Croire au Décroithon, et bien plus encore

Mise au point, approfondissement, élargissement, suite à l’article Provoquer l’effondrement : pourquoi, comment. Où désormais l’auteur, illustre inconnu, expert en rien du tout, se risque au « je ». Où il est beaucoup question de cohérence logique. Et où l’on verra que l’idéalisme n’est pas forcément là où l’on croit.

Au moins un objectif aura été atteint : susciter le débat. Mon modeste article ayant eu l’heur d’être repris par certaines plateformes de discussion influentes, il a vite déchaîné les passions, souvent tristes, mais aussi permis de faire émerger des interrogations très légitimes, et d’excellentes objections. Les plus critiques dénoncent, dans le désordre : le caractère farfelu, utopique, nihiliste, irresponsable, voire criminel, du Décroithon. Il s’agit donc d’y répondre, en se livrant à un difficile exercice de réalisme/rationnalité.

En guise d’ouverture, affirmons haut et fort : la situation est (très) grave, mais pas (totalement) désespérée. Si vous partagez, continuez, sinon retournez à vos occupations habituelles.

Qu’exige ce type de situation, sans précédent dans l’histoire de l’humanité ? Un examen froid, clinique, tranchant dans le vif, exposant non pas nos désirs, tous les « yaka, faucon », mais les grandes voies du possible. Un possible pris dans l’étau d’une double contrainte : celle de l’économie, et celle du grand objectif : réduire par deux les émissions de GES en 10 ans, arriver à la neutralité carbone en 2050, si l’on veut éviter la catastrophe écologique.

Or, si on résume, le problème est terriblement simple :

1) Pour éviter le grand désastre planétaire, y a-t-il une autre solution que la décroissance ? Réponse : non.
2) Les décroissants ont-ils la moindre chance d’arriver au pouvoir par les urnes ? Réponse : non.
3) Dès lors, que faire ? (hormis s’écharper sur des forums?)

Totale (et très démagogique) contradiction

Pour le point 1) je vous renvoie à l’article précédent, et à la pléthore d’experts qui l’ont montré et redémontré. Si vous n’êtes toujours pas convaincus, si vous rêvez, attendez comme le messie LA nouvelle énergie du futur, aussi efficace et flexible que le pétrole, mais 100% écologique, 0 carbone, carburant plus vert que vert, alors inutile d’aller plus loin. Si vous approuvez le point 1), passez au point 2) : aucun parti ouvertement décroissant n’arrivera au pouvoir. Quel candidat peut espérer être élu sur un tel programme - réduire la croissance - ? Pas un seul. Lequel se risquerait à l’appliquer, après avoir gagné sur un autre ? Pas un non plus. Répétons-le : décroissance est le synonyme soft de récession. Et quel niveau de décroissance serait nécessaire pour baisser suffisamment nos émissions ? Partageons le monde en deux : d’un côté le bloc des pays dits avancés, USA + UE + Japon. Ces trois-là comptent pour la moitié du PIB mondial. De l’autre, les pays pauvres et plus ou moins émergents/émergés. Ceci ont « droit à la croissance ». S’ils s’en tiennent à un rythme de 2%, alors nous, la moitié riche industrialisée, nous devrions décroître de l’ordre de 4%, sur plusieurs années, pour compenser les émissions de l’autre moitié, et réduire le gâteau global.

