Le concept d’égalité des chances, caution de l’inégalité des droits

Le succès actuel du concept d'égalité des chances est le symptôme du renoncement à l'égalité des droits.

On assiste actuellement à la promotion du concept d’« égalité des chances », jusqu’à en faire une réalité en soi qui occulte le concept d’« égalité des droits ». En réalité ces deux concepts ne sont pas sur le même plan logique et ne sont pas opposables : l’égalité des droits est le fondement et la cause première de l’égalité des chances. L’égalité des droits contient l’égalité des chances qui en est une conséquence.

L’égalité des droits consiste à donner à chacun(e) ce à quoi il-elle a droit en tant qu’être humain, ce qui définit tout simplement la Justice. Ce à quoi chacun(e) a droit se résume aux moyens pour faire face à ses besoins : respirer, se nourrir, se vêtir, se loger, se chauffer, s’éclairer, se déplacer, être éduqué, être utile, être reconnu. Il s’agit de donner à chacun(e) ce qui lui est nécessaire pour vivre dignement.

En retour, l’égalité des droits appelle l’égalité des devoirs : chacun(e) doit contribuer à ce que tous aient les moyens de subvenir à leurs besoins.

L’égalité des droits correspond à une logique distributive et appelle une logique contributive.

L’objectif est de construire in fine une société où chacun(e) est dans les conditions adéquates pour s’épanouir, pour faire ses propres choix. L’égalité des droits se réfère à la solidarité et favorise la liberté. Elle met à la disposition de tous les moyens fondamentaux du bien-vivre puis laisse à chacun(e) la liberté de déployer sa propre vie. Elle favorise l’émergence de la subjectivité de chacun.

L’égalité des droits conduit à une égalité des chances, mais au sens humaniste : chacun(e) a la chance d’identifier son désir et de mettre en œuvre les moyens pour le réaliser.

En revanche c'est bien lorsque l’égalité des droits n’est pas garantie, que l’on invoque le concept d’« égalité des chances ».

Ce concept prend acte de l’inégalité des droits et tente d’y remédier, non pas en traitant le problème à la racine mais en apportant un palliatif, ce qui revient in fine à cautionner l’inégalité des droits.

Il s’agit, après coup, par exemple, de compenser un peu les inégalités des droits des étudiants en donnant quelques cours de rattrapage, en donnant des outils pour étudier, en essayant de prévoir dans le meilleur des cas, des entrées à certaines grandes écoles pour des étudiants originaires des "quartiers". La suppression de l’École Nationale d’Administration illustre jusqu’à la dérision le concept d’égalité des chances. Le recrutement socialement biaisé de cet cet établissement n’est que l’aboutissement de l’inégalité des droits à l’éducation et à la culture dans notre pays. Prétendre traiter ce problème à partir de l’aval extrême au lieu de s’en occuper en amont est une supercherie intellectuelle.

Le concept d’« égalité des chances » s’accompagne d’un changement complet de paradigme philosophique, d’un changement de conception de ce que doit être une société, une communauté humaine.

L’égalité des chances s’inscrit dans la logique de la concurrence, de la compétition : on donne des chances (et non pas des droits) pour que chacun puisse, ensuite, gagner « selon son mérite ». On ne trouve pas normal que quelqu’un qui aurait dû gagner ne gagne pas, mais on trouve normal qu’il y ait des gagnants et des perdants, que le jeu social soit un jeu à somme nulle.

Le concept d’« égalité des chances » favorise l’individualisme. Une fois lissée l’inégalité des chances, chacun(e) se bat contre les autres et jusqu’à ce que « le meilleur gagne ». Au bout de ce processus, le « meilleur » ne doit rien à personne puisqu’il a obtenu ce qu’il a grâce à son mérite. Tout au plus, peut-il être reconnaissant pour ceux qui lui ont donné sa chance. Mais il n’éprouve aucunement la responsabilité d’offrir à ses concitoyens une égalité des droits. L’égalité des droits est sociale, l’égalité des chances est individualiste. Là où l’égalité des droits appelle la solidarité, l’égalité des chances consacre la méritocratie.

L’« égalité des chances » veut « en même temps » pallier les inégalités et maintenir la cause qui la produit. Elle reflète la structure aporistique du capitalisme qui exploite le travail et les ressources et veut « en même temps » maintenir indéfiniment ce système destructeur.

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