Le don face à l’injustice, entre compensation et dénonciation

Face à une injustice, le don offert à la victime compense en partie cette injustice et porte en même temps une certaine dénonciation de cette injustice. Plus le don s'organise, plus sa fonction dénonciatrice s'amenuise, ce qui expose le don à devenir une caution de l'injustice qu'il tente de réparer. Est-il possible de maintenir simultanément ces deux fonctions du don ?

Récemment, un colloque d’une importante association d’aide aux migrants avait pris pour thème de réflexion « la Frontière ». Il a été question d’aspects historiques, juridiques, philosophiques et lorsque la situation actuelle des migrants dans notre pays a été abordée, ce fut en termes euphémisants.

En sachant de quoi est faite la réalité dramatique de ces personnes au quotidien, on comprend mal comment il est possible de parler d’autre chose que de la maltraitance que nous leur infligeons systématiquement. Après avoir subi la violence dans leur pays d’origine et au cours de la traversée de différents pays d’Afrique, puis la torture et la détention arbitraire en Lybie, puis les horreurs de la traversée de la Méditerranée où ils ont souvent assisté, impuissants, à la noyade de membres de leur famille ou d’amis, nous leur infligeons un traitement dégradant pendant plusieurs années.

Privés de logement, de nourriture et du droit à travailler, ils dorment dans des squats ou dans la rue, dépendent de la générosité citoyenne pour manger et subissent une oisiveté forcée. Leur accès aux soins est réduit et leur santé se détériore. Lorsqu’ils font les démarches que nous leur imposons, ils doivent attendre six mois pour avoir un rendez-vous à la Préfecture ...uniquement pour leur donner la date d’un autre rendez-vous six mois plus tard. Des fonctionnaires examinent ensuite leur situation personnelle, et recherchent, jusqu’à l’obscénité, le moindre détail de leur parcours et de leur intimité pour réaliser ce diagnostic différentiel sordide entre victime de violence et victime (simplement) de misère. Ces procédures s’étalent sur plusieurs années et maintiennent ces personnes dans des conditions de vie indignes pendant toute cette durée, aboutissant à leur « zombification ». Le psychiatre que je suis est témoin de leur dégradation physique et psychique, scandaleuse et injustifiable.

Comment, donc, est-il possible de parler d’autre chose que de ce drame ?

Un élément de réponse se trouve dans l’interaction complexe entre don et injustice.

Face à une injustice, le don déploie une double fonction : la dénonciation et la compensation.

Lorsque l’injustice est ponctuelle, le don est occasionnel et les deux fonctions s’expriment spontanément dans les mêmes proportions. Si, un matin, une femme trébuche à mes côtés dans la rue sous l’effet d’un geste violent de son mari et que je l’empêche de tomber en la retenant, je lui offre mon aide et dans le même temps, j’exprime par mon geste, en plus de ma parole, une désapprobation envers le comportement de ce mari violent. Sans réfléchir, j’ai compensé les conséquences potentielles de la violence de cet homme et dénoncé son acte.

Si je me dis que cet homme doit avoir cette habitude violente tous les matins et que je m’arrange pour être là et éviter systématiquement la chute de sa femme, je deviens prisonnier de la situation. L’injustice de cet homme devient structurelle, systématique et mon aide le devient aussi. Certes j’évite à cette femme des contusions et des fractures mais je deviens partie intégrante du système de la violence conjugale. Le mari compte sur moi pour éviter des conséquences trop graves, la femme compte également sur moi pour être relativement protégée. Je suis malgré moi, inclus dans le système. Je suis affecté à la compensation de l’injustice. Malgré moi, je perds ma disponibilité pour dénoncer l’injustice.

C’est ce qui est arrivé à cette association d’aide aux migrants. Comme les autres associations de ce type, elle remplit un rôle fondamental pour amortir la maltraitance infligée aux migrants. Sans elles, des milliers de personnes n’auraient plus de nourriture, de vêtements, d’aide juridique. Mais, tragiquement, sans elles, l’État ne pourrait pas continuer à maltraiter les migrants. Imaginons un instant que toutes ces associations fassent grève simultanément. Ces milliers de personnes migrantes, démunies, ne pourraient faire autrement que de causer du tort à l’« ordre public » pour tenter de survivre. Les associations sont donc devenues, malgré elles, les garantes de l’homéostasie d’un système violent. Cette fonction acquise à leurs dépens leur impose de ne pas dénoncer frontalement les pratiques étatiques.

Cet émoussement de la fonction dénonciatrice du don, par structuration du don à l’intérieur même du système auquel il tente de répondre, est amplifiée par quatre phénomènes :

- L’association a des liens d’intérêt avec l’État. L’État lui accorde des subventions, des défiscalisations. Comment recueillir encore celles-ci en ayant un discours militant ?