Penchons-nous un instant sur le cas français, et les partis les plus « avancés » sur la question. Ainsi Jean-Luc Mélenchon prône-t-il à la fois la décroissance ET la hausse des salaires - donc du pouvoir d’achat - des classes moyennes et populaires. Vous aurez relevé la totale (et très démagogique) contradiction. Parade de la France insoumise : « On met les riches au régime sec. C’est à eux de décroître, pas à nous. » Soit. À condition de ne pas redistribuer l’argent qu’on leur aura piqué, sinon cela ne s’appelle pas diminuer le gâteau, mais juste mieux le partager. Qu’à cela ne tienne. Mais alors, pour arriver à 4% de réduction du PIB, il faudrait saisir la moitié des revenus annuels des 5% les plus riches, ceux qui gagnent plus de 4700 euros par mois. Et ne pas redistribuer les sommes. À votre avis, quelle est la probabilité qu’un tel scénario de politique-fiction se réalise ? Quasi nulle. Et si par miracle il advenait, qu’obtiendrait-on avec cette grande razzia non redistributive sur les riches ? Non pas une récession, mais un effondrement complet et brutal de l’économie française. Bref, si c’est pour en arriver là, nous verrons que le Décroithon a de meilleures chances de réussite. Mais il demande un an d’efforts, de serrage de ceinture individuelle et collective, alors qu’il est beaucoup plus simple et confortable de rêver à un Grand Soir où l’on pendrait et plumerait les riches pour résoudre d’un coup tous les problèmes de la planète.

Que faire pour mettre en oeuvre la décroissance ?

Passons sur Ruffin, Jadot et compagnie. Tous appellent à en finir avec le culte de la croissance, du toujours plus de biens matériels. Mais dans les faits, que proposent-ils ? Au mieux une croissance nulle, un gâteau stabilisé, mieux partagé, et très verdi, décarboné au max (sans recourir au nucléaire, il va sans dire). Inutile de rappeler que tout ceci est très largement insuffisant : si vous avez lu jusque là, vous le savez déjà. Et puis pour les prendre plus au sérieux, attendons qu’ils arrivent à s’entendre sur un candidat, et des listes uniques aux élections.

Nous voilà donc arrivés au point 3) : Que faire ? Que faire pour mettre en oeuvre la décroissance ? Bien sûr, vous pouvez toujours espérer le blocage durable et massif des points névralgiques de l’économie mondiale : les infrastructures pétrolières, les centres de production/distribution des grands groupes, les places boursières, etc... Mais est-ce bien réaliste ? Vous pensez vraiment que les pouvoirs publics vont regarder les bras croisés ? Poussons alors plus loin, avec l’éco-terroriste, plus efficace dans l’absolu : non pas bloquer, mais faire sauter les centres du système. Plastiquage des raffineries et paralysie simultanée du Web par cyberattaque. Perso, je ne valide qu’à moitié le modus operandi, et l’on régresse d’un cran sur l’échelle de la probabilité.

Que reste-t-il alors ? Quels autres voies et moyens pour imposer la décroissance ? Ceux de Greta Thunberg, des jeunes marcheurs du climat ? Sécher l’école et défiler dans les rues pour exiger des Grands de ce monde qu’ils agissent enfin pour sauver la planète ? Croire que des manifs, des sitings vont pousser les gouvernements à entrer en récession ? C’est parfaitement utopique, même si ces mobilisations sont totalement nécessaires pour sensibiliser, informer, développer la prise de conscience. Et tout simplement exprimer notre colère, monter, clamer haut et fort que nous sommes contre le cours destructeur des choses.

Une exigence logique et éthique

Bref, revenons à l’option Décroithon, laquelle n’exclut nullement les autres modes d’action. Par souci d’efficacité, parce qu’à l’ère de Twitter, lire six pages c’est beaucoup demander, je vais couper court. Et tout de suite répondre par la logique aux deux grandes catégories de contradicteurs : ceux contre l’effondrement, et ceux qui pensent que le Décroithon n’arrivera jamais à ses fins (provoquer l’effondrement).

Si vous êtes décroissant, vous êtes persuadés que la décroissance est la seule solution. Or ce n’est pas une solution uniquement dépendante des partis, des gouvernements, comme par exemple la taxation des plus riches, des industries polluantes etc... Vous pouvez et devez l’appliquer à vous-mêmes si vous êtes cohérent moralement. Si vous estimez que c’est la seule solution, alors vous suivez l’impératif catégorique kantien :    « Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action soit érigé en règle universelle ». Or, si tout le monde se met à décroître comme vous le faites, ou pensez bon de le faire, alors tout s’effondre, ou risque fort de le faire, comme je le redévelopperai plus loin. Il vous faut donc assumer ce risque jusqu’au bout. C’est cette exigence éthique qui me fait dire : même si vous doutez que le Décroithon puisse marcher, participez-y, car ce n’est finalement que vivre selon vos principes, appliquer à vous-mêmes ce que vous croyez juste et bon pour planète, humanité incluse.

