Voile islamique et lutte mondiale des classes.

Dans ce 3° article formant un ensemble avec les deux précédents, on revient sur la lutte des classes en France, dans le monde, et on finit par une défense de la laïcité et de l'autonomie individuelle.

 

Printemps 2016.

 

Printemps 2016, France. Nous assistons à un nouveau « spasme à la française », comme écrivait autrefois Alain Minc. Plein de tradition nationale et d'atavisme républicain (atavisme, au bon sens du terme, non au sens de l'hérédité ! ), car depuis la victoire du 10 août 1792 la France connaît des poussées vers la « journée » où le mouvement général des exploités et opprimés, se groupant dans l'aspiration à la démocratie, cherche à affronter le pouvoir.

La « journée » révolutionnaire, 35 ans après l'écrasement sanglant de la Commune de Paris (née elle-même d'une telle poussée à demi-spontanée et nourrie par la tradition), devient journée syndicale avec le 1° mai 1906 de la vieille CGT, qui tente l'appel à la grève générale et qui, si elle ne la réalise pas, fait quand même bouger les lignes – journées de 8 heures et code du travail vont arriver. C'était un temps où les dirigeants confédéraux n'expliquaient pas à qui voulait l'entendre, de préférence lorsque leur responsabilité est engagée, que « la grève générale, ça ne se décrète pas »  : ils prenaient leurs responsabilités.

Après 1914 ils n'ont plus jamais voulu y appeler. En 1920, la poussée vers la grève générale échoue, lourde défaite. En 1936, elle éclate spontanément et impose les « acquis de 36 ». En 1944 elle va contribuer à la libération de Paris et aux « acquis de 45 ». En 1953 elle éclate à nouveau spontanément avec une ampleur inégalée, qui ne sera dépassée qu'en 1968, caractérisé par l'irruption de la jeunesse scolarisée. La perspective politique très retardée de la gauche au pouvoir se réalise en 1981 puis déçoit. Déjà en 1986 avec la jeunesse, la tradition, mixte de syndicalisme révolutionnaire et de jacobinisme, revient - les grèves de cheminots et d'instituteurs s'ensuivent d'ailleurs.

Mais le grand retour, c'est 1995 autour des cheminots, 2003, 2006 sont autant de rappels, mais 2010, qui porte les mêmes caractéristiques, coincé par une « unité » syndicale au sommet réalisée contre la revendication de retrait de la loi sur les retraites, évitant systématiquement la centralisation contre le pouvoir au moment où les choses se décident, comme lors du vote de la loi à l'assemblée, est une lourde défaite. Le cycle ouvert par 95 se referme.

Mais la vieille roche est toujours là et elle va ressurgir, rajeunie.

Elle ressurgit donc, en ce printemps, la vieille roche jacobine et syndicaliste révolutionnaire, celle de la manifestation, de la grève et de la recherche de la centralisation et de la généralisation du mouvement.

Elle ressurgit à un moment bien particulier, coincé entre les attentats islamistes du 13 novembre 2015 et les élections présidentielles de 2017. Immédiatement les attentats ont servi à légitimer un « état d'urgence » qui n'était pas dirigé contre Daesh. S'engageant dans son ultime fuite en avant autoritaire, le gouvernement Hollande-Valls décidait de modifier la constitution de 1958 dans un sens policier, tout en conférant un pouvoir réglementaire aux régions fusionnées, et de détruire le code du travail par l'inversion de la hiérarchie des normes dans le droit social, axe de la loi El Khomri. Le tout en l'absence de perspective politique institutionnelle puisque la gauche est au pouvoir et a, dans toutes ses composantes, déçu au delà de tout ce que peut exprimer le mot « déception ».

Le mammouth, la bête sociale, le spasme à la française, l'atavisme syndicaliste révolutionnaire, la tradition jacobine des provinces, communes et départements attachés aux services publics et à l'égalité, semblaient morts. Tout du moins à qui n'écoutait pas ce qui se disait sans cesse, en bas. Et donc, le mammouth s'est réveillé, avec les gamins, la jeunesse, en première ligne, s'exposant à tous les dangers.

Un exécutif isolé a fini par renoncer à sa révision constitutionnelle, notamment parce qu'en voulant, délibérément, y introduire une inégalité de traitement entre citoyens à l'encontre des binationaux, il reprenait une vieille exigence de l'extrême-droite fasciste, pétainiste ou cléricale. Il s'est cassé le nez sur l'enracinement de l'exigence d'égalité des droits. Il tente à présent, avec le soutien de la droite et du MEDEF, de faire passer sa loi contre le code du travail.

Ceci n'est pas un article consacré principalement à la situation sociale en France, mais ce rappel initial était indispensable. Il n'y a pas, en France, de « bourgeoisie jacobine », mais il y a un peuple « jacobin » passionnément attaché à l'égalité des droits, vers l'égalité réelle, dressé contre le capital et son Etat bonapartiste.

Les explosions de ce peuple ont construit notre histoire sociale et cela se renouvelle aujourd'hui, multipliant dans le pays grèves, manifestations, occupations de places publiques, mouvement ayant trouvé son unité sur la question effectivement de la plus haute importance du retrait de la loi El Khomri, cherchant à se centraliser et à se généraliser alors que les directions confédérales, à la différence de celle de 1906, voudraient s'y soustraire et éviter ça, de peur que la victoire n'ouvre la crise du régime et de l'Etat, un an avant la date « normalement prévue » pour les présidentielles : ne serait-ce pas, pourtant, la meilleure chose qui pourrait arriver ?

Un aspect non négligeable de cette situation réside dans la multiplication d'incidents et de violences policières, avec des risques croissants de dérapages tragiques, dont le pouvoir exécutif – M.M. Hollande, Valls, Cazeneuve – porterait la responsabilité, car ils ont maintenu, et toujours pas contre Daesh, l' « état d'urgence » alors que le pays déborde de mouvements de rue, et entretiennent les personnels de police dans un état de stress et d'incertitude grandissant. Ces violences trouvent d'autant plus à s'exercer que la non réalisation, à ce jour et à cette heure, de la grève totale pour en finir avec ce projet de loi, ouvre la voie aux phénomènes de dispersion et de confusion.