- L’association recueille des dons de la part de personnes qui, pour la plupart, n’ont aucune conscience du rôle de l’État dans la situation tragique des migrants sur notre sol. Comment ne pas décourager les donateurs, si on dénonce les responsabilités de l’État ?

- Les dirigeants de l’association sont également invités dans les médias, considérés comme des experts dans la question de la migration. Comment garder ces fonctions s’ils deviennent ouvertement critiques ?

- Enfin, dénoncer la situation actuelle irait très loin, jusqu’à questionner les fondements de nos choix politiques et sociaux, ce qui est hors de question pour les membres de l’association et les donateurs, tous inscrits dans une adhésion implicite à ces choix.

En résumé, plus le don se structure pour faire face à une injustice structurelle, moins il a la possibilité de préserver sa fonction dénonciatrice. Plus la fonction compensatrice du don est organisée, plus elle empêche la fonction dénonciatrice du don.

En poussant un peu plus loin l’analyse, on peut dire que la fonction dénonciatrice du don structuré ne disparaît pas totalement : elle est tolérée quand elle concerne les causes secondes de l’injustice, mais elle est réprimée radicalement quand elle concerne les causes premières.

Un des exemples les plus achevés en est la création d’hôpitaux de jours pour traiter les patient(e)s souffrant de Burn Out. Financés par la Sécurité Sociale, ils font un travail remarquable et très efficace pour aider les patient(e)s à accepter leur Burn Out, à mieux repérer leurs limites et leurs besoins, à mieux assumer les conflits, à développer des techniques de gestion du stress etc. Ils sont également fort utiles pour aider les patient(e)s à repérer les « risques psycho-sociaux » qui ont favorisé l’émergence de leur Burn Out. Ceux-ci ont été largement étudiés par le rapport Gollac de 2011, en 216 pages, (faisant suite au rapport Nasse-Légeron de 2008) et sont brièvement résumés comme suit dans la fiche Mémo de l’HAS sur l’épuisement professionnel : Intensité et organisation du travail (surcharge de travail, imprécision des missions, objectifs irréalistes, etc.) ; Exigences émotionnelles importantes avec confrontation à la souffrance, à la mort, dissonance émotionnelle ; Manque d'autonomie et de marge de manœuvre ; Relations difficiles dans le travail (conflits interpersonnels, manque de soutien du collectif de travail, management délétère, etc.) ; Conflits de valeurs ; Insécurité de l’emploi.

Nous avons ici une magnifique liste de causes secondes, qu’il faut évidemment prendre en compte. Mais jamais il n’est question de l’étage étiologique supérieur : qu’est-ce qui produit ces « risques psycho-sociaux » ? Une sorte d’accord tacite ou d’inhibition collective semble s’être noué entre tous les partenaires pour ne jamais aborder les causes premières, à savoir les conditions de la production dans le système néo-libéral. Ce n’est « pas le sujet » des soignants des hôpitaux de jours dédiés au Burn Out, qui sont absorbés par la fonction compensatrice de leur offre de soins. L’omerta concerne également les patient(e)s qui ne se posent pas non plus la question ultime de l’origine de leur souffrance, sauf à de rarissimes exceptions. La dénonciation des causes secondes leur apparaît souvent déjà comme une critique audacieuse, au-delà de laquelle il ne serait pas correct d’aller. In fine, la tolérance de la dénonciation des causes secondes permet une répression encore plus efficace de la dénonciation des causes premières.

Le don structuré paraît pourtant nécessaire face aux injustices de grande ampleur.

Un don structuré qui ne cautionnerait pas les causes premières des conséquences qu’il essaye de soulager est-il possible ?

La question reste ouverte.

On pourrait espérer que les acteurs de l’aide structurée envisagent leur mission de manière systémique et la pensent avec toutes ses implications et apories. Mais si cela se réalisait, la plupart ne pourraient sans doute pas persévérer dans cette voie et se mueraient en ardents militants.

Il existe, peut-être, une piste modeste : une collaboration entre d’une part les association porteuses de don structuré, donc la fonction dénonciatrice du don est émoussée, et, d’autre part, les personnes isolées ou les petites associations porteuses de dons souples, peu structurés, et dénonciateurs. On pense ici, à l’action emblématique de Cédric Hérrou, dans la vallée de la Roya.

On pourrait imaginer que chaque grosse association d’aide aux migrants, chaque hôpital de jour dédié aux Burn Out, chaque institution « donatrice », ait sa « branche dénonciatrice », petite, agile et militante, comme un garde-fou contre la compromission.

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