Enfin, si vous êtes moins engagé, plus pragmatique et sceptique, si vous pensez que le Décroithon ne suffira jamais à abattre le système, si vous craignez de vous priver en vain, soyez rassuré : vous n’avez absolument rien à perdre au jeu. Car de deux choses l’une : soit le Décroithon fonctionne, l’objectif est atteint, le système se casse la figure et vous avez gagné, soit rien ne se passe et vous vous retrouvez avec une année de bas de laine à utiliser comme bon vous semble (vu ce que rapporte les placements en assurance-vie, livrets A, etc., vous n’aurez perdu que très peu d’intérêts).

Si je le peux, beaucoup le peuvent

Reprenons maintenant, pour le plaisir de l’argumentation, la liste des objections, en commençant par la plus récurrente :

- 2% de décroissance, c’est trop peu pour provoquer un effondrement économique, et cela supposerait une décroissance mondiale, chose inenvisageable pour les pays pauvres et émergents, Chine et Inde en tête. Mais affirmer cela, c’est méconnaître la fragilité des systèmes complexes (et surendettés!). Ces derniers n’obéissent pas à une causalité, une proportionnalité simple ; ils sont sensibles au double effet, papillon et domino. Rappelez-vous, la faillite d’un seul établissement, Lehman Brothers, a déclenché la grande crise de 2008. L’hypothèse ici avancée est qu’une seule récession des USA ou de l’UE suffirait à provoquer un effondrement économique.

- Cette minorité décroissante de 10% serait introuvable. Seuls les riches peuvent se permettre de dépenser moins, or ils n’en ont aucune envie, et n’ont aucun intérêt à la faillite du système. C’est là que « je » m’avance, me donne en exemple : modeste professeur, fonctionnaire de base, classe moyenne, j’arrive pourtant à mettre 400 euros de côté, soit 20% de mon salaire net mensuel. Et je n’ai pas hérité, je paye mon loyer, j’ai un gros budget essence pour aller au boulot, et deux filles en garde alternée. Mais il est vrai que je trouve mon plaisir dans des activités peu coûteuses : lecture, musique, sports de plein air, jardinage, jeux de société. Bref si je le peux, beaucoup le peuvent. 10% de la population ne me semble pas totalement hors de portée. Et surtout, j’attends un mouvement comme le Décroithon pour franchir le pas supplémentaire et décisif : ne plus placer mes économies en banques, les sortir du système financier pour ne plus l’alimenter. Sans aller jusqu’à brûler votre argent liquide, planquez le sous votre matelas, ou ailleurs, qu’importe.

- La consommation des ménages ne représente en moyenne que 70% du PIB des pays industrialisés. Donc une réduction de 2% de la première n’entraînerait pas une baisse de 2% du PIB. Très juste. Voilà pourquoi j’évoque un noyau dur de 10%. Il devrait être complété par d’autres contributions, plus modestes. Car tout le monde, comme déjà écrit, pourrait participer au Décroithon, à la mesure de ses moyens. Vous ne voulez/pouvez que décroître de 10%, ou même simplement de 5% ? Pas de problème, c’est toujours cela d’enlevé au système, un pas de plus en vue du grand but : réduire d’au moins 2% le PIB .

Combinons tous les leviers disponibles

C’est le moment d’apporter de nouveaux arguments, d’ajouter des cordes à l’arc de la décroissance. De dire que même les plus modestes ont des marges d’économies insoupçonnées. Qu’il existe un moyen simple et efficace pour alléger à la fois son budget et son empreinte carbone : mangez moins de viande, délaissez les plats cuisinés tout préparés. Cela doit être la priorité numéro 1.

