Karl Marx, 1837-1848, 6° époque : vers la révolution.

Le premier congrès de la Ligue des Communistes.

 

La seconde partie de l'année 1847 voit un élargissement notable du champ d'intervention de Marx et d'Engels. Nous pouvons dire après coup que ceci s'inscrit dans la germination des révolutions de 1848. Le processus découle en grande partie de leur association à la direction de la Ligue des Justes suite à la visite de Joseph Moll en janvier.

Marx comme Engels ont régulièrement côtoyé des membres et des responsables de cette organisation depuis 1843-1844, à Paris ou à Londres. La Ligue des Justes est née en 1836 d'une scission-réorganisation de la Ligue des Bannis, association d'émigrés allemand de tendances démocratiques, nationalistes et républicaines, influencée au moins depuis 1834 par les idées néo-babouvistes sur la communauté des biens, véhiculées notamment par le livre de Filippo Buonarroti sur la conspiration de Babeuf. Les statuts de 1838, issus de cette scission, instaurent l'élection des responsables et une plus grande démocratie interne que dans les pratiques initiales de société secrète des "Bannis", qui continuent toutefois à marquer la sociabilité et le vocabulaire de la Ligue, désormais organisation d'artisans-ouvriers itinérants. A la même date, s'affirme l'influence en son sein de Weitling, le prophète-artisan. Progressivement, à partir de 1839 où des arrestations consécutives à la répression contre les partisans de Blanqui en France (avec lesquels les liens de la Ligue étaient en réalité très lâches) conduisent à l'installation de Karl Schapper à Londres, cette ville devient le coeur vivant de la Ligue où elle anime des associations culturelles et récréatives de masse, les sociétés allemandes d'éducation ouvrière de Londres et de Whitechappel (plusieurs centaines de membres), et est en contact avec les chartistes et les émigrés du continent. Ce n'est toutefois que fin 1846 que la direction est officiellement transférée de Paris à Londres.

Ce transfert est directement lié à la crise des sections parisiennes de la Ligue, qui connaissent une scission entre les partisans de Grün, de plus en plus hostiles au "communisme", et les "communes" anciennement weitlingiennes et de plus en plus influencées par Engels, qui est alors basé à Paris et n'est pas, en principe, membre de la Ligue.

Avec leurs Comités de correspondance, Marx, Engels et leurs proches voulaient former à la fois un réseau plus large idéologiquement que la seule Ligue, qui pouvait leur sembler étriquée, et aller dans ce cadre vers la formulation de positions se voulant non doctrinales, non sectaires, mais "scientifiques". L'équipe londonienne de la Ligue et le centre bruxellois des Comités se rapprochent, s'observent, se tâtent, hésitent. Finalement, c'est la Ligue qui ouvre grand ses portes aux bruxellois dans le cadre de la réorganisation voulue par sa nouvelle direction, en les associant à son congrès – le premier - de juin 1847.

A cette date la Ligue a des Communes, d'une douzaine de membres au plus chacune, à Londres, Lyon, Marseille, Berlin, récemment démantelée par la police, Hambourg, Altona, Brême, Mayence, Munich, Leipzig, Königsberg, Thorn, Kiel, Magdebourg, Stuttgart, Mannheim, Baden-Baden, Stockholm, Genève, Lausanne, la Chaux-de-Fonds, New York, mais elle connaît une crise, les liens se distendent et les correspondances se font rares : l'équipe londonienne (Schapper, Moll, Wilhelm Wolf) y voit la nécessité d'une réorganisation sur de nouvelles bases, plus "scientifiques", plus efficaces, et se défaisant de la religiosité, ou des plans utopiques.

Marx ne peut participer au premier congrès tenu à Londres début juin, pour des raisons financières et aussi parce que, comme le restant de sa vie le confirmera, les congrès le fatiguent.

Engels s'y rend et apporte, directement sous forme de "bonnes feuilles" et dans ses interventions, les idées de Misère de la philosophie. Le peintre Pfänder, le tailleur Eccarius semblent avoir penché dans son sens. Ce congrès a surtout rénové le vocabulaire de l'association, ce qui a une forte portée symbolique et donc politique : la Ligue des Justes s'appellera Ligue des Communistes, sa devise n'est plus Tous les hommes sont frères mais Prolétaires de tous les pays unissez-vous, sa direction ne sera plus une Halle (ou Vente, terme issu de la Charbonnerie), mais une Autorité centrale, définie comme un exécutif qui correspond toujours à la direction élue par les communes de la ville-siège de la Ligue (donc Londres), mais qui est chargé de mettre en oeuvre l'orientation définie par des congrès annuels de représentants élus par les Communes. Un second congrès, extraordinaire, est convoqué pour la fin de l'année pour accélérer la réorganisation et adopter une Profession de foi communiste dont un projet est envoyé aux Communes pour discussion et amendements.

 

La Ligue des communistes en Belgique.

 

C'est à la suite de ce premier congrès que le Comité de correspondance communiste de Bruxelles est constitué en commune bruxelloise de la Ligue des communistes. Une notice de Marx d'août 1847 porte sur cette création, dans une réunion de 8 membres, tous allemands sauf le belge Philippe Gigot, tenue le 5 août. Quelques membres préexistants de la Ligue sont naturellement associés, Wilhelm Wolf ayant été délégué par l'Autorité centrale en Belgique pendant quelques mois. Une seconde commune belge se forme à Liège autour du luxembourgeois Victor André Tedesco, ainsi qu'une seconde commune à Bruxelles.

Fin août, reproduisant le modèle londonien où les communes animaient une "organisation de masse", est formée l'Association ouvrière allemande de Bruxelles, avec une trentaine de membres au départ, qui seront une centaine quand éclateront les révolutions de 1848. L'association sera bientôt dotée d'une chorale et organise des soirées récréatives où discours, chants, véritables exercices populaires de rhétorique et de lecture à haute voix, tiennent une grande place : Jenny Marx anime plusieurs de ces soirées, tous les mercredi. Notons que Moses Hess, qui n'est ni des anciens Comités, ni de la Ligue, est élu au bureau.

