La tragédie du "on n'a pas le temps"

Voilà où nous en sommes : pris dans la roue, sans pouvoir s'arrêter ni l'arrêter, nous n'avons plus le temps pour nous sauver.

Hier je me suis disputé en ligne avec une amie. Elle est médecin, la trentaine, brillante, divorcée avec deux enfants. Étant bien élevée (famille tendance catholique sociale Télérama), elle est évidemment de gauche, modérée, et à une fibre écologique. Elle mange bio, recycle au maximum et favorise les transports en commun. Ces derniers mois, je lui ai fait découvrir la collapsologie. Esprit cartésien, elle n'a pu qu'être convaincue par la rigueur des données, des faits et des raisonnements : l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle est inévitable, de part le caractère fini des ressources matérielles dont elle dépend. Comme c'est scientifiquement prouvé, c'est d'autant plus dur et déprimant. Donc elle préfère ne pas trop y penser, et continuer de vivre comme si de rien n'était, car, dit-elle, on ne peut rien y changer en dehors des "petits gestes" écolo du quotidien.

Bref, hier elle a répondu à mon message de la veille, simple lien vers mon nouveau billet.

Elle : Pas encore eu le temps de lire. Bonnes réactions?

Moi : Désolé, je ne supporte plus cette réponse récurrente, générale : "pas eu le temps". C'est le coeur du problème, les souris qui courent dans la roue, sans pouvoir s'arrêter ni l'arrêter, ce qui fait que l'on ne s'en sortira pas. 

Elle : Ok

Moi : Et c'est si symptomatique : le contenu importe désormais moins que les réactions qu'il est censé provoquer.

Elle : Écoute je ne vais pas me justifier, c'est inutile. Pense ce que tu veux. Passe une bonne soirée

Moi : Personne n'a à se justifier. Je ne dis pas ça contre toi, don't take it personal, tu es juste représentative. Plus personne n'a le temps pour l'essentiel. Tu diras ça dans 30 ans à tes filles quand la planète sera pour de bon invivable : "Désolé, on n'avait pas le temps". 

Elle : Que je lise ton article à l'instant ou dans une semaine (ou jamais) ne changera rien à la marche du monde.

Moi : Bah voyons. Ne vote pas non plus alors. Ne lis même plus rien sur le sujet. Bosse juste, et fais-toi plaisir le mieux que tu peux quand tu ne bosses pas.

Elle : Tu me pousses sans cesse à me justifier. Je regarderai ça avec ma conscience. Bonne soirée.

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Plus tôt un autre ami, bien plus à gauche, tendance insoumise, administrateur territorial de son État, répondit au lien vers l'article (qu'il a néanmoins lu) par l'emoji "super gros pouce vers le haut."

Moi : Tu en perds les mots ! tongue-out

Lui : Non, c'est très bien ! Je bosse

Moi : Ça bosse, mais toujours en ligne à ce que je vois...wink

Lui : Ouais...

Moi : Victime du système : plus le temps de lire, réfléchir, pris par le boulot et la connexion permanente, la captation du temps d'attention (de cerveau disponible, aurait dit l'autre)

Lui : C'est exactement ça.

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Voilà où nous en sommes : nous n'avons plus le temps pour nous sauver (enfin si, 10 ans, dixit le GIEC).   

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