On a tous en nous quelque chose de Johnny d’Ormesson !

En l'espace de quelques jours, voilà que la France perds deux monuments nationaux. Faisons un peu le point sur ces deuils.

Les anciens nous quittent, et à travers les pleurs et les regrets, la vie continue...

Cela fait déjà plusieurs jours que Johnny nous a quitté, il serait mort « des suites de son décès » d’après BFMTV. Le lapsus a beau être amusant, d’autant plus que cela a été affiché à l’écrit, cela fait à peine sourire.

Et voilà que samedi 9 décembre, anniversaire de la laïcité en France, je le précise simplement parce que je soupçonne cet évènement d’être à jamais occulté par le funeste anniversaire de la disparition de l’icône nationale. Et parce qu’une star du divertissement le restera jusqu’au bout, ses obsèques auront été mises en place avec une mise en scène grandiloquente et par des hommages touchants, un brin narcissique, des professionnelles de la politique et des médias.

Par curiosité je suis allé jeter un œil au rassemblement des bikers aux champs Elysées, et puis une fois là-bas j’y suis resté (je n’avais pas vraiment le choix, il était quasiment impossible de repartir, station de métro fermés, lignes de bus déviées, déviations pour les voitures, barrières pour les piétons). Pour vous raconter ce que j’ai vu, je vais légèrement pasticher le chapitre 3 de Candide de Voltaire (et puis pastiche par temps bleu, pastiche délicieux, comme dirait l’autre) :

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que cette armée de bikers. Les klaxons, les moteurs, les musiques de Johnny à travers les radios, les danses, quelques pleurs, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Enfin, tandis que les présidents de la république faisaient chanter des Te Deum, dans l’église de la Madeleine, chacun dans son camp, d’autres hommes politiques ont pris le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes d’autres sujets, le chômage, la laïcité, les sdf qui ont froid et qui n’ont pas reçu de couvertures chauffantes (contrairement aux fans de Johnny) quelle erreur ! Car Johnny passa par-dessus ces tas de morts et de mourants.

Comment expliquer un tel psychodrame national ?

Parce qu’il est rassembleur. Peut-être même plus rassembleur que ne l’aura jamais été un homme politique, sauf Victor Hugo (oui c’était aussi un homme politique !), j’en parle parce que des gens très intelligents se sont senti l’inspiration de comparer Johnny à Victor Hugo : Les misérables !

Ce n’est pas pour rien que l’on entend ce slogan « on a tous quelque chose en nous de Johnny », de droite comme de gauche, de militant comme d’apolitisé, de fan absolu à simple amateur de musique, tous reconnaissent des qualités, tous se font leur propre représentation de Johnny, une vision fantasmée par ce qu’il incarne dans ses chansons (et ses films) et parce que chacun projette une part de lui-même dans Johnny.

Les fans de gauche critiquent que Johnny ait été un homme de droite, soutenant l’un après l’autre Giscard, Chirac, Sarkozy. Ils blâment certainement qu’il ait été un exilé fiscal. Mais qu’importe, on lui pardonne parce qu’on aimera toujours au moins, deux ou trois de ses chansons qui ont égayé la vie et sont autant de représentation de moments de leur vie, d’une époque, d’une France lointaine, celle des Trente glorieuses, de la DS (la voiture hein ? pas la Nintendo DS !), des 20h de Léon Zitrone, que l’on pleure encore alors que PPDA on s’en fout ! Cette France précurseuse (Microsoft Word me le souligne mais ce mot existe !) de mai 68

Les fans pardonnent car ils ont aussi perçu ce que les autres n’ont pas saisi : Johnny n’était rien d’autre qu’un artiste, avec ses qualités et ses défauts. Tous ce qu’il a pris, il l’a rendu au centuple pour ses admirateur, tout au long de sa longue carrière et ses innombrables concerts.

 Ah ! Si seulement il avait payé ses impôts ! Il aurait été aujourd’hui déifié !

Et à propos de Jean ?

Eh oui, en principe le titre de mon article laisse à penser que j’aborderai le décès de deux monuments français. Qui m’aura tout d’abord fort surprise car, malgré son âge fort avancé, on pouvait encore le voir le 3 septembre dernier dans une interview sur LCI et il restait surprenant de vivacité, il aura mérité jusqu’au bout son surnom « d’immortel ». Ai-je moins de chose à dire que pour Johnny ? C’est surtout que je risque de me répéter. Lui aussi était rassembleur, lui aussi était un homme de droite qui savait se faire aimer de la gauche (non non, lui il payait ses impôts !)

Vais-je pasticher un auteur pour parler de Jean d’Ormesson ? Non, je vais plutôt sélectionner un recueil de quelques-unes de ces citations :

« La naissance est le lieu de l'inégalité. L'égalité prend sa revanche avec l'approche de la mort. »

« Chacun est prisonnier de sa famille, de son milieu, de son métier, de son temps. »

« C'est ça qui me fait peur dans le bonheur : l'usure, la lassitude, l'effilochage. »

« Je crois que si je passe pour l'écrivain du bonheur, c'est parce que je pense qu'il faut être heureux en dépit de tout le reste. »

« Écrire est difficile, parce qu'on est toujours dépassé par son livre. »

« Si c'est un grand plaisir d'être reconnu par ses amis, c'est peut-être encore plus flatteur d'être reconnu par ses adversaires. »

« Passer à la télévision est le rêve de tous les m'as-tu-vu qui, à tort ou à raison, s'imaginent avoir quelques choses à communiquer aux autres. »

« L'éternité, c'est ce qu'il y a de plus fragile, c'est du papier. Qu'est-ce qui reste de tout le passé ? Non pas les idées, parce qu'elles s'envolent, mais des mots écrits. »

« Cette vie foisonnante de l'histoire est si merveilleusement riche qu'elle réduit à néant les inventions sans génie d'une imagination essoufflée. »

« L’écrivain doit faire attention à tout ce qu’il écrit, il doit faire attention à tout ce qu’il dit. Et il doit faire attention à la façon dont il meurt. C’est très mauvais pour un écrivain de mourir, par exemple en même temps que Piaf. Piaf a pris toute la lumière pour elle et on n’a pas parlé de Cocteau ».

Pour finir, quel bel hommage se serait finalement que de lire du Jean d’Ormesson avec en fond sonore un album de Johnny (remarquez qu’il ne doit pas être très commode de lire un livre avec une chanson de Johnny).

Sinon je mentionnerais aussi le film « Jean Philippe » avec Johnny et Fabrice Luchini qui, en plus d’être une histoire amusante, fait une belle synthèse de la carrière de Johnny (j’apprends tout en écrivant cet article qu’il a été diffusé hier soir sur France 2).

Quant à Jean d’Ormesson, je vous invite à (re)voir le film « Les saveurs du palais » avec Catherine Frot, ou il incarne le président de la république (aucun de nos anciens présidents en particulier, bien qu’il puisse faire penser à Mitterrand, un comble pour un écrivain de droite !), on peut affirmer qu’il joue juste, moi je trouve qu’il est lui-même, mais peut-être jouait-il quand on le voyait à la télé.

Bref, alors que quelques larmes coulent encore de la perte de ces « voix » de la culture française, la vie continue...

Vincent Marianini

Voltaire (co-auteur)

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