En même temps, Marx, Engels et les deux Wolff (Ferdinand et l'émissaire de l'Autorité centrale Wilhelm, non apparentés) se sont dotés de facto d'un journal, la Deutsche Brüsseler Zeitung (DBZ), Gazette allemande de Bruxelles, 4 pages bi-hebdomadaire, montée par l'aventurier Adalbert von Bornstedt, que l'on sait avoir émargé aux polices politiques prussienne et autrichienne, mais qui est alors en "roues libres". Le groupe de Marx n'est pas dupe mais passe un accord formel, oral, avec lui, pour publier sans restriction, mais de façon non exclusive, dans son journal, ce qui lui permet d'élargir fortement sa diffusion. Misère de la philosophie paraît au même moment (800 exemplaires). Marx, Wolff et Engels se sont aussi liés, par Wolff, à une agence de presse animée par Sebastian Seiler, membre du comité de correspondance communiste en 1846, et Karl Reinhard, où travaillait le typographe allemands Wallau, membre de la Ligue et également proche d'eux, ce qui facilita l'OPA sur la DBZ. On note aussi la présence de Stefan Born, le futur fondateur des premiers syndicats ouvriers allemands d'une certaine ampleur, en 1848.

On ne peut pas dire que l'engagement d'abstention politique envers les autorités belges soit respecté, et ce n'est qu'un début ! L'arrivée au pouvoir des Libéraux a facilité cette évolution, mais parmi les Libéraux des tendances répressives envers ces dangereux Allemands se feront aussi jour.

 

Le Discours sur le libre-échange.

 

Le "parti" qui est en train de se former n'entend pas cantonner ses interventions à l'émigration allemande – déjà plusieurs belges, wallons ou flamands, l'ont rejoint - et il cherche aussi à intervenir dans les banquets, congrès et assemblées de l'opposition libérale bourgeoise. Les 16-18 septembre 1847 se tient à Bruxelles un congrès à la gloire du libre-échange : les communistes sont dans la salle.

L'un d'eux, Georg Weerth, parvient à s'inscrire comme intervenant à la place du député radical anglais John Bowring, enroué. Cette intervention a été préparée avec l'aide de F. Wolf et certainement de Marx, et l'on peut imaginer les trois hommes assis côte à côte dans la salle. Weerth se déclare pour le libre-échange, mais sans illusions, et lance un cri de guerre aux bourgeois présents qui, "à Paris, Lyon et Manchester", répondent par "des coups de fusils à la place du pain" aux revendications ouvrières. Scandale !

La parole est refusée à Marx, intervenant suivant. Son intervention, rédigée, a été perdue bien qu'on sache qu'elle a été publiée dans un journal belge, L'Atelier démocratique, quelques jours plus tard, et qu'Engels, dans l'organe chartiste le Northern Star, et Weydemeyer dans une brochure westphalienne de 1848, lui aient largement fait écho. Marx y attaquait, dans une première partie, les prétentions des protectionnistes comme List à défendre les travailleurs, et en faisait autant avec les libre-échangistes dans une seconde partie.

C'est cette seconde partie qui sera reprise et développée dans un discours du 9 janvier 1848 devant une assemblée publique de l'Association démocratique de Bruxelles, dont nous reparlerons.

Le Discours sur le libre-échange part de l'opposition entre ses apôtres, qui viennent, en 1846, d'obtenir la levée des lois protectionnistes de 1815 sur les céréales en Angleterre, et les ouvriers à leurs yeux "ingrats" qui persistent à ne pas leur faire confiance. Marx résume différentes thèses libre-échangistes, contradictoires entre elles, donnant au final raison à l'analyse de Ricardo sur la répartition des revenus entre salaires, profits et rentes foncières. Les "ouvriers anglais" – en fait surtout le mouvement chartiste - ont bien raison de rester indépendants, tout en soutenant les capitalistes industriels contre les "restes de la féodalité" à propos des céréales et donc du libre-échange, aussi bien d'ailleurs qu'en acceptant le soutien tout aussi hypocrite des propriétaires fonciers "socialisants" en faveur de la limitation du temps de travail dans les fabriques (bill des 10 heures).

La maturation de l'appropriation de Ricardo par Marx est manifeste : il ne faut pas considérer seulement la pauvreté en soi, mais le rapport entre salaires et profits même quand les salaires montent ; pas seulement le rapport entre salaires et prix, mais l'échange capital/travail ; et il faut envisager les fluctuations du salaire à travers les crises périodiques, "prospérité, surproduction, stagnation, crise", formant un "cycle fatal". La stagnation de l'accumulation capitaliste fait périr l'ouvrier avant le capitaliste, mais son accélération accroissant la concurrence entre travailleurs, la concentration des capitaux et les progrès du machinisme, sachant qu'il "n'y a pas de travail manuel qui ne soit susceptible de subir d'un jour à l'autre le sort du tissage", conduit elle aussi au dépérissement des travailleurs.

A l'appui de sa démonstration Marx cite notamment "le docteur Bowring", ce philanthrope des industries textiles qui avait organisé le congrès bruxellois de septembre, ce qui amorce l'élargissement de son argumentation au monde entier, avec la description de la ruine des tisserands bengalis. Et de se moquer de la thèse libre-échangiste selon laquelle la liberté du commerce assignerait à chaque pays sa place "naturelle" dans la division internationale du travail : le café et le sucre en Amérique n'ont rien de naturel, ils sont le résultat du commerce qui ne relève pas de la nature. La "liberté", ce mot abstrait, c'est la liberté du capital, c'est-à-dire "la liberté qu'a le capital d'écraser le travailleur".

Au demeurant le protectionnisme se raccorde au libre-échange et le prépare car il n'est rien d'autre que la manière de l'instaurer à l'intérieur des frontières d'un pays. Il est plutôt conservateur alors que le libre-échange est destructeur, dissolvant, et donc favorise l'exploitation nue et sans fard. En ce sens il "hâte la révolution sociale" : c'est uniquement en ce sens que "je vote en faveur du libre-échange", conclut Marx !

 

Pousser les bourgeois libéraux s'ils sont contre les nobles, les bureaucrates et les curés.

 

Le débat interne dans la Ligue des communistes porte à la fois sur la question de la profession de foi, qui deviendra la question du programme, et les questions d'organisation. Mais dans une situation européenne que beaucoup s'accordent à juger pré-révolutionnaire (crise économique, famine irlandaise, montée ouvrière en France et en Grande-Bretagne, insurrection de Cracovie, guerre du Sonderbund en Suisse ...), si les communistes veulent intervenir dans la lutte politique effective, il leur faut une stratégie précisant avec qui s'allier, sur quoi et contre qui. La DBZ a joué un rôle essentiel de clarification à ce sujet.