Ensuite, actionnons, combinons tous les leviers disponibles. Achetez moins, c’est très bien. Achetez moins aux groupes mondiaux, chaînes de la grande distribution, GAFAM, etc., c’est encore mieux. Le boycott actif des grandes marques ne fera que démultiplier l’effet du Décroithon.

Enfin, même ceux qui rechignent à réduire leurs dépenses peuvent miner le PIB. Comment ? En rendant des services gratuits. Vous connaissez une personne qui a l’habitude de payer des cours de mathématiques ? Si vous en avez les compétences, offrez-lui ces cours : la somme équivalente sera sortie des comptes de la nation. De même, si vous avez le temps et les moyens de cultiver des légumes dans votre jardin, faites-le, ce sera autant de soustrait au PIB.

Autre stratégie très judicieusement relevée par un internaute : travailler moins pour gagner moins, et donc dépenser moins. C’est beaucoup plus simple et moins frustrant que de devoir, à travail constant, se priver volontairement des revenus de son travail ! J’approuve à 100%, mais tout le monde ne peut pas réduire son temps de travail à sa guise. La plupart des salariés et des fonctionnaires ne le peuvent pas. Dans mon département, en Haute-Savoie, en raison du manque d’effectifs, les demandes de temps partiel sont systématiquement refusées par l’Éducation nationale, sauf pour les femmes faisant valoir d’importantes charges familiales ! Mon choix est donc très binaire : temps plein ou démission. Mais si vous le pouvez, faites-le : travailler moins, gagner moins, dépensez moins.

Un moyen simple pour un objectif simple et réalisable, à efficacité maximale

Si toutes ces stratégies font alliance, gageons qu’une masse critique est atteignable. Il est temps de préciser un point : non, le Décroithon n’est pas une variante des Colibris. Cela était aussi écrit noir sur blanc dans l’article précédent : les petits gestes individuels, s’ils restent isolés, non quantifiés, ont un impact très limité. Pour rester motivé, engagé dans la durée, chacun doit avoir la certitude que son action compte, que l’objectif général a des chances d’aboutir et de vraiment changer les choses. Autrement dit : que les petits cours d’eau, au lieu de se perdre dans les sables, s’additionnent pour faire la grande rivière. Cela, le dispositif du Décroithon le permettrait, avec un compte online mesurant le nombre d’engagés, les sommes économisées, le montant restant pour toucher au but, avec effet d’émulation. Ici, pas de programme électoral ou de plan économique compliqué, pas d’empilement de mesures sectorielles au financement et aux effets généraux plus que douteux. Non : un moyen simple pour un objectif simple et réalisable, à efficacité maximale.

À ce stade, il faut s’attaquer à un discours, un sentiment montant et inquiétant : tout serait voué à l’échec. Un crash économique ne changerait rien, le capitalisme s’en remettra comme toujours. Parmi les gens de gauche, on assiste ainsi à une sorte de déification du capitalisme, sorte de monstre mi-hydre mi-phoénix, multiforme, invincible, renaissant sans cesse de ses cendres. Et c’est l’une des grandes victoires de l’idéologie dominante, d’avoir réussi à enfoncer cette croyance dans la tête de ses opposants.

Brisons ce sortilège, rétablissons une vérité on ne peut plus banale : le capitalisme, le consumérisme, le productivisme, tous ces « ismes », ne tiennent que parce que nous travaillons, consommons, épargnons, boursicotons. Le système et ceux qui sont à son sommet n’ont aucune vie autonome, planqués dans une sorte d’Olympe des dieux du CAC 40.

L’économie mondiale, un gigantesque système de Ponzi ?

