstention est annoncé à 50 %) ; l’absence d’enquêteur durant la passation du questionnaire rend les résultats moins rigoureux.

Le périmètre de la question, et donc de l’échantillonnage, pose problème. Pour les régions « fusionnées » qui n’existeront qu’à partir du premier janvier 2016, à quoi répondent précisément les sondés ? Selon les « anciennes régions » le contexte est différent : conseils régionaux à la couleur politique différente, président sortant qui se représente ou non, spécificité socio-culturelles dont on ne connait pas les effets sur le vote. Soucieux de faire des économies, les instituts de sondage ont réduit leur échantillon à la taille standard de 1000 personnes sans tenir compte des particularismes régionaux. On additionne des carottes et des poireaux, ce qui donne une addition des marges d’erreurs plutôt qu’un sondage rigoureux (pour les amateurs de ces questions statistiques, voir l’annexe en fin d’article).

Il est aujourd’hui facile de se faire taxer de populiste quand on revendique le droit de la population à disposer de son propre destin. Mais la mise en circulation de sondages approximatifs et biaisés, la mise en scène tendancieuse de « l’opinion publique » semblent ne déranger personne. Comme si les augures que sont les instituts de sondage étaient nécessaires au fonctionnement harmonieux de nos sociétés dites modernes et qu’il fallait s’en accommoder…

Quand on compare les sondages BVA et Odoxa réalisés à 3 semaines d’intervalles sur la région ACAL, on comprend clairement qu’ils se réduisent à des questions d’l’interprétation. Construit avec exactement les mêmes « erreurs de méthodes » que le premier (questionnaires recueillis par internet, échantillons régionaux mal composés, mauvaise présentation des listes), le second reste à l’intérieur de la même de la marge d’erreur (le FN comme la droite étant situés dans ces deux sondages entre 30 et 32 % chacun).

Clone du sondage de la presse régionale, ce dernier sondage diffusé par le Parisien est donc une non-information qui ne prouve qu’une chose : entre le 15 octobre et le 5 novembre, dates de fin de réalisation de ces deux enquêtes, la campagne n’a toujours pas démarré…

 

Annexe : Quelques explications statistiques

Pour avoir une approximation (fiable à 95 %) des intentions de vote d’un groupe de plusieurs millions de personnes, il est possible de limiter l’enquête auprès d’un échantillon de 1000 personnes de ce groupe, représentatives des différentes variables du groupe et tirées au sort. Selon cette technique, il subsiste néanmoins une marge d’erreur qui est au minimum de 1,4 % et au maximum de 3,1 %, en plus ou en moins, selon les scores obtenus (soit un écart global de 3 à 6 points pour chaque résultat).

Le problème de ce sondage est que l’échantillon n’est pas composé de 1189 individus d’un même ensemble (la population d’une même région qui n’existe pas encore, puisque l’ACAL, d’ailleurs probablement encore inconnue de la majorité des électeurs, ne naîtra que le premier janvier 2016) mais de l’addition de 3 échantillons beaucoup plus réduits : 444 individus pour l’Alsace, 611 pour la Lorraine, 304 pour la Champagne-Ardenne.

Ainsi, selon le tableau des marges d'incertitudes (celui-ci est tiré du site de l'institut TNS),si on prend un résultat autour de 10 % pour les résultats du second tour, les écarts probables sont de 5,8 points pour l’Alsace, 4,8 points pour la Lorraine et 6,8 points pour la Champagne-Ardenne. Pour la question du second tour, ces écarts sont respectivement de 9, 7 et 10 points. Cela commence à faire beaucoup !

 

https://www.tns-ilres.com/cms/Home/WikiStat/Marge-d-erreur © TNS https://www.tns-ilres.com/cms/Home/WikiStat/Marge-d-erreur © TNS

 (Source : https://www.tns-ilres.com/cms/Home/WikiStat/Marge-d-erreur)

En toute rigueur, sur ces questions régionales, pour obtenir une marge d’erreur standard pour ce type de sondage, il aurait fallu réaliser le sondage auprès de 1000 Alsaciens, 1000 Lorrains et 1000 Champardennais. Grâce à la fusion des régions, BVA et Odaxa ont fait des économies… et un surcroît d’approximation.

 


[1] http://www.bva.fr/fr/sondages/elections_regionales_2015_-_intentions_de_vote_par_region.html

[2] http://www.commission-des-sondages.fr/hist/communiques/mise-au-point-sondages-elections-regionales-2015-11-03.htm

[3] http://www.leparisien.fr/elections-regionales/regionales-la-percee-du-fn-dans-le-grand-est-08-11-2015-5258609.php

 

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