"La démocratie, c'est aujourd'hui le communisme" – ces termes d'Engels apparaissent plusieurs fois dans des articles depuis 1845. Dans le Discours sur le libre-échange, nous pouvons lire qu'en Angleterre, l'opposition entre démocrates et libéraux équivaut à celle des chartistes et des libre-échangistes. Dans le mouvement chartiste, les "démocrates" sont en somme sous une direction prolétarienne. Clairement, il s'agit pour Marx et Engels de faire des communistes prolétariens l'aile marchante, et si possible la direction, de toutes les forces voulant réellement la démocratie jusqu'au bout ; nous y reviendrons, mais qu'en est-il des "libéraux", autrement dit des bourgeois proprement dits, non seulement au sens économique du libre-échange, mais au sens politique ?

Le 12 septembre 1847, Le communisme du Rheinisher Beobachter, premier article signé et consistant de Marx dans la DBZ, porte sur ce sujet. Il réagit au fait qu'un article de ce journal rhénan avait été publié dans la DBZ en étant présenté comme "préchant le communisme" : il s'agit donc aussi de réduire l'éclectisme éditorial que Bornstedt cherchait à maintenir, en montrant comment, en plus, les déclamations "antilibérales" du socialisme vrai finissent par aider les journaux gouvernementaux à attaquer les libéraux et à poser en paternels protecteurs du peuple affamé. Le Rheinisher Beobachter était en effet un journal prussien et conservateur, et l'article du "conseiller consistorial" prétendait défendre l'intérêt réel des pauvres contre les libéraux, suite à la réunion d'une Diète unifiée qui avait refusé au roi la mise en place de l'impôt sur le revenu.

Marx défend cette position : toute assemblée représentative a pour arme légitime le refus de l'impôt au roi. Le prolétariat "sait fort bien que la bourgeoisie libérale ne défend que son propre intérêt" et il sait tout aussi bien qu'en France, Angleterre et aux Etats-Unis, sa situation matérielle n'est pas meilleure mais que son organisation, ses libertés politiques, lui procurent "une position de parti reconnu". Il ne reproche donc pas à la Diète d'avoir refusé quoi que ce soit au roi mais de ne pas l'avoir attaqué à fond, comme en France en 1789 : "... des cours d'assise, l'égalité devant la loi, l'abolition des corvées, la liberté de la presse, la liberté de coalition et une véritable représentation". Quand au roi de Prusse, s'il veut faire appel au peuple, qu'il ait le sort de Louis XVI !

Cerise sur le gâteau de cet article bien enlevé, une magnifique tirade contre les "principes sociaux du christianisme" qui comme de bien entendu sont invoqués par le faux défenseur prussien du prolétariat. Les principes sociaux du christianisme avilissent le prolétariat, en font une "canaille", or le prolétariat a besoin " de son esprit d'indépendance beaucoup plus encore que de son pain".

Beaucoup plus tard, le 23 février 1865, Marx et Engels publieront contre les lassaliens allemands, soupçonnés (à juste titre) d'accointances avec Bismarck, une déclaration se référant à cet article, qui avait donc pour eux une valeur programmatique : entre les libertés politiques bourgeoises et l'absolutisme, l'autocratie, la féodalité, le corporatisme ancien, le patriarcat et le cléricalisme, toujours choisir les premières sans la moindre illusion envers la bourgeoisie. Comme le résumera Wilhelm Wolf dans un article de l'unique "numéro d'essai" de la Kommunistische Zeitschirft, journal de la Ligue des communistes dont le lancement (avorté) avait été décidé au premier congrès, qui paraît au même moment et reprend la même position, les libertés politiques bourgeoises et l'Etat représentatif moderne forment un champ de bataille applani, où l'on peut dresser "le plan de bataille".

 

L'association démocratique et la polémique contre Heinzen : alliance et luttes avec les démocrates petits-bourgeois.

 

Fin septembre, Marx séjourne dans sa famille de Hollande, auprès de cet oncle Philips, fondateur de la firme du même nom, avec lequel il s'entend bien, pour essayer d'avoir sa part d'héritage. Engels lui écrit longuement sur une "histoire extrêmement curieuse" : un grand banquet démocratique avait été monté à leur insu, et délibéremment en l'absence de Marx, par Bornstedt, avec dans la combine certains militants qui avaient été sceptiques sur le lancement de l'Association ouvrière allemande, comme Seiler. Engels l'apprend au dernier moment et, avec Wollf, Wallau et une trentaine de militants, il parvient à assurer une forte présence communiste dans ce même banquet et à être élu au bureau d'une large Association démocratique fondée en fin de soirée, cédant, peu après, sa place à Marx. Cette petite manœuvre, au delà des aspects personnels, visait à former un cercle démocratique plus large que le mouvement ouvrier, en écartant le noyau communiste de ses initiateurs. En ce sens elle est ratée, car Engels puis Marx (et pas Bornstedt) siègent au bureau de l'Association, dont la grande figure et président d'honneur est le patriote belge, figure de la révolution de 1830, et flamingant actif, Lucien Jottrand, directeur du journal Le Débat social.

Bornstedt avait ainsi tenté de desserrer "l'étau" des communistes. Echec complet pour lui : le lendemain est discutée sa demande d'adhésion à l'Association ouvrière, qui est acceptée après qu'il ait été dit qu'il avait manoeuvré pour disqualifier celle-ci. Selon Engels, ces péripéties ont grandement contribué à donner confiance en eux aux ouvriers et artisans de la Ligue et la construction de ces organisations en poupées russes - la Ligue noyau clandestin de l'Association ouvrière et cette dernière fer de lance de l'Association démocratique – prend alors son véritable essor, alors que peu auparavant, pour ranimer une ambiance languissante dans les réunions, Marx et Engels avaient fait semblant de se disputer sur libre-échange et protectionnisme !

Ces péripéties se combinent à la "question Karl Heinzen". Celui-ci est un démocrate radical, lié à Ruge, basé en Suisse, qui tempête contre "les communistes" en les accusant de diviser la lutte contre la monarchie par leurs attaques contre les bourgeois, se servant d'ailleurs pour ce faire des tirades "antilibérales" des "socialistes vrais" qu'il amalgame aux communistes. Or la DBZ avait publié un tract anonyme de Heinzen contre les princes, en juin, puis interpellé Heinzen d'une manière qui l'incitait à envoyer sa prose, début septembre, et pendant l'épisode du banquet démocratique Bornstedt avait manoeuvré pour différer la publication d'un article d'Engels sur Heinzen, ce qui avait failli mettre fin à leur collaboration. Heinzen avait encore envoyé une réponse, violente et méprisante, au "petit" Engels, à son tour publiée dans la DBZ. Finalement, Bornstedt annonce qu'il ne publiera plus ses lettres de plus en plus dirigées contre les personnes, et, en accord avec Engels, Marx publie sous son nom une série de 5 articles contre Heinzen, connus sous le titre de La critique moralisante et la morale critique (on devrait plutôt traduire morale critiquante et rendre ainsi l'assonance du titre allemand : Die moralisierende Kritik und die kritisierende Moral), Contribution à l'histoire culturelle de l'Allemagne.