 

Story telling.

 

Voici maintenant une autre version de la situation française. Elle présente des ressemblances superficielles avec celle que je viens de donner, semblant partager avec elle au moins la défiance envers l'exécutif. Mais regardons-y de plus près.

C'est donc un pays qui s'appelle la France : l'Etat, mais aussi une grande partie de la gauche et des syndicats, de même que l'extrême-droite fasciste et la plupart des partis politiques dominants, s'y réclament de « la laïcité » qui est chez eux une religion séculière exclusive, aujourd'hui dirigée contre les musulmans, et surtout contre les musulmanes : quand ils voient un bout de tissu sur la tête d'une femme musulmane, ils deviennent fous car ils ne supportent pas la liberté qu'elles prennent. Elles sont chassées de l'école, des hôpitaux et de la voie publique, souvent brutalisées. On ne compte plus les agressions (d'autant plus, ajoutent certains, que les laïcards sont « philosémites » et excités par les « sionistes » ! ). Les mosquées sont clandestines et régulièrement incendiées. Au prétexte de l'attaque, certes regrettable, commise contre un journal laïcard raciste intitulé Charlie Hebdo, le racisme d'Etat, relayé par les profs et les syndicalistes laïcards, s'est encore accru. On est au bord des pogroms. Le premier ministre Valls tente de faire croire que l'islam est la cause du chômage pendant que la ministre Laurence Rossignol tient des propos esclavagistes. La bourgeoisie jacobine est à l'offensive et cherche à dresser le peuple, plein de préjugés racistes comme le prouve le vote FN, à s'attaquer physiquement aux musulmans plutôt qu'à manifester contre les lois antisociales. Les laïcards, à gauche, font tout ce qu'ils peuvent pour aider Valls et la bourgeoisie jacobine.

Ce portrait fantasmatique de la France a réellement cours, d'une part dans des milieux islamistes, d'autre part dans des milieux d'extrême-gauche en Europe et en Amérique, singulièrement dans le monde anglo-saxon. Comme il ne s'agit pas (en général ! ) d'hallucinations, mais bien d'idéologie, ces croyances ont d'ailleurs cours dans certaines sphères en France même : ce n'est pas la première fois que la croyance en ce qui est censé être prévaut sur la réalité quotidienne. Sa réfutation argumentée est moins simple que son affirmation unilatérale, car, bien entendu, le racisme existe en France. De plus la laïcité officielle est sérieusement altérée par des privilèges accordés surtout à l'Eglise catholique (loi Debré, statut d'Alsace-Moselle, faveurs des collectivités territoriales fortement aggravées par les possibilités ouvertes par la loi « NOTRE » , etc.) et que réclament d'ailleurs certains musulmans, pour qui la discrimination ne réside pas dans ces privilèges mais seulement dans le fait qu'eux n'en bénéficient pas. Le gouvernement Hollande-Valls a effectivement tenté d'imposer une révision constitutionnelle intégrant, outre la remise en cause du principe de la garantie des droits (article 16 de la Déclaration des droits de 1789), la déchéance de nationalité contre les binationaux. Etc. Notons d'ailleurs que ce n'est absolument pas la mobilisation des secteurs affectés par ces croyances qui a contribué à battre ce projet, mais bien l'attachement de la majorité populaire à l'égalité des droits (cette « antienne » des « Lumières » tant honnie par tel ou tel pourfendeur de jacobins ! ). Enfin, M. Valls a effectivement et à plusieurs reprises joué honteusement sur la corde raciste.

Mais de là à prétendre que le régime politique français serait entièrement structuré sur la chasse aux musulmans, il y a une sorte d'amplification dont l'histoire européenne récente nous a donné un autre exemple qu'il vaudrait le coup de méditer : l'Ukraine au moment du Maidan a été massivement présentée, et beaucoup y ont cru, comme un régime issu d'un putsch fasciste et antisémite, avec l'extrême-droite au pouvoir. Réfuter ces fantasmes étaient moins simple que de les ressasser, car effectivement le gouvernement ukrainien n'est ni un modèle d'honnêteté ni un parangon de démocratie, et des courants fascistes existent, mais les représentations les plus délirantes ont eu cours, reposant sur une perception raciste du peuple ukrainien présenté comme congénitalement antisémite. Que l'antisémitisme se trouvait plutôt du côté des adversaires du Maidan, et que des courants fascistes, à l'ombre des tanks russe, tiennent effectivement le haut du pavé dans les « républiques populaires » autoproclamées à l'Est, telles sont notamment les réalités que ces visions fantasmatiques ont servi à occulter.

Il existe, dans une certaine mesure, un certain nombre de représentations fantasmatiques sur le peuple français, présenté comme islamophobe et atteint d'une étrange maladie qui serait la laïcité, ou une « laïcité exclusive », qui ne sont pas sans analogie avec cet exemple. Ces représentations se nourrissent à droite et à gauche : l'« exception française » ce sont les grèves pour les uns, l'islamophobie pour les autres, et pour certains ce sont les deux, et l'on rencontre d'ailleurs aussi, par exemple dans le public d'un Donald Trump, des gens qui s'imaginent n'importe quoi sur une France dominée par l'islam !

Toutes ces visions fantasmatiques ont un background historique commun : celui du « peuple régicide ». Dans le cas britannique, elles ont essentiellement pour fonction d'aider à refouler la véritable histoire de la construction nationale et du mouvement ouvrier anglais, peuple régicide lui aussi (mais on ne s'en vante pas ! ), et dont le mouvement ouvrier, y compris syndical, s'est construit nationalement grâce à la vague politique et, disons-le, jacobine, du chartisme, occulté après 1848 et la poussée révolutionnaire et démocratique de 1866-1867.

