#balancetonporc : les conséquences d'une justice impuissante

#balancetonporc a rassemblé plus de 160 000 Femmes. En quelques jours, ce mouvement est devenu un moyen de libération de la parole des victimes de harcèlement et d’agression sexuelles et les témoignages s'accumulent. Pour autant, les réseaux sociaux peuvent-ils remplacer les tribunaux ?

Un véritable raz-de-marée de ras-le-bol. En quelques jours, le hashtag #BalanceTonPorc est devenu une libération de la parole de toutes celles qui ont été victimes de viol, d’agression ou de harcèlement sexuel. Une parole parfois contenue depuis des années et empêchée par la crainte de représailles.

Pourquoi ne portent-elles pas plaintes ?

C'est l'une des questions récurrentes; et les raisons sont multiples : la peur des représailles, la peur de perdre son emploi pour le cas des agressions sexuelles au travail, la peur d'être à nouveau humiliée, etc.

Et puis déposer plaintes est une épreuve difficile pour les victimes : il faut systématiquement décrire de manière détaillée les raisons qui ont amené à la situation, beaucoup de femmes considèrent également que des questions de policiers sont inappropriées ( l'attitude de la femme, les types de vêtements qu'elles portaient, etc.); ajoutons aussi les difficultés à réunir les preuves, le manque de témoins, l’agresseur qui n'avoue pas les faits. Même le procès est difficile : nous sommes tous égaux devant à lois: victimes et pervers; l'agresseur a donc le droit de se défendre, voire d'intenter lui aussi un contre-procès pour diffamation. Concernant le harcèlement sexuel, on relève également de la part de l'entourage de la victime ou des policiers, une tendance à décourager la victime principalement en minimisant les faits par euphémisme (ex : ce n'est pas du harcèlement, c'est de la drague lourde).


Mais le plus grave, c'est le nombre de plaintes et de mains courantes classées sans suite par une justice trop encombrée. Je renvoie à un excellent article de Corinne Audouin publié sur France Inter :

"Grace aux enquêtes dites de victimation (menées par l'Insee et l'ONDRP), on estime que 84 000 femmes âgées de 18 à 75 ans sont victimes de viol ou tentative de viol chaque année (chiffres 2010-2015). Seules 10% portent plainte. Et au final, selon les chiffres du ministère de la justice, en 2015, 1 048 condamnations pour viol ont été prononcées." ( Corinne Audouin @cocale)

 1048 sur 84 000 victimes...alors...calculons...gnagnagna...produit en croix...je pose sept, je retiens deux...environ 1.2% des victimes déposent plainte.

Finalement les victimes n'ont pas la garantie que l’agresseur ou le harceleur sera condamné. Pour autant faut-il ne pas porter plainte ? à mon sens non, car en signalant plusieurs faits venant d'un même agresseur, en cumulant plainte et mains courantes, peut-être aura-t-on une chance que la police fasse son travail.

L'alternative « Twitter »

Revenons au point de départ de tout cela. Tout commence par l'affaire Weinstein : trois actrices qui sortent du silence et accuse le producteur de harcèlement sexuel. Puis d'autres artistes en font autant et finalement plusieurs dizaines, le Los Angeles Times chiffre une liste de près de quarante actrices, l'article est constamment mis à jour pour rajouter des accusatrices.

Bien sûr « Twitter n'est pas un tribunal » dixit Marlène Schiappa, la Secrétaire d’État à l'égalité entre les femmes et les Hommes. Et on peut ajouter que ce procédé piétine la présomption d'innocence. Pour autant est-il efficace, même si Harvey Weinstein est présumé innocent, l'autre alternative c'est que la quarantaine d'accusatrice, de différents milieux et différents pays, mentent. Une sorte de gigantesque complots, difficile à prouver, c'est pour cela qu'Harvey Weinstein a d’ailleurs tenté la défense du « sexual addict » (http://www.huffingtonpost.fr/2017/10/14/harvey-weinstein-addict-sexuel-et-agresseur-deux-choses-bien-distinctes_a_23242646/) il fallait le tenter, mais il faut reconnaître que la bête est acculée (et on peut même dire que c'est un bel acculé !)

Alors qu'apporte Twitter ? L'assurance, que la parole de la victime ne sera pas salie, mise sous pression par des policiers incompétents, des juges débordées et le risque de représailles, un effet de masse rassurant, la sensation de faire partie d'un mouvement de révolte qui va peut-être redéfinir notre société patriarcale.

Une chose m'a surpris, c'est la rapidité des résultats : Harvey Weinstein est licencié par son propre studio, d'autres mouvements sont créés comme le hashtag #MeToo qui a contribué à accuser Gilbert Rozon d'agressions sexuelles et de viols, résultat : M6 déprogramme son émission « La France a un incroyable talent ».

De la Délation ?

Balancer des cochons sur Twitter est un bon moyen de créer un effet de masse qui réconforte les victimes et les poussent à ouvrir la bouche euh...à s'exprimer, mais il faut s'interroger sur les limites du procédé. L'un des reproches les plus marquants c'est la comparaison avec la délation. Mais ce n'est finalement qu'un point de vue. Dénonce-t-on des majoritairement des innocents comme autrefois . Même si l'on considère que des gens vont en profiter ( pour se venger de leur ex, ou faire de faux comptes pour dénoncer un innocent, etc.) les cas sont minimes, il ne faut toutefois pas les négliger et réfléchir à ce que cela n'empiète pas l'objectif de ce mouvement, mais la colère des femmes, les besoins de libérer la parole sont bien dominants.

C'est dommage de passer par Twitter, mais si les institutions judiciaire ne sont pas assez efficace pour assurer aux femmes leurs droits à la sécurité, peut-être faut-il passer par un moyen de communication capable de créer un effet de masse planétaire. La forme est assez maladroite pour faire penser à de la délation, mais c'est une première étape, maintenant les victimes osent parler, plus tard elles se tournerons vers les associations, et vers les instances judiciaires qui auront évoluées elles aussi pour favoriser la communication avec les victimes en adoptant la bonne attitudes et en posant les bonnes questions, et pas ces questions clichés conditionné par notre société patriarcale ( faut-il encore entendre ce genre de phrases de type : "t'as vu aussi comment t'es habillée" ?)


On assiste finalement à une lutte entre deux puissances, d'un côté celle des gens de pouvoirs, qui ont de l'argent, de l'influence, et de l'autre, une puissance de masse, sous la protection de nouveaux agents d'influences, et qui gagnent également beaucoup d'argent : les réseaux sociaux.

Vincent Marianini

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