Engels avait déjà largement traité le sujet et il avait écrit à Marx qu'il en avait marre de polémiquer avec Heinzen, auquel il aurait volontiers mis une claque. On peut dire qu'il lui avait déjà politiquement réglé son compte en le présentant comme un provocateur bouffon qui nuisait non pas tant à ses cibles communistes, qu'aux partisans de la démocratie en général, dont l'intérêt est l'unité des simples démocrates et des communistes jusqu'à l'instauration de la pleine et entière démocratie. Marx précise d'ailleurs que ses propres commentaires sur Heinzen ne visent qu'à "offrir à l'analyse une matière amusante". Il ne faut pas s'y laisser prendre : sous l'enveloppe des saillies contre le fier-à-bras petit-bourgeois "fulminant contre la réaction, mais réagissant contre le progrès", cette série d'articles contient nombre de clarifications politiques importantes.

Heinzen déplore "l'injustice dans les rapports de propriété" qui ne serait maintenue "que par la force". S'il veut parler des impôts arbitraires et du carcan prussien, alors il doit déplorer que la classe bourgeoise ne soit pas encore parvenue à la domination politique en Allemagne, une domination qu'il ne faut pas confondre avec celle "du bourgeois individuel sur ses ouvriers". S'il parle de la condition des travailleurs, alors il faut que les prolétaires renversent le pouvoir d'Etat qui sert la bourgeoisie. Mais attention : ce n'est pas la domination politique qui fait les rapports de production et de propriété, ce sont ces derniers qui permettent la domination politique. "Si donc le prolétariat renverse la domination politique de la bourgeoisie, son triomphe ne sera que passager" si ces conditions ne sont pas réunies, comme cela s'est produit lors de la phase montagnarde de la Révolution française, et il ne fera que contribuer à la "révolution bourgeoise" en lui donnant l'accélération et l'irrévocabilité qui lui manquaient.

Heinzen affirme qu'il n'est pas de question "sociale" plus importante que "royauté ou république". Mais la résolution de cette question dans la France révolutionnaire a justement conduit les républicains les plus conséquents qu'étaient les Egaux, et avant eux les Niveleurs en Angleterre, à se convaincre qu'ainsi, "pas une seule "question sociale" au sens du prolétariat ne se trouvait résolue".

Dans l'Etat bourgeois moderne, sous la forme d'Etat représentatif constitutionnel ou mieux encore sous sa forme la plus pure, celle de la république de citoyens égaux comme dans les Etats du Nord-Est américain, l'inégalité sociale et la question sociale de la propriété atteint son intensité maxima, d'où la constitution des ouvriers en partis politiques : les chartistes en Angleterre, les "réformateurs nationaux" aux Etats-Unis (Marx, comme les dirigeants de la Ligue avec lui, transpose sur les Etats-Unis la place des chartistes en l'attribuant aux courants qui défendent le libre accés au sol et l'abolition de l'esclavage).

Le "bon sens" politique du petit-bourgeois qui explique la monarchie par le monarque, ou la religion par les prêtres, ne comprend rien à ces rapports sociaux réels. La monarchie absolue s'est formée sous la pression de la bourgeoisie montante, et en Allemagne sa montée est tardive et déformée parce que la bourgeoisie, suite aux défaites du XVI° siècle, y est rabougrie – et la petite-bourgeoisie souvent réactionnaire. On a donc en Allemagne des monarchies princières qui, au lieu de centraliser, décentralisent, tentant de sauvergarder l'apparence des distinctions féodales. Pas de suppression possible des rapports bourgeois si persistent des rapports féodaux. Le prolétariat a intérêt au renversement bourgeois de cet ordre établi, pour avoir les conditions les plus favorables à son union pour vaincre la bourgeoisie.

D'ailleurs celle-ci, représentée par les libéraux – et Marx désigne les Camphausen et Hansemann, qui avaient été les financiers de la Gazette rhénane au temps où il la dirigeait – a déjà peur du prolétariat et aimerait conduire la monarchie absolue à devenir une monarchie bourgeoise sans révolution. Mais elle ne fera pas cela "bénévolement" : les princes sont l'expression de la bureaucratie civile, militaire et écclésiastique, et les ordres féodaux ne veulent pas disparaître. Se dessine ici, entre les lignes, le scenario futur à la Bismarck ...

Les bourgeois voudraient donc faire de la révolution bourgeoise un accommodement avec la monarchie. A aucun moment Marx n'accole les mots "bourgeois" et "démocratique" : il n'y a donc pas de "révolution démocratique bourgeoise" chez lui. Ce qu'il appelle, avec Engels qui emploie d'ailleurs beaucoup plus cette expression, "révolution démocratique", est un soulévement du prolétariat, des paysans et de la démocratie petite-bourgeoise qui, au passage, emporte le morceau en ce qui concerne la féodalité, les princes, etc., et donc déblaie le terrain pour la domination sociale de la bourgeoisie. Mais elle n'est pas démocratique dans ce sens là. Elle l'est au sens où c'est à l'organisation du prolétariat qu'elle déblaie le terrain. Et si déjà certaines mesures de la Convention montagnarde avaient lésé temporairement les bourgeois, la révolution démocratique qui s'annonce pour 1848 devra prendre des mesures similaires et plus fortes encore, appelées à servir de point d'appui à la suite immédiate opposant prolétariat et bourgeoisie : ces mesures sont alors discutées dans les réunions des communes de la Ligue, nous les retrouverons.

Sous ses dehors de matamore, il y a chez Heinzen la tendance à l'alignement du petit-bourgeois sur le bourgeois, dirigeant ses coups sur sa gauche, et susceptible de se réconcilier avec un bon prince s'il venait à exister. Cela, Engels l'avait déjà écrit, mais Marx ajoute une touche importante en dénonçant, dans son dernier article, la référence de Heinzen au caractère fédératif de l'Amérique du Nord, appelant la République allemande une "République fédérative". Sans mettre en cause ce trait en ce qui concerne les Etats-Unis, il estime qu'en Allemagne cela conduit à renoncer à combattre le morcellement féodal, et que c'est une république une et indivisible, c'est-à-dire centralisée à la française, qui s'impose.