Expliquer que le gouvernement Hollande-Valls n'est ni fasciste, ni voué à organiser des pogroms anti-musulmans, ce n'est qu'expliquer ce qui est, mais comme c'est la position de la raison, il est facile de la stigmatiser comme une position qui serait, soi-disant, « pro-Valls », et, finalement, pro-fasciste (le raccourci est vite fait ! ). C'est pourtant une explication nécessaire à toute opposition efficace et non verbale ou génératrice de confusion, à l'encontre de ce gouvernement. Fin 1930 début 1931 le KPD (parti communiste allemand) proclamait que « le fascisme est là », déjà au pouvoir, avec le gouvernement du social-chrétien ultra-réactionnaire Brüning, qui fonctionnait à coup de décrets-lois et d'état d'urgence. Comme on le sait, le véritable fascisme ne prendra le pouvoir en Allemagne, que deux ans plus tard, et ce sera tout autre chose, mais les grandes déclarations voyant du fascisme partout n'ont pas aidé à le voir là ou il était. Le gouvernement Hollande-Valls est un gouvernement bonapartiste à tendance autoritaire, dont la base sociale est des plus réduite, qui se sait condamné et tente de mener à bien les « réformes » exigées par le capital financier avant de disparaître. Ce verdict est certainement très sévère, mais le confondre avec un régime d'apartheid raciste ou un gouvernement fascisant est une stupidité contre-productive.

Contre-productive, pour le moins, et atemporelle, car la représentation d'une France massivement « islamophobe » est identique à elle-même depuis plusieurs années. Que 150 personnes aient été massacrées en France l'année 2015 parce que mécréantes, parce que « islamophobes », parce que laïques, parce que juives, ou tout simplement, pour finir, parce que vivant là, ne l'a pas modifiée d'un iota ! Bien entendu elle se nourrit du racisme bien réel. Mais les manifestations de masse qui ont immédiatement suivi (le jour même, bien avant toute récupération officielle) les attentats de janvier, et la réaction populaire collective à ceux de décembre que l'état d'urgence a empêché de s'exprimer dans la rue (mais est-ce un hasard si la première « Nuit debout » s'est cristallisée place de la République ? ), n'ont absolument pas consisté dans des vagues d'agressions anti-musulmanes, alors que précisément certains secteurs d'extrême-droite ont tenté de provoquer ou de mener à bien de telles agressions. Or c'est bien la réaction collective aux attentats qui est considérée, par les contempteurs de la « France laïcarde », comme chauvine et islamophobe.

La lame de fond sociale qui se lève à présent n'était ni prévue, ni prévisible, ni espérée par ces derniers. Elle contredit leur vision et, au fond, elle les gène, réalisant dans la pratique l'unité des générations et des diverses strates culturelles existantes dans ce pays, prolongeant en cela, d'ailleurs, les réactions populaires aux attentats de l'année 2015. C'est pourquoi, dés qu'un ministre tient un propos titillant les limites du racisme, ce qui ne manque pas d'arriver et ne constitue pas une nouveauté, nos contempteurs de l'odieuse France laïcarde islamophobe se rabattent là-dessus pour retrouver leur pré carré, dans lequel une poussée vers la grève générale, en fait, ça ne devrait pas exister.

L'irruption sociale du printemps 2016, comme la mobilisation démocratique et nationale des Ukrainiens, comme la dynamique prise par la campagne Sanders outre-Atlantique, comme les « printemps arabes », sont (entre autres) de ces faits qui, dans les visions du monde en noir et blanc, ne devaient pas se produire ...

 

Anti-islamophobie contre antiracisme.

 

Mais cette atemporalité de la thématique « anti-islamophobe » en France n'est-elle pas, au fond, voulue ? Car cette thématique rompt délibérément avec une autre, plus ancienne, avec laquelle on a pu initialement la confondre, mais qui a une toute autre signification : celle de l'antiracisme.

Certes, nous avons droit à divers discours confus expliquant que l'islamophobie serait un racisme anti-musulman, mais le vrai contenu de la propagation massive de ce terme est bien de le substituer à celui de racisme – comme le confirme la fabrication de néologismes supplémentaires analogues tels que « négrophobie » et « rromophobie », pour ne pas avoir à parler de racisme envers les noirs et envers les Rroms.

Il existe de savantes polémiques, à fort contenu idéologique, sur l'origine de ce mot. Un petit tour sur Google vous apprendra facilement que, selon des personnes classées comme « laïcardes », (comme Caroline Fourest) il aurait été inventé par les mollahs iraniens vers 1980, mais qu'il est facile de réfuter cette thèse, d'une part en montrant que ni le farsi ni l'arabe n'ont de termes exactement équivalents, d'autre part parce que le mot apparaît dans des ouvrages et articles d'administrateurs coloniaux au début du siècle dernier, soucieux de bonne gouvernance, comme on dirait aujourd'hui - de bonne gouvernance coloniale ! - et par conséquent soucieux de combattre l'islamophobie dans cette administration. A trop vouloir prouver, les articles que l'on peut trouver sur le sujet sur le site du CCIF montrent, bien que tel n'en soit pas le but, que la dénonciation de l'islamophobie a eu en son temps les intérêts du colonialisme pour mobile …. Mais peu importe : l'usage massif du terme ne date réellement que de la fin des années 1980 voire même d'une dizaine d'années plus tard encore.

Le terme n'est pas à proscrire (si tant est que l'on puisse proscrire un terme ! ), mais son emploi délibéré demande une critique approfondie. En toute rigueur, les phobies sont d'ordre privé, et chacune et chacun a le droit d'être islamophobe aussi bien que judéophobe ou bouddhistophobe si cela ne le conduit pas à des positions publiques discriminatoires et persécutrices : il faudrait donc plutôt parler d'islamophobie persécutrice.