Que le capitalisme se soit remis des grandes crises n’implique pas qu’il surmontera ipso facto la suivante. Loin de se répéter, l’Histoire avance. Le crack de 1929 a débouché sur le New Deal, l’État providence, et un ensemble de régulations, on ne va pas s’en plaindre. La croissance des Trente glorieuses a ensuite amené une amélioration notable et partagée des conditions de vie dans les pays industrialisés. Nous savons désormais ce qui l’a permise : le pétrole, énergie bon marché au rendement inégalé. Cette ère d’opulence facile s’est achevée avec les deux cracks pétroliers. Depuis, nous vivons une longue séquence de contrainte/déclin énergétique, vouée à s’aggraver. La dette a pris le relais du pétrole pour maintenir artificiellement la croissance. Or c’est un commentaire qui revient souvent : les États sauveront toujours le système en actionnant l’arme magique de la planche à billets (ou plutôt sa version numérique et virtuelle : le QE ou assouplissement quantitatif). Sauf qu’il y a tout lieu de penser que nous sommes arrivés au terme de cette fuite en avant. Répétons-le : les États n’ont plus de marge de manœuvre, ils se sont surendettés pour secourir l’économie en 2008, et les taux d’intérêt sont déjà négatifs. Certes, il y a toujours la possibilité de laisser filer les déficits, donc de s’endetter un peu plus, comme le souhaite Macron avec l’assouplissement de la règle européenne des 3%. But : soutenir à tout prix la croissance pour éviter une récession avec crack financier à la clé. Car si les créanciers perdent l’espoir d’empocher des gains, même faibles, ou s’ils voient le cours de leurs actions baisser, parions qu’ils voudront être remboursés de leur mise. Le système économico-financier doit donc s’endetter pour grossir et éviter d’avoir un jour à payer ses dettes. En langage d’initié, on appelle cela un système de Ponzi. Dans quelle mesure l’économie mondiale est-elle un gigantesque système de Ponzi ? C’est aux experts d’y répondre. Mais si notre hypothèse est vérifiée, alors une récession ferait bien tout s’effondrer. Certains rétorquent : le big default, le game over, la banqueroute, n’est pas la seule conséquence possible. Une grosse récession peut déboucher sur de l’hyperinflation. Certes, mais de l’hyperinflation ça se termine comment ? Mal, très mal en général.

Impossible de rebooter à l’identique

Nous en arrivons donc à l’objection majeure : je n’aurais rien d’autre à proposer que la stratégie du chaos, de la table rase, de la destruction salvatrice (à la Daesh, j’ai lu...), avant une très hypothétique grande refondation. Or, on sait sur quoi les situations de chaos débouchent : au pire, la guerre de tous contre tous ; au « mieux », l’écrasante majorité en ressort plus accablée, soumise et appauvrie qu’avant, tandis que les puissants, toujours plus renforcés et protégés.

Diable, d’où sort cette prétendue loi immuable de l’Histoire ? Pourquoi les dominants s’en tireraient-ils à tous les coups ? Pourquoi serions-nous incapable de tirer les leçons de l’Histoire, contraints de répéter les mêmes erreurs, de repartir sur le même logiciel ? C’est voir l’histoire par le petit bout de la lorgnette, celle du 19ème et du 20ème siècle, où les expériences alternatives au capitalisme ont toutes échoué. Alors élargissons l’angle, et prenons un seul exemple célèbre : Rome s’est bien effondrée, son système économique et politique, et ses élites avec.

Quoi qu’il en soit, même si les peuples se laissaient faire, il serait strictement impossible de rebooter à l’identique : nous n’aurions ni l’argent, ni les ressources énergiques et matérielles pour relancer le business as usual, la grande machine à extraction/exploitation/pollution.

À moi de vous taxer de doux rêveur...

Soit. Mais pourquoi vouloir cet effondrement, ce saut dans le vide sans parachute, pourquoi ne pas travailler à une transition, une décroissance douce ? Pour une raison simple : la décroissance ne passera pas par la politique traditionnelle, le jeu des partis, des réformes institutionnelles. Si nos économies sont bien contraintes à la croissance pour ne pas s’effondrer, si le vélo doit avancer à tout prix, si s’arrêter = tomber, alors regardons les choses en face. Nous ne sortirons pas si facilement du grand dilemme de notre temps : avoir à choisir entre nos fins de mois et la fin du monde. Avoir à choisir entre d’un côté la préservation de nos emplois, de nos revenus, bref de nos moyens de subsistance, et de l’autre le sauvetage de la planète, et donc de nous-mêmes, et ce qu’il exige, la décroissance. Répétons-le, tant la pédagogie est l’art de la répétition : décroître c’est consommer moins, et donc produire moins. Cela signifie soit moins de revenus soit moins d’emplois. Si les populations refusent une baisse de leur pouvoir d’achat, alors décroissance = chômage massif. L’autre voie, évidemment la plus désirable, est que nous acceptions tous ensemble de réduire drastiquement notre temps de travail, donc notre pouvoir d’achat, pour produire/gagner moins tout en préservant les emplois. Mais si vous pensez sérieusement que cela passera par les urnes, alors à moi de vous taxer de doux rêveur...