 

Le second congrès de la Ligue des communistes.

 

Le second congrès de la Ligue se tient à Londres, à partir du 29 ou plus vraisemblablement du 30 novembre 1847, et jusqu'au 8 décembre. C'est une discussion prolongée et approfondie en petit comité. Nous savons avec certitude que sont présents les trois membres de l'Autorité centrale, Karl Schapper, Joseph Moll et Heinrich Bauer, ainsi que Karl Marx délégué de Bruxelles, Friedrich Engels délégué de Paris où il a passé le mois précédent, et Victor André Tedesco délégué de Liège – ce qui fait au total peu de communes représentées, bien que toutes aient été associées à la discussion. Il devait y avoir aussi un délégué des communes de Londres dont on ignore l'identité. Une lettre d'Engels à Marx annonce la venue de Stefan Born. D'après un texte tardif signé de Marx et d'Engels (une adresse à un meeting genevois pour l'anniversaire de la révolution polonaise de 1830, en 1880), il y avait aussi, chose remarquable, un délégué polonais.

Le congrès se tenait dans les locaux de l'Association ouvrière allemande de Londres. Il semble que tous les soirs et une partie des journées aient été consacrés à des rencontres avec le milieu ouvrier allemand et londonien, dont plusieurs réunions publiques. Le premier soir se tient un meeting de défense de la Pologne, organisé par les Fraternal Democrats, l'association internationale fondée en 1845 avec les chartistes, où interviennent Marx, Engels et Tedesco, arrivés la veille d'Ostende, ainsi que Karl Schapper et Julian Harney – et où l'on chante la Marseillaise. Marx intervient en allemand, traduit en anglais par Schapper, par un discours court et vigoureux que publieront la DBZ et la presse chartiste. Il démystifie le thème de "l'union et la fraternité des nations" – à la veille du "printemps des peuples" ! -, mots qu'emploient les bourgeois, unis par leur opposition aux prolétaires malgré la concurrence, et fait de la "victoire du prolétariat" le "signal de la libération de tous les peuples opprimés". Il ne s'agit pas, en soutenant la Pologne, de restaurer l'ancienne Pologne féodale – paraphrasant l'hymne national polonais, la Mazurka de Dabrowski, La Pologne n'a pas encore péri, Marx affirme que "l'ancienne Pologne a péri". Comment les chartistes, auquels s'adresse directement Marx, peuvent-ils aider à libérer la Pologne ? Pas en formant des voeux pour la libération des nations, mais en renversant la bourgeoisie anglaise !

Marx, Engels et Tedesco s'étaient répartis les rôles et Marx assumait, on le voit, la conclusion révolutionnaire liant émancipation des nations et révolution prolétarienne. Or, nous avons dans le discours d'Engels une formule qu'ils emploieront souvent, à savoir qu'une nation ne peut être libre si elle en opprime une autre – en l'occurrence la libération de l'Allemagne passe par celle du secteur de la nation polonaise occupé par la Prusse.

Ce même 29 novembre au soir, un meeting se tenait à Bruxelles sur le même thème, organisé par un comité de solidarité belgo-polonais, où intervenait Stefan Born (s'il est venu au congrès de la Ligue ce fut donc après) au nom de l'Association ouvrière allemande de Bruxelles. Lors du meeting de Londres Karl Schapper avait transmis aux Fraternal democrats la proposition de tenir l'année prochaine, en septembre 1848, un "congrès démocratique de toutes les nations", à Bruxelles, apportée au nom de l'Association démocratique de Bruxelles par Marx, mandaté par les participants aux meeting comme correspondant entre les deux sociétés. La réponse des Fraternal democrats fait écho au discours de Marx : "Nous n'ignorons pas que c'est sur le véritable peuple, les prolétaires, (...) qu'il nous faut compter pour instaurer la fraternité universelle." Dans les jours qui suivent, Julian Harney fait ratifier cette proposition par l'assemblée des délégués chartistes de Londres et par l'exécutif national chartiste.

Le second jour, les délégués sont invités d'honneur à la séance de discussion publique de l'Association ouvrière allemande de Londres, qui examinait publiquement le Projet de profession de foi communiste. L'examen de la prétendument épineuse question de la "communauté des femmes", prévu pour ce soir là, est reporté pour permettre à Marx, Engels et Tedesco d'intervenir sur les sujets de leur choix. Nous savons qu'Engels a traité de la découverte de l'Amérique et du marché mondial, et que Marx a présenté l'Association ouvrière allemande de Bruxelles puis commenté deux livres : l'Histoire de la révolution française de Louis Blanc, et Les secrets de l'Antiquité chrétienne de Georg Friedrich Daumer – un auteur, qui finira catholique, qui supposait que les chrétiens dans la Rome antique avaient été cannibales, qui sera brocardé par Marx et Engels dans un article de 1850, bien que le compte-rendu de cette réunion, disparu aujourd'hui et connu seulement par le biographe de Bakounine Max Nettlau, donne l'impression que Marx avait ce soir-là approuvé ces théories.

Lorsque Marx revient à Bruxelles mi-décembre, il découvrira un article du Journal de Bruxelles dénonçant un complot international monté en Belgique par des "étrangers", où il était nommément menacé du destin "d'Anarcharsis Cloots", c'est-à-dire de ... la peine de mort. Cette campagne avait été lancée par un démocrate catholique qui avait participé à la fondation de l'Association démocratique fin septembre, Adolphe Bartels, qui avait monté en épingle des anicroches entre démocrates catholiques et anticléricaux qui s'étaient produites lors du meeting pro-polonais du 29 novembre. Marx riposte directement à cette campagne, dans la DBZ du 19 décembre, Remarques à l'article de M. Adolphe Bartels, qu'il qualifie de "plus théocrate que démocrate".

 

La discussion sur le programme.

 

Le coeur de la discussion du congrès, dont nous n'avons pas de compte-rendu, a porté sur le programme. Le Projet de profession de foi communiste adopté au congrès précédent, auquel avait participé Engels, signé de Schapper et W. Wolf, en était la première base. Ce texte en forme catéchétique de questions-réponses partait du but idéal de la Communauté des biens, rendue possible par les progrès de la production, et par les principes universels de la conscience humaine, et réalisable par "l'instruction et l'union" du prolétariat. A partir de là le texte s'attache à définir le prolétariat comme la classe vivant de la vente de son travail au capital, créée suite à l'apparition des machines et des fabriques, en le distinguant bien des esclaves, des paysans serfs, et des artisans. Tout en écartant toute "conspiration" la révolution violente doit être envisagée si nécessaire, mais le passage à la Communauté des biens se fera progressivement à partir de "l'émancipation politique du prolétariat par une constitution démocratique" et des mesures réduisant la propriété privée, développant des ateliers nationaux et l'instruction publique. Le spectre de la "communauté des femmes", attaque vulgaire fréquente contre le communisme, est écarté : pas d'immixtion dans la famille qui évoluera forcément, mais d'elle-même (point 20). Les nationalités fusionneront à terme, et les religions deviendront superflues (points 21 et 22).