Ce phénomène existe, mais durant toute la période coloniale, la guerre d'Algérie, puis lorsque les enjeux tournaient autour de l'immigration, du racisme, et donc pendant la première phase de la montée du Front National en France, c'est l'antiracisme qui a entièrement recouvert et assumé les luttes pour défendre les personnes discriminées et persécutées, car elles l'étaient en tant que groupes nationaux dominés, et le racisme à leur égard se définissait le plus souvent comme reposant sur le faciès, avant tout comme anti-arabe. L'hostilité à leur religion supposée existait naturellement, ayant surtout des racines chrétiennes, mais n' était qu'un ingrédient de ce racisme et se distinguait mal d'un mépris de prétendus civilisés pour des gens tenus pour sous-développés. Ce racisme a-t-il changé ? Certainement pas.

Même dans le cas, pathologique, d'un groupuscule d'extrême-droite comme « Riposte laïque », dont l'intitulé montre la volonté de se faire passer pour laïque et dont les origines politiques des petits chefs se situent à gauche, l'islamophobie explicite et affirmée a clairement, depuis plusieurs années, montré son vrai visage : celui du racisme nourri de fantasmes sexuels. Sous l' « islamophobie », le racisme – ou alors, le terme ne sert qu'à calomnier des positions laïques, féministes ou critiquant la religion.

Ce qui a changé, c'est la pression visant à refouler le terme « racisme » sous celui d'islamophobie. Ce qui présente deux « inconvénients » majeurs, mais c'est voulu : toute victime du racisme anti-arabe ou généralement anti-basané, par exemple toute victime d'un contrôle de police au faciès, est décrétée a priori musulmane, ce qui est loin d'être vrai, et toute critique de la religion musulmane, voire de toute religion en général, est proclamée « islamophobe » et, à ce titre, assimilable au racisme – c'est d'ailleurs ce contexte qui explique largement le maintien secondaire du terme de « racisme » lorsqu'il s'agit de faire passer la critique de la religion pour du racisme, car le mot passe mieux que « blasphème ».

Selon ses promoteurs, la critique du voile islamiste serait donc une forme de racisme qu'il convient d'appeler « islamophobie » : les actes voire les législations répressives et racistes de l'Etat capitaliste et bonapartiste français, d'une part, et les positions laïques du mouvement ouvrier, de l'école publique et du mouvement féministe en France, d'autre part, sont amalgamées les unes aux autres.

Je reviendrai plus loin sur la situation française, mais y a-t-il des situations dans le monde qui soient analysables plus en termes d'islamophobie discriminatrice et persécutrice que de racisme, même si les deux peuvent se mêler ?

C'est en partie le cas de l'hostilité théorisée, non pas simplement à l'islam, mais à la civilisation arabo-musulmane pensée comme un tout (et lui annexant sans scrupule l'Afrique sahélienne et orientale, l'Indonésie et les mondes turcs et iranien!), chez le théoricien néo-conservateur nord-américain Samuel Huntington dans Le choc des civilisations, et des positions se définissant comme anti-musulmanes en tant que telles se trouvent aujourd'hui dans certains discours d'un Donald Trump.

Mais le cas principal est celui que l'on méconnaît le plus : les nationalistes identitaires hindous en veulent beaucoup aux musulmans en tant que tels, ainsi que la majorité des appareils monastiques bouddhistes en Birmanie, à l'encontre des Rohyingas, et en Thaïlande envers les Karens, de sorte que l'islamophobie persécutrice existe réellement dans ces pays. Chacun aura pu remarquer la place inexistante qu'ils occupent dans les campagnes et les discours des anti-islamophobes patentés de chez nous, qui s'en contrefoutent puisque ce qu'ils visent n'est autre que la laïcité et l'antiracisme.

On pourrait ajouter que, de plus, les plus graves persécutions contre des musulmans sont le fait d'autres musulmans, ainsi des chiites discriminés en Arabie saoudite et au Bahrein, ou de tous les musulmans de la part des courants intégristes. De sorte que bien des musulmans pourraient être, légitimement, accusés par d'autres musulmans de pratiquer une islamophobie persécutrice …

Donc, résumons-nous : en toute rigueur, le terme d'islamophobie peut désigner une réalité persécutrice – il faudrait alors parler d'islamophobie persécutrice -, ce qui se produit notamment dans des pays hindous et bouddhistes (qui ne préoccupent pas ses dénonciateurs occidentaux), mais il est en train de s'imposer en lieu et place du terme de racisme en France. Cette substitution n'a rien d'innocent et doit être combattue, d'une façon toute simple : en continuant ou en se remettant à appeler le racisme racisme.

La substitution de terme a une fonction politique clef : elle est au cœur de cette atemporalité des représentations sur la France « islamophobe » (et non pas raciste ! ) dont je parlais plus haut. Cet emploi induit, délibérément, une discontinuité radicale avec le contenu anticolonial et antiraciste qui a structuré des décennies de lutte.

Les « anti-islamophobes » d'aujourd'hui évitent généralement de remonter à avant l'époque de SOS-Racisme quand ils évoquent le passé antiraciste qui les a précédés et a, selon eux, échoué : ce cran d'arrêt permet de dénigrer l'antiracisme dans la tête de certains jeunes militants qui n'en retiennent que les liens avec le PS et Mitterrand alors que ce fut bien autre chose, mais il a surtout pour fonction d'instaurer une coupure entre les soi-disant luttes présentes qui auraient enfin trouvé leur adversaire -le « laïcard blanc » ! - et un vaste passé où ce fut par exemple l'ouvrière française Emilie Busquant, épouse de Messali, qui confectionnait le drapeau algérien, et essentiellement le mouvement ouvrier de tradition laïque et antistalinienne qui a formé le milieu protecteur et solidaire du mouvement national algérien jusqu'en 1954, ainsi que des combats anticoloniaux indochinois ou malgaches.

Cette coupure est au fond justifiée : le mouvement « anti-islamophobie » contemporain ne dérive ni de la résistance anticoloniale, ni de la révolution algérienne, ni des mouvements de solidarité entre travailleurs « français » et immigrés dans les années 1970, ni de la marche des beurs de 1983, car il ne relève comme tel ni du mouvement ouvrier, ni en général de la lutte des exploités et opprimés (même si bien entendu on trouve des exploités et des opprimés dans ce mouvement).