Ainsi, faute de décroissance, nous risquons fort de continuer sur cette lancée encore quelques décennies, tant que la dette et les réserves fossiles le permettent. Nous polluerons peut-être moins, grâce à plus de sobriété et d’efficience énergétique, mais toujours beaucoup plus que n’en peuvent supporter la planète et ses écosystèmes. Dans ce cas, je le réaffirme sans ambages : je préfère un grand crash économique à court ou moyen terme, qu’un effondrement dans 10, 20 ans quand nous serons quelques milliards de plus sur une Terre surchauffée et définitivement dévastée.

C’est souvent cela la politique : entre deux options insatisfaisantes, choisir la moins mauvaise. Or un effondrement économique en 2020 serait bien moins pire qu’un en 2030.

Développer un réseau de centres de résilience

Terminons par la meilleure objection pour la fin : avant de vouloir l’effondrement du système, ne serait-il pas préférable, et même indispensable, de préparer en premier l’après, pour limiter la casse, éviter un chaos, un vide naturel qui serait vite occupé par la force et la violence ? C’est parfaitement exact. Mais là encore, considérons ce qui est réalisable, ne nous berçons pas d’illusions. Je cite le commentaire d’un internaute : « Il faut cesser progressivement mais aussi rapidement que possible d'utiliser les services de la société actuelle. Services dont le vrai prix est inacceptable. En parallèle, nous construisons une nouvelle société, physiquement incrustée dans l'ancienne mais qui interagit de moins en moins avec elle et s'en détache rapidement. » Malheureusement la réalisation de ce grand système D, qui resterait « dormant » avant d’entrée en service après l’effondrement, est utopique. Qui le financerait ? Pour le coup, ces investissements représenteraient un coût total sans comparaison avec le Décroithon ! Car on parle ici de préparer un après pour tous, non pas de quelques fermes en permaculture ou d’une poignée d’éco-villages dispersés dans le pays.

Alors, peine perdue ? Attendons ou provoquons la fin en bricolant chacun ce que l’on peut dans notre coin ? Non. Il y aurait bien une possibilité de se préparer un minimum au pire : développer un réseau de centres de résilience, réunissant des compétences, des savoir-faire et techniques low-tech rapidement mobilisables, ainsi que des outils vite réplicables. C’est l’idée d’Yves Cochet, qui plaide par exemple pour la relance de la traction animale. Ces centres commencent à apparaître ça et là. L’étape suivante serait de coordonner leur développement, de les financer par du crowdfounding, pour arriver à un maillage territorial cohérent.

Entrer dans l’âge des low tech

J’en termine ainsi par un appel : les ingénieurs sont désormais à la pointe du combat pour la décroissance. Ils démontrent implacablement par la science, développent les meilleures analyses, et alarment sur l’inéluctabilité d’un effondrement sans changement de modèle. Mais leur engagement est jusqu’à présent purement critique et intellectuel. Au mieux font-ils du lobbying auprès des institutions. Or, de par leur formation, ils sont les plus à même de s’investir dans la préparation concrète de l’après. Jean-Marc Jancovici est l’un de ces grands ingénieurs médiatiques. Mais il n’est pas le seul. Je pense tout particulièrement à Philippe Bihouix, tout aussi pertinent, et opposé au nucléaire. C’est l’auteur de l’âge des Low tech. Or il est temps de passer du papier à la réalité, d'entrer de plain-pied dans ce nécessaire âge des low tech !

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