Moses Hess, non membre de la Ligue, est intervenu dans la discussion en rédigeant sa propre "profession de foi divinement améliorée" (lettre d'Engels du 26 octobre) qui fut discutée dans les communes parisiennes, et Engels reproche à Marx d'avoir publié trop d'articles de lui dans la DBZ. Outre leur vocabulaire philosophico-humaniste, ces contributions de Hess préconisaient le passage immédiat au communisme dès l'ouverture de la révolution en Allemagne, sans république démocratique servant de champ de bataille entre prolétaires et bourgeois. Ayant réfuté ces positions, Engels fut mandaté par l'Autorité de cercle parisienne (réunion des responsables élus de chaque Commune), pour rédiger un projet amélioré comme contribution au second congrès.

Ce nouveau texte, les Principes du communisme, reprend le canevas du Projet de profession de foi, mais le communisme n'est plus présenté comme un projet idéal visant à la Communauté des biens, mais comme l'exposition des conditions de libération du prolétariat. Pour définir celui-ci Engels repend le Projet en y ajoutant un point sur la distinction entre prolétaires modernes et ouvriers de manufactures, en introduisant l'expression de "révolution industrielle" et en développant ses conséquences, insistant fortement sur les "crises commerciales se produisant à intervalles réguliers".

Le tout aboutit à un point 14, qui expose les grands traits du "nouvel ordre social" rendu possible par la révolution industrielle : gestion commune de l'industrie et association remplaçant la concurrence, "La propriété privée devra donc être également supprimée et remplacée par l'utilisation collective de tous les moyens de production et la répartition de tous les produits d'un commun accord, ce qu'on appelle la communauté des biens." De la sorte la "communauté des biens" n'apparaît plus comme un but idéal mais comme la forme positive de la suppression de la propriété privée, formule qui prend sa place dans la suite du texte. Cette suppression n'est pas possible d'un coup mais va avec l'essor des forces productives (point 17).

Le point 18 développe fortement ce qui n'était présenté que sommairement comme l'adoption d'une constitution démocratique dans le Projet. Démocratie et domination politique du prolétariat sont identifiés (la formule "dictature du prolétariat" n'existe pas), au moins pour l'Angleterre : en France et en Allemagne paysans et petits bourgeois devront s'allier au prolétariat dans la démocratie. La démocratie conduira tout de suite à des atteintes à la propriété privée, présentées en 12 tirets : impôt progressif sur le revenu, expropriation indemnisée (pas dans le cas des rebelles et émigrés) de la grande industrie, ateliers nationaux, "armées industrielles, particulièrement pour l'agriculture", centralisation étatique du crédit, instruction publique, "palais nationaux" pour les "communautés de citoyens" travaillant, rénovation des logements, égalité des enfants légitimes et illégitimes, concentration étatique des transports. Ces mesures, qui s'enchaînent les unes les autres, et qui découlent de la "démocratie", conduisent à terme à l'abolition de l'argent, les moyens de production étant aux mains de l'Etat.

Cette révolution (point 19) de portée universelle, aura un terrain universel : à la fois l'Angleterre, l'Amérique, la France et l'Allemagne avec des répercussions mondiales. La suppression de la propriété privée (point 20) fera de la production au delà des besoins, non plus la catastrophe qu'elle est dans les crises économiques de l'ordre social actuel, mais le moyen de développer les êtres humains se dotant de "nouveaux besoins" – une idée qui sort tout droit des manuscrits dits de l'Idéologie allemande. Dans un paragraphe long et compact, Engels semble avoir voulu contrebalancer l'idée de la possibilité de la communauté des biens par la croissance scientifique de la production, présente dans le Projet, par l'idée que ce sont "les capacités des hommes", libérés de la division du travail, cultivés et complets, qui iront beaucoup plus loin et seront, au fond, la principale force productive. L'essor mécanique et chimique ne suffit pas, écrit-il. L'impression "productiviste" que peuvent aujourd'hui nous donner les passages précédents est ainsi associée à l'idée que l'essor de ces fameuses forces productives devrait avant tout être un développement polymorphe des êtres humains eux-mêmes.

Engels reprend ensuite les points 20 à 22 du Projet (21-23 chez lui), tels quels semble-t-il sauf qu'il introduit, sur la famille, l'idée que la "communauté des femmes" sous la forme de la prostitution, existe dans la société bourgeoise et que c'est en fait "l'organisation communiste" qui, "bien au contraire, la supprimera".

Il rajoute enfin deux points qui n'étaient pas présents du tout dans le Projet, sur les rapports avec les autres partis et sur "les socialistes". En Allemagne, soutien à la lutte de la bourgeoisie contre la monarchie, pour embrayer ensuite sur le renversement de la bourgeoisie. Dans les pays où elle est déjà au pouvoir, alliance avec "'les démocrates", à savoir le chartisme anglais qui est déjà prolétarien et plus proche des communistes que des "petits-bourgeois démocrates", les fameux (et quelques peu fantasmés) "réformateurs nationaux agrariens" aux Etats-Unis, et les radicaux suisses avec une préférence pour "les Vaudois et les Genevois". On remarquera que le cas le plus important, celui de la France, n'est pas détaillé. Or, en ces mois d'octobre-novembre 1847, Engels narre dans ses lettres à Marx ses rencontres avec les démocrates socialisant français que la révolution de février portera bientôt, de façon précaire et temporaire, au gouvernement : Louis Blanc, Ferdinand Flocon.

Le point 24 est l'un des tout premier texte qui oppose "communistes" et "socialistes", et ceci s'explique très conjoncturellement, par l'agacement d'Engels envers la persistance d'idées à la Grün-Proudhon parmi les Straubingers parisiens. "Socialiste" désigne ici tout courant qui préconise des mesures en faveur du prolétariat sans envisager pour autant la suppression de la propriété privée. Sans rentrer dans les détails il en distingue trois sortes : les réactionnaires nostalgiques du féodalisme et du patriarcat, les réformateurs bourgeois, et les démocrates socialisant (justement importants en France), ne préconisant d'alliance qu'avec ces derniers.