 

Le voile islamique dans les révolutions et contre-révolutions d'aujourd'hui.

 

Le récit sur la France pays «islamophobe» a une profondeur historique très faible, car, ne pouvant récupérer les luttes anticoloniales et antiracistes antérieures, il ne s'enracine qu'à la fin des années 1980, lorsque « les laïcards » sont censés être passés à l'attaque à propos de la question du voile à l'école. Par la suite a été reconstruit après coup un récit qui fait démarrer la grande persécution aux tentatives- lamentables – du gouvernement Mauroy, en 1983, de faire soupçonner la présence d'intégristes à l'iranienne dans la grève de Peugeot Talbot. Cette chronologie, ou plus exactement ce story telling dessiné après coup, met involontairement en valeur le vrai point de départ de la thématique dite de « l'islamophobie », qui est bien la révolution iranienne, ou plus exactement, car il est essentiel de donner leur nom aux faits : la contre-révolution iranienne.

La révolution iranienne, c'est le soulèvement de tout un peuple contre une monarchie militaire, le basculement des soldats, la formation de conseils occupant les raffineries, la présence massive des femmes dans les manifestations, le début de réalisation de l'auto-détermination des Kurdes, Azéris, Baloutches, Turkmènes, Arabes du Khouzistan, le début du partage des terres des grands propriétaires.

La contre-révolution iranienne porte un nom : République islamique. C'est l'installation au sommet de l'Etat de la hiérarchie chiite, puis la construction de milices de nervis islamistes recrutés pour partie dans ceux de l'ancien régime, pour partie dans la pègre, pour partie dans le lumpen proletariat, et le lancement de l'offensive contre-révolutionnaire au printemps 1980 pour reconstituer armée et Etat, avec un mot d'ordre central : les femmes à la maison, les femmes sous le voile, faisant de ce voile le drapeau de la répression, police et nervis affrontant pendant des semaines des manifestations de centaines de milliers de femmes refusant le voile, des femmes qui étaient loin de n'appartenir qu'aux « classes moyennes occidentalisées » ainsi qu'on les a souvent présentées.

La contre-révolution islamiste s'est présentée comme révolutionnaire, aidée en cela par plusieurs courants politiques (le PC iranien en tête, ce qui ne l'empêchera pas de le persécuter) qui croyaient que les mollahs représentaient un secteur bourgeois ou petit-bourgeois « progressiste », si ce n'est dans le domaine de la condition féminine, du moins en matière économique, affrontant « l'impérialisme ». L'islamisme chiite iranien est le premier qui parvienne à se présenter comme « révolutionnaire » et anti-impérialiste, à la façon des mouvements fascistes modernes.

Toutefois, il ne serait pas parvenu à mettre au pas la société iranienne sans l'attaque du pays par l'Irak de Saddam Hussein (alors soutenu par Etats-Unis, URSS, Chine et France ! ), qui a permis d'appeler à l'union nationale et de faire passer toute opposition pour agent de l'ennemi, l'invasion soviétique de l'Afghanistan servant, coté oriental, à justifier également fièvre belliciste et union sacrée. Huit années d'une guerre terrible ont consolidé le régime du voile islamique.

Ce n'était pas la première fois dans l'histoire que le voilage massif des femmes servait à mettre au pas la société, ceci s'étant déjà produit à plusieurs reprises dans l'histoire des pays musulmans (alternant avec des périodes de « dévoilage »), et la monarchie wahhabite en avait déjà fait son véritable emblème, mais c'était la première fois que l'arme du voile servait à écraser une révolution moderne, et devenait le fer de lance d'une forme de contre-révolution tout aussi moderne, à l'instar du fascisme.

On ne peut plus isoler les secteurs du monde les uns des autres dans le capitalisme mondial contemporain, au motif par exemple que les uns seraient « dominés » et les autres « impérialistes ». L'exemple iranien a suscité une sorte d'émulation dans l'islam sunnite. Le caractère pris alors par le voile, de drapeau à la fois soi-disant « anti-impérialiste » et tout autant anti-soviétique, et d'arme de répression massive remettant les femmes « à leur place », avec cette idée que la liberté des femmes est une tare de « l'occident », se généralise dans le monde musulman, en majorité sunnite. Les mouvements islamistes l'ont mis en avant, mais pas seulement eux : les régimes nationalistes arabes en perte de vitesse et de prestige se mettent à utiliser l'arme de la religion, eux aussi. Le code de la famille en Algérie date de 1984, les régimes baathistes irakien et syrien se mettent à se présenter comme de vrais régimes musulmans, etc. Ces régimes soi-disant « laïques » réussissent en fait le tour de force de traiter l'islam en religion d'Etat tout en persécutant les islamistes, contribuant ainsi à construire leur prestige aux yeux d'une grande partie de la population.

La place conférée au voilage des femmes par la contre-révolution iranienne participe d'une réaction anti-féministe et mysogine qui n'est pas limitée au monde musulman, puisque c'est là encore dans les mêmes années que les néo-conservateurs chrétiens passent vraiment à l'offensive aux Etats-Unis. Le voile est institué comme drapeau contre-révolutionnaire, et drapeau de la contre-révolution violente, en même temps qu'il manifeste très clairement la volonté d'abaisser le plus possible la condition féminine, tout en servant à mettre au pas tout le corps social.

Les monarchies pétrolières et les mouvements islamistes issus du salafisme le complètent par un uniforme masculin, symétrique inversé de l'uniforme féminin puisqu'il montre le visage et exhibe la pilosité masculine, alors que le visage féminin est masqué et sa pilosité fantasmée, de manière tout à fait pathologique et perverse, comme foyer central de la sexualité. Les islamistes prétendent qu'avec cette uniformisation séparant et distinguant les sexes, ils réalisent un ordre vertueux qui serait l'opposé de la diversité et du dénudement occidentaux. Mais par un apparent paradoxe, l'uniformité qu'ils réalisent correspond parfaitement à une société capitaliste d'individus atomisés, neutralisés, réduits à des acteurs de l'échange marchand.