Interrompant sa rédaction inachevée, Engels écrit à Marx à la veille du congrès, le 24 novembre, qu'il en est très insatisfait et qu'il faudrait "abandonner la forme du catéchisme et intituler cette brochure : Manifeste communiste". C'est ce dont l'un et l'autre ont convaincu le congrès, qui mandate Marx pour rédiger le dit Manifeste.

 

Une intense activité.

 

Les semaines qui suivent le retour en Belgique sont faites de graves soucis financiers et d'intense activité politique. La maisonnée se compose de pas moins de 6 personnes : Karl, Jenny, Lenschen -Helene Demuth, liée à la famille Westphalen, venue courant 1845-, et les enfants Jenny, Laura, et le petit Edgard, dont la mort à l'âge de 8 ans sera plus tard l'acmé de la misère et du malheur de la famille Marx.

Marx est alors occupé par la polémique avec l'aile cléricale de la "démocratie", qui rallie la réaction, évoquée ci-dessus. C'est la réunion de l'Association démocratique le 20 septembre, qui reçoit une lettre du chartiste Harney et décide de se lancer – non sans un certain orgueil national belge, si tant est qu'il ait existé un sentiment national belge, alors issu de la révolution de 1830 et espérant aller plus loin - dans la préparation de ce grand congrès démocratique continental à Bruxelles prévu pour septembre 1848. C'est un court article qui brocarde Lamartine, Lamartine et le communisme, le 26 décembre, le "grand homme" ayant expliqué au communiste utopiste Cabet que la propriété est un "principe de vie". C'est la grande fête de l'Association ouvrière le jour de l'an, avec Stefan Born et Jennie Marx en maîtres d'oeuvre, introduite par un toast de Marx à la démocratie belge, et prolongé par un banquet où les chômeurs sont admis gratuitement, suivi d'un bal nocturne. C'est la reprise du Discours sur le libre-échange, retravaillé et lu, comme on l'a vu, devant une grande assemblée de l'Association démocratique le 9 janvier.

Au milieu de toute cette activité, Marx date un cahier de décembre 1847, mis au jour par David Riazanov : on y trouve un projet de plan pour le chapitre III du prochain Manifeste communiste, et un texte intitulé Arbeitslohn, Salaire. La DBZ du 6 janvier 1848, rendant compte de la fête du réveillon, comporte justement une note annonçant la publication prochaine d'un exposé de Marx à l'Association ouvrière sur Qu'est-ce que le salaire ? Cette publication n'aura pas lieu, mais en avril 1849 la Nouvelle Gazette rhénane publiera 5 articles de tête formant la brochure connue comme Travail salarié et capital, qui provient des notes et conférences de fin 1847.

 

Salaire et Travail salarié et capital.

 

Marx se trouve à la tête des manuscrits que nous connaissons, d'autres qui ne nous sont pas parvenus, le tout renforcé d'une quinzaine de cahiers d'extraits d'auteurs rédigés depuis 1845 : sur l'histoire de l'économie politique Pecchio, Mac-Culloch, Ganilh, Adolphe Blanqui, sur la technique et les machines Emile de Girardin, Babbage, Ure, Péreire, Rossi, sur les questions monétaires et financières Thomas Cooper, Thomas Tooke, John Wade, Edmonds, Charles d'Avenant, John Misselden (auteur mercantiliste), William Cobbet, Gülich, sur la population Th. Sadler et William Petty, ainsi que les socialistes Robert Owen, John Bray (utilisé et critiqué dans Misère de la philosophie), F.M.Eden, et son cahier de Manchester sur Thompson (ricardien coopérateur), et les annotations des ouvrages du physiocrate François Quesnay.

Le manuscrit titré Salaire comporte des extraits dont certains sont repris de ses propres cahiers d'extraits, citations et mentions parfois très rapides d'Atkinson sur les tisseurs à la main, Carlyle, Mac-Culloch, John Wade surtout, Babbage (simple mention), Ure, Rossi, Cherbuliez sur la baisse relative de la consommation ouvrière, Bray (note critique sur les caisses d'épargne).

Dans la Nouvelle Gazette rhénane du 5 avril 1849 Marx annonce un plan en trois parties : I. le rapport entre travail salarié et capital, II. la disparition des classes intermédiaires autres que le capital et le travail, III. la domination européenne et mondiale de l'Angleterre.

En somme : le rapport de classe, l'ensemble de la société de classe, la mondialisation.

Les 5 articles de Travail salarié et capital traitent : 1) de la nature du salaire, 2) de la formation des prix, 3) de l'historicité des rapports sociaux de production, 4) du rapport salaire-profit, 5) du rapport entre accroissement du capital productif et niveau des salaires.

Le manuscrit Salaire annonce comme "déjà analysé" 7 thèmes dont les 4 premiers recoupent ces 5 articles : 1. nature du salaire, 2. offre et demande, 3. frais de production et temps de travail, 4. rapport de classe salaire-profit. Les 3 autres sont : 5. associations ouvrières, 6. minima global du salaire de l'ensemble de la classe ouvrière, 7. influence des facteurs fiscaux et douaniers sur les salaires. En septembre 1848 Marx donnera une conférence à l'Association ouvrière de Vienne qui semble avoir repris ce plan.

Après la note sur les thèmes "déjà analysés" et les extraits d'économistes, le manuscrit Salaire comporte 8 points qui recoupent les précédents (sauf le dernier) : 1) effet de l'accroissement des forces productives sur le salaire, 2) concurrence ouvriers/employeurs, 3) concurrence des ouvriers entre eux, 4) fluctuations du salaire, 5) minima du salaire, et, beaucoup plus développés : 6) critiques des "remèdes" à la mode, 7) associations ouvrières, 8) "côté positif du salariat".

La rédaction de ce manuscrit donne l'impression que Marx l'avait devant lui en faisant des exposés. Son plan englobe celui de Travail salarié et capital, tout en ne traitant comme lui que du salaire. Si le tout formait la première section d'un ensemble en trois parties, alors nous avons affaire à la suite de la partie consacrée à l'économie politique de l'ouvrage jamais terminé pour l'éditeur Leske, une étape vers ce qui deviendra le Capital. Ces écrits sont contemporains du Manifeste et donnent avec lui une vision d'ensemble, qui embrasse toute la société contemporaine dans sa dynamique mondiale. Comme le fait également pressentir le Discours sur le libre-échange, la maîtrise et l'appropriation de l'économie politique ricardienne fondée sur la valeur-travail est déjà en cours de dépassement dans la pensée de Marx.