Le courant islamiste qui pousse jusqu'au bout le message contre-révolutionnaire du voile, c'est Daesh. Les femmes bonnes musulmanes voilées sont la propriété individuelle des hommes du califat, et les autres femmes, les prisonnières, sont la propriété collective des mêmes, sous la forme de l'esclavage et notamment de l'esclavage sexuel. La réminiscence de rapports sociaux esclavagistes, que l'on retrouve chez les islamistes du Mali ou dans Boko Haram, ne doit, là non plus, pas s'interpréter seulement comme un archaïsme ou un simple obscurantisme : il s'agit d'un phénomène moderne, réalisant tout le potentiel contre-révolutionnaire et oppressif du principe de départ posé avec la proclamation du port du voile par les femmes.

On notera que dans Daesh, ce phénomène va avec la résurgence d'un millénarisme apocalyptique que l'islamisme des mollahs iraniens (qui avait pourtant un réservoir d'aspirations messianiques dans la tradition chiite) avait plutôt tenu en laisse ou contenu, lui substituant le velayat e faqi, gouvernance du Guide, laquelle est aussi un substitut de la monarchie renversée. Mais à la différence des mouvements millénaristes du passé, y compris ceux du monde musulman aux IV° et V° siècles de l'hégire, il ne s'agit pas d'un millénarisme social promettant justice et fraternité, mais d'un millénarisme promettant la fin du monde dans le fer et le sang, à la manière d'un mauvais film hollywoodien. Là encore, nous trouvons des traits modernes au sens de la barbarie du fascisme, bien plus que des archaïsmes traditionnels. Il ne s'agit pas de résistance féodale, ou tribale, ou ethnique, au changement, mais de contre-révolution au service du capital.

 

Encore quelques précisions.

 

On comprendra que nous ne parlons pas ici du voile « traditionnel », du foulard largement répandu dans les sociétés méditerranéennes, mais d'abord des types de voiles religieux intégraux (tchador chiite, burka, niqab et hilbab) et des voiles masquant les cheveux (hidjab), et à leur suite du contenu religieux et politique conféré à divers autres « foulards ». De sorte que la distinction entre les uns et les autres n'est pas évidente et qu'en dehors des tenues cachant le visage, sur lesquelles il ne saurait y avoir de doute, la confusion règne.

Usant du pur et simple déni quant au fait que les islamistes, étayés par les petits mecs dominateurs, exercent bel et bien une pression collective et individuelle coercitive et violente sur les femmes également dans les milieux musulmans des pays occidentaux, les chevaliers de la lutte anti-islamophobie expliquent que même si, peut-être, en Iran et en Arabie saoudite le voile est une contrainte, en France ce sont des jeunes filles qui le portent librement : « c'est leur choix », et ce serait même un choix anti-impérialiste, etc. Et de nous trouver des exemples de militantes « féministes » revendiquant le port du voile. Le tout conforté par la confusion entre foulards traditionnel, effet de mode, ou aspect purement décoratif.

Il est bien évident qu'il y a des états-d'esprits individuels variés qui peuvent se manifester si le voile n'est pas obligatoire au regard de la loi. Toute jeune fille qui porte un foulard n'est pas ipso facto, même si elle l'est très souvent, une femme opprimée contrainte, ou bien une militante islamiste, voire « féministe » islamiste. Le port d'un voile n'est pas nécessairement un obstacle au combat commun, aux manifestations communes, etc. Mais il n'existe pas de comportements individuels totalement abstraits des réalités sociales. Et il ne saurait être un sujet tabou dont il serait interdit de discuter, et dans la discussion, le caractère de drapeau contre-révolutionnaire, de contrainte physique faite aux femmes, d'arme de mise au pas de la société, qui est à l'échelle mondiale celui d'une partie des nombreux « foulards », ne saurait être passé sous silence.

Qu'aurait-on dit si, dans les années 1960, on était venu théoriser l'interdiction de discuter le port d'emblèmes nazis par des jeunes hells angels au motif qu'ils manifestaient la soif de liberté de la jeunesse rebelle ?

 

Les véritables combats laïques en France depuis 1981.

 

Si nous nous concentrons maintenant sur la France, il faut souligner ceci : les combats laïques réels de la période durant laquelle monte la question dite « du voile à l'école » et celle de « l'islamophobie » sont très très loin d'avoir porté sur ces sujets là. On observe plutôt une montée de cette thématique corrélative à la dégradation de l'enseignement public, causée par les « réformes » successives.

L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, effet très longuement différé de la grève générale de mai-juin 1968, s'effectue alors que la position de base, et la position de la base, dans la gauche en France (sauf peut-être la « deuxième gauche » récemment révélée ! ), en matière scolaire, est typiquement « jacobine », voire anticléricale. Dans sa version maxima elle consiste à vouloir la nationalisation laïque de l'enseignement privé. Dans sa version minima, qu'au moins les fonds publics aillent à la seule école publique et ne soient pas détournés, au mépris de la liberté de conscience des contribuables, vers des écoles privées confessionnelles sous contrat, au « caractère propre » reconnu, comme c'est le cas depuis 1958, l'avènement de la V° République ayant immédiatement été suivi de cette mesure, qui porte le nom du père de sa constitution, Michel Debré.

L'abrogation pure et simple des lois antilaïques, dont F. Mitterrand aurait dit « nous aurions pu faire cela en une nuit si nous l'avions voulu », est écarté par le gouvernement Mitterrand-Mauroy, qui propose, en lieu et place, la loi Savary : un système unique d'enseignement intégrant l'enseignement privé sous contrat, mais en maintenant son « caractère propre ».

Dénoncé par l'Eglise catholique, la droite et le Front National, qui amorce sa percée, comme un premier pas vers la fameuse nationalisation, ce projet suscite en même temps l'inquiétude des secteurs laïques de gauche qui y voient au contraire un premier pas vers l'éclatement du système éducatif en autant d'établissements « à caractère propre ». La mobilisation monte de part et d'autre mais elle est nettement plus puissante à droite, réalisant la première grande mobilisation réactionnaire de rue que la France ait connue depuis les années 1930, d'une puissance supérieure à ce que fut la plus récente « manif pour tous » (à laquelle elle a d'ailleurs fourni son modèle).

En juin 1984 le président Mitterrand retire le projet Savary et, suite à la démission du ministre, remplace le gouvernement Mauroy par le gouvernement Fabius, les ministres PCF le quittant au passage. C'est une défaite laïque majeure.

L'aspiration jacobine à la nationalisation laïque menaçait, en fait, la V° République. Un service public laïque, national, unique (et non pas « unifié » comme disait Alain Savary) de l'Education nationale, ou plutôt, comme on disait avant Pétain, de l'Instruction publique, avec la forte revendication d'égalité des droits et d'unité nationale qu'il exprime, ne cadrait pas avec le maintien du régime et de l'Etat bonapartiste, mais appelait une République démocratique et réellement laïque.

Le régime de la V° République avait, lui instauré le financement public du privé, la notion de « caractère propre », et c'est précisément dans le cadre de ce régime que va se développer la « décentralisation », dont la grande accélération – officiellement sa « première phase » - commence précisément en 1984, après la défaite laïque. Cette « décentralisation » n'affaiblit en rien le pouvoir central mais favorise l'émergence de pouvoirs locaux, notamment régionaux, mettant le cap vers l'inégalité des droits au plan territorial.

C'est dans les années qui suivent (deuxième partie des années 1980) que la « question du voile » commence à défrayer la chronique. Jusque là des jeunes filles plus ou moins voilées fréquentaient les établissements scolaires publics sans faire particulièrement de bruit, et n'étaient guère prosélytes. L'apparition de militantes islamistes ou de militantes théorisant « la liberté de porter le voile » comme acte de défi envers la société « occidentale », d'une part, les velléités d'exclusion de certains chefs d'établissements, d'autre part, et la tentative du ministre L. Jospin de permettre une politique différenciée, au coup par coup, dans l'esprit du « caractère propre » de chaque établissement, conduisent rapidement à une confusion totale sur la question.

Pourtant, des dizaines d'années auparavant, l'exclusion des signes religieux, y compris vestimentaires, à l'école publique et dans les bâtiments publics s'était faite progressivement et sans drames, les voilées du catholicisme, les nonnes, étant progressivement refoulées des hôpitaux, et les crucifix bannis des écoles. Quand la dynamique des lois laïques et notamment de la loi de 1905, résultat de conflits sociaux dans lesquels le mouvement ouvrier avait pesé de façon décisive - la laïcité institutionnelle en France a été l'oeuvre de la Commune de Paris -, il était encore possible de combiner une « tolérance », surtout envers des enfants et des adolescents, et la clarté sur les principes. Sous la V° République, cela ne l'est plus : la tolérance, c'est la différence des droits et le caractère propre faisant éclater le service public, et elle se mêle à des tentatives d'exclusions pure et simple qui font les choux gras de la propagande islamiste. Cela, bien que l'on doive noter que la quasi totalité de celles qui enlèvent leur foulard dans les établissements scolaires publics ne se plaignent pas plus que ça et ne prétendent pas être victimes de violences, que beaucoup en sont même contentes.

Dans une situation de reculs sociaux comme de reculs laïques, au début des années 1990, un sursaut important se produit fin 1993, lorsque le ministre du gouvernement Mitterrand-Balladur, F. Bayrou, tente d'officialiser le dépassement du seuil de 10% imposé aux subventions publiques des dépenses de fonctionnement des établissements privés sous contrat. Il s'agit de parvenir à débloquer complètement le financement public des établissements privés. L'onde de choc dans la société surprend tout le monde : le « peuple de gauche » saisit cette occasion d'une revanche en faisant mieux que les manifestations pour l'école privée de 1984. Pari tenu : la grande manifestation du 16 janvier 1994, vraie « journée centrale » jacobine, anticléricale et festive, rassemble largement plus d'un million de participants. Elle fait suite à la grève d'Air France et précède de peu le mouvement de la jeunesse contre le Contrat d'Insertion Professionnelle (CIP), et prépare avec eux le terrain à la poussée vers la grève générale de l'automne 1995.

Mais, si F. Bayrou a dû retirer son projet avant même la manifestation, aucune force politique gouvernementale n'a l'intention de stopper la marche vers une V° République toujours plus « décentralisée », où le statut d'Alsace-Moselle ferait en somme office de modèle général. Au triptyque jacobin des communes, des départements et de l'Etat-nation, commence à se superposer le triptyque européiste de l'UE, des Régions et des communautés de commune, l'instauration d'une intercommunalité forcée se mettant en route à partir de 1992 (auparavant existaient de nombreuses associations libres de communes, qui sont annulées par la nouvelle « intercommunalité » parachutée sur ordre préfectoral, conformément à tout l'esprit du bonapartisme autoritaire et décentralisateur!). La montée des Conseils régionaux et les possibilités données par la « décentralisation », ainsi que la bienveillance des préfets, ouvrent les vannes du contournement de la loi de 1905 : ce ne sont pas seulement des établissements scolaires privés sous contrat, mais bien des associations cultuelles déguisées en associations culturelles, catholiques mais aussi musulmanes, qui commencent à recevoir des subventions publiques de facto. A partir de 1997 le gouvernement Chirac-Jospin se décore d'un ministre ultra-réactionnaire haineux envers les profs, Claude Allègre, qui va intensifier cette politique.