Relevons plusieurs traits saillants de cet ensemble formé par Salaire et Travail salarié et capital.

Beaucoup d'expressions prolongent celles du manuscrit de 1844 :

"La manifestation de la vie, la vie active, apparaît comme simple moyen : l'apparence, séparée de cette activité, est saisie comme but." (Salaire), "Et cette activité vitale, [le travailleur] la vend à un tiers pour s'assurer les moyens nécessaires à son existence. Si bien que son activité vitale n'est rien sinon l'unique moyen de subsistance : il travaille pour vivre. Il ne compte point le travail en tant que tel comme faisant partie de sa vie : c'est bien plutôt le sacrifice de cette vie." (Travail salarié et capital).

Le travail aliéné, ou travail abstrait, ou travail lucratif, de 1844, est appelé travail salarié, mais il s'agit bien du même travail. La saisie de l'aliénation devient une analyse économique précise : "L'ouvrier devient une force productive de plus en plus unilatérale, qui produit le plus possible dans le moins de temps possible. Le travail qualifié se change de plus en plus en travail simple." (Salaire).

Le second article de Travail salarié et capital, partant de la formation des prix d'après les frais de production, aboutit à la catégorie de temps de travail car "Déterminer le prix d'une marchandise par ses frais de production, revient à le déterminer par le temps de travail nécessaire à sa production. Ces frais de production consistent : 1°) et matières premières et instruments, c'est-à-dire en produits industriels dont la production a coûté un certain nombre de journées de travail, qui représentent donc un temps de travail déterminé, 2°) en travail immédiat qui n'a d'autres mesures que le temps." Tout en étant fidèle à Ricardo, Marx commence à aller beaucoup plus en profondeur, distinguant travail accumulé et travail immédiat.

Dans le troisième article, il blague son lecteur : le capital, c'est du travail accumulé, n'est-ce pas ? Hé bien c'est aussi pertinent que de dire qu'un esclave, c'est un noir ! Il s'agit en fait d'un rapport social de production, historique, qui a eu un début et devrait avoir une fin. Dans ce rapport social, le travail accumulé est en effet du capital, en tant qu'il s'échange contre du travail vivant : "L'existence d'une classe qui ne possède rien en dehors de sa capacité de travail est une condition nécessaire du capital."

Engels et l'ensemble des commentateurs soulignent le fait que Marx n'a pas encore formalisé sa théorie de la plus-value issue de la valeur d'usage de la force de travail pour le capital. C'est vrai, mais il en est proche, écrivant que le travail vendu par le travailleur salarié a la propriété de créer plus de valeur qu'il n'en vaut lui-même, et que "c'est précisément cette force noble, cette force de produire à nouveau, que le travailleur cède au capital en échange des moyens de subsistance qu'il reçoit."

Le fil conducteur de Travail salarié et capital et certainement des conférences d'où ce texte est issu, est que dans le rapport capital/travail le travailleur est toujours perdant – ce qui doit se comprendre historiquement : le prolétariat est toujours la victime du capital qu'il produit.

Dans une certaine mesure la "loi d'airain des salaires", connue aussi sous le nom de "théorie de la paupérisation absolue", exprime cette idée, mais elle commence à être dépassée par l'idée d'une baisse relative inévitable des salaires par rapport aux profits qui s'affirme dans le scenario pourtant le plus favorable aux salaires : celui d'une accumulation accélérée du capital.

De même l'idée selon laquelle la concurrence entre ouvriers réduit le salaire global de la classe ouvrière à son minima est amendée par un début d'analyse faisant dépendre le niveau des salaires du rythme d'accumulation des capitaux - Marx est parfaitement au fait de ce que les historiens de l'économie ont mis en exergue depuis, à savoir que "l'emploi des machines dans la fabrication des machines" s'est généralisé depuis les années 1840.

De plus cette accumulation supprime les travailleurs au profit des machines, "en congédiant des armées de travailleurs" – et aucun économiste bourgeois racontant que cette "destruction créatrice" créé finalement des emplois, n'osait prétendre qu'ils les mettait à disposition des mêmes travailleurs (ce culot d'inculte, un Emmanuel Macron l'a eu, en 2017, envers les métallurgistes de GM&S de La Souterraine !).

Marx identifie le phénomène de la diminution du capital consacré au paiement du travail vivant, par rapport au capital investi en matières premières et en machines, première esquisse donc, de ce qu'il appellera plus tard l'accroissement de la composition organique du capital. C'est dans Salaire que ce point est le plus précisé : "La disproportion croît en proportion géométrique et non arithmétique.", " ... une loi générale découle nécessairement de la nature du rapport entre le capital et le travail : au cours de la croissance des forces productives, la partie du capital productif qui est transformée en machines et en matières premières, c'est-à-dire le capital comme tel, s'accroît dans des proportions infiniment plus grandes que la partie destinée au salaire"

Combinée au fait que "la condition de l'ouvrier est telle que la satisfaction de l'instinct sexuel en est le plaisir principal", cette "loi" a un effet global qui est tout à fait dans l'intérêt du capital : la surpopulation.

Dans Salaire, sont abordés aux points 7 et 8 le rôle des associations ouvrières – leurs frais et leurs résultats économiques ne sont pas leur justification, celle-ci est "leur activité révolutionnaire" – et le "côté positif" du salariat, à savoir l'existence de travailleurs libres défaits de toutes attaches, que leur union rend aptes à "cette double révolution, celle de l'ancienne société et la leur propre."

Nous avons tendance à lire Travail salarié et capital sous l'angle des approfondissements ultérieurs de Marx, mais en première approche, ces articles sont surtout d'une clarté et d'une pédagogie remarquables, dans un langage souvent populaire, sans aucune démagogie, visant à donner aux auditeurs la "science de leur malheur", comme dira Fernand Pelloutier.

 

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Travail salarié et capital et le Discours sur le libre-échange sont disponibles dans diverses éditions françaises. Les articles de la DBZ contre le Rheinischer Beobachter et contre Heizen se trouvent dans les Oeuvres de Marx en Pléïade, tome III. Dans toute cette section j'ai utilisé et recoupé la correspondance Marx/Engels (Editions sociales) et trois travaux biographiques sur Marx : Franz Mehring, Boris  Nicolaïevski avec Otto Maenschen-Helfen, et Luc Sommerhausen. Le discours du 29 novembre 1847 à Londres et la réplique à Bartels sont cités dans Sommerhausen. L'article sur Lamartine de la DBZ est disponible en français dans le tome IV de la Pléïade, en appendice.

 

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