Pendant que « la gauche » porte atteinte à la laïcité sans le dire mais en le faisant, en s'attaquant à l'égalité devant le service public, la droite et surtout le FN commencent à se prétendre laïque, en focalisant sur la question du voile et des musulmans. Les secteurs catholiques jouent sur les deux tableaux : les uns ciblent les musulmans pendant que les autres dénoncent l'intolérance de l'école publique, les établissements privés catholiques subventionnés accueillant le voile islamique. C'est dans cette période, marquée par le 11 septembre 2001, que s'effectue le retournement du vocabulaire officiel : l'extrême-droite cléricale ou fascisante invente une « laïcité » dirigée contre le seul islam, et les islamistes suivis d'une partie de l'extrême-gauche dénoncent la laïcité islamophobe. Les uns et les autres sont d'accord sur la laïcité. Pas de complot, mais une synchronisation parfaite !

La poussée vers la grève générale de 2003 est arc-boutée sur une grève générale de l'enseignement public contre le deuxième acte de la décentralisation, qui transfère les personnels d'entretien des lycées et collèges aux régions et aux département et qui va donner lieu à une révision constitutionnelle l'année suivante, sous l'égide du premier ministre Raffarin, qui définit la République, cinquième du nom, comme à la fois « une » et « décentralisée » et rend possible l'inégalité territoriale devant la loi. La poussée ayant été finalement contenue après une nouvelle grande manifestation nationale, le deuxième acte de la décentralisation va se faire, à l'exception du point concernant les Centres d'Information et d'Orientation, (mais les conseils régionaux à présidence PS s'occuperont par la suite de les dissoudre dans un « Service public régional de l'orientation »).

C'est précisément après cette nouvelle défaite de l'égalité des droits, défaite du jacobinisme populaire et laïque, qu'une nouvelle grande séance de focalisation sur « le voile à l'école » se déclenche, donnant lieu au rapport de la commission Stasi, qui propose la cohabitation et la reconnaissance institutionnalisée des religions à l'école moyennant l'interdiction du port de signes religieux ostensibles, dont le voile. Cet aspect du rapport Stasi devient la loi Chirac interdisant le port de tels signes dans les écoles, collèges et lycées. De cette loi, ainsi que de celle, dite d'ordre public, de 2010 contre le port du voile intégral dans l'espace public, nous pouvons faire la même remarque que ci-dessus à propos des premières velléités « anti-voile » de la fin des années 1980 : à la différence de l'application de la loi de 1905 dans les décennies qui l'ont suivie, elles sont l'oeuvre d'une « République » qui combine la marche à l'inégalité devant la loi et la reconnaissance de privilèges aux religions, ceci combiné avec des accès répressifs.

La V° République ne sait ni ne veut combattre efficacement l'islamisme. A un premier ministre qui tient des propos flirtant régulièrement avec le racisme, se combine une politique officielle de type concordataire, qui est prête à subventionner sur fonds publics des armées de « grands frères », éventuellement salafistes, pour se substituer à l'aide sociale et aux services publics dans ces territoires que la république n'a pas perdus, mais que la V° République a délibérément abandonnés. Elle n'a ni la fonction ni la volonté de mener le combat laïque, mais il faut quand même le mener.

 

Laïcité et autonomie individuelle.

 

La laïcité n'est ni une religion, ni une morale, mais une norme institutionnelle concernant l'Etat et les services publics, leur assignant une double mission : ne salarier, ne protéger, ne reconnaître, n'institutionnaliser aucun culte et en général ne pas promouvoir d'idéologie officielle, et protéger chaque individu – pas seulement chaque citoyen mais chaque individu, notamment les enfants, les mourants, les malades – de toute contrainte ou tout prosélytisme religieux imposé. La mise en œuvre de cette double mission est la condition de la liberté des cultes, garantissant la liberté de conscience dont la liberté religieuse ne saurait exister à part. Cette conception de la laïcité se dégage des combats des révolutions française et américaine et fut également affirmée dans la première phase de la révolution russe.

Elle ne correspond à aucune pratique institutionnelle, étatique, existante. Un Etat sans idéologie, qui n'impose pas d'idéologie, mais qui protège l'esprit critique de chacun en contribuant à la mise en place des conditions de cette autonomie individuelle, instruction et accés à la culture, droit aux moyens d'existence, armement des citoyens (principes de la constutition de 1793), est-ce encore un Etat ? La loi de 1905 en France fut l'une des avancées allant le plus loin dans ce sens. La défense de la laïcité ainsi comprise, ce n'est certainement pas la défense de l'Etat existant. La république démocratique, au sens défini dans le premier article de cette série, serait le type d'Etat s'en approchant le plus.

Nous dessinons là une conception républicaine, démocratique et laïque qui, puisant ses racines dans les Lumières et les révolutions de la fin du XVIII° siècle, a été développée par le socialisme et le mouvement ouvrier et n'existe complètement nulle part, mais peut servir d'objectif politique ou, à tout le moins, d'idéal régulateur. Elle va de pair avec la défense pleine et entière de l'autonomie individuelle. L'autonomie individuelle, ce n'est pas le « c'est mon choix » du consumérisme capitaliste, lequel présuppose des individus vides, réduits à des atomes marchands, et susceptibles d'être artificiellement « remplis » - par des denrées consommables, par du spectacle marchand, par des figures idéologiques, et donc, le cas échéant,par  une « identité » religieuse ou autre. S'imaginer que le « libre choix du voile » exprime la réalisation de l'autonomie individuelle et que seul un « communautarisme laïco-républicain postcolonial » peut le contester, parce qu'il n'aurait quant à lui de cesse que d'imposer ses propres « normes » y compris vestimentaires, c'est aller à l'encontre de la liberté individuelle véritable. Celle-ci suppose non pas des individus vides, atomes marchands voilés ou non, mais des sujets libres ayant donc acquis les armes de la liberté. La république démocratique et la laïcité institutionnelle n'ont d'autre fonction que celle-ci : leur permettre de les acquérir et donc interdire à quiconque tente de les en empêcher, de pouvoir le faire. En ce sens, elles ne sont pas "neutres".

 

VP, le 20 avril 2016.

 

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