Un coup d'épée dans l'eau ?

Partout dans le pays, des femmes et des hommes se mettent en ordre de marche vers l’utopie d’une communauté fraternelle, solidaire, engagent leur parole dans le débat public. Dans l’arène médiatique, des cracheurs de feu enragent quand hier ils dénonçaient en vain la bureaucratie des structures institutionnelles et leur mode d’organisation hiérarchisée au service du contrôle social.

Attentifs aux vents de la contestation qui soufflent dans les ramures du Web, les spectres du marxisme hantent les chaumières comme le père d’Hamlet les remparts du château d’Elseneur. Les fantômes des insurgés d’antan murmurent à l’oreille des confinés des airs de changement, appellent de leurs vœux un monde qu’ils n’ont pas connu. Partout dans le pays, des femmes et des hommes se mettent en ordre de marche vers l’utopie d’une communauté fraternelle, solidaire, engagent leur parole dans le débat public. Dans l’arène médiatique et blogosphérique, des cracheurs de feu surgissent avec rage et des-espoirs quand hier ils dénonçaient en vain la précarité des services publics, la bureaucratie des structures institutionnelles et leur mode d’organisation hiérarchisée au service du contrôle social.

Nos rues et nos routes sont désertées comme dans une série télévisée de morts-vivants. Signe que nous étions des morts en sursis. Serons-nous vivants demain ? La nature des débats qui circulent hors des sentiers battus pose une question lancinante : comment ? Comment mobiliser toutes les consciences susceptibles d’inaugurer des temps nouveaux ? Que l’on pourrait traduire de façon plus prosaïque par : de la manière d’accommoder la stratégie aux objectifs de la transformation sociale et politique. Comment donc susciter un assentiment généralisé, puiser dans la diversité des ressources collectives ? Comment concilier la dialectique de la pensée et de l’action ? Ensemble. Pensagions ensemble. Du verbe Pensagier.

  • Pensagier = 1 - Action de penser l’action, sagement mais sûrement ;

                              2 - Pensée agissante ;

                              3 - Action pensante.

                           =  petit néologisme à l’usage des pensagitateurs.

  • Pensagitateurs = citoyens déters qui savent conjuguer le verbe pensagier par tous les temps.
  • Déters = apocope de déterminés.
  • Apocope = chute d’un ou plusieurs phonèmes à la fin d’un mot. Vient du latin apocopa, du grec apokopê, de apokoptein, retrancher. A ne pas confondre avec apoplexie.., ce à quoi on s’expose si ça continue…

Le grain viral enraye la machine infernale de l’économie de marché mondialisée, nous convie à méditer et partager le pain quotidien à la table des réseaux. Les circonstances nous invitent à entrer sur la scène momentanément désertée du théâtre de la marchandisation, à imaginer une autre pièce, qui n’a jamais été jouée, une nouvelle intrigue animée par de nouveaux personnages du corps social, sans couronne ni lauriers. De substituer au dogme de l’argent, après l’ère théologique, de nouvelles croyances, à hauteur du genre humain, universel et singulier. Et traverser les jours où nous sommes, un pied dans l’exercice de la vie, l’autre engagé sur des sentiers irrévélés. Levons une armée de pensagitateurs, décidée à en découdre, à ne plus se soumettre et accepter l’inacceptable. Continuons de passer en revue les petites et les grandes ignominies de nos vies, nos vies professionnelles, et abolissons le règne de la déraison.

Ainsi donc ensemble, agrégeons les témoignages qui pleuvent sur la toile, enregistrons les théorisations critiques et les aversions, et menons bientôt des actions sensibles de terrain qui sèmeront au devant de soi les germes d’une nouvelle aventure. Pensagions donc. Et revisitons tout ce qu’on ne veut plus demain. Sorte de manuel de pensaction.

 

Il a fallu en avaler des couleuvres, et des grosses, du genre boa constrictor qui vous prend à la gorge et vous étouffe, de la novlangue managériale bien indigeste comme le service du personnel rebaptisé « direction des ressources (in)humaines », le « management participatif » pour dire gentiment « ferme ta gueule », et autres « grilles d’évaluation » pour évaluer l’tâcheron sous toutes les coutures histoire d’agiter la carotte et le bâton. Et puis les acronymes ! Putain d’acronymes ! Des robocodes, des coquilles vides, les acronymes s’émancipent de leur support original, au point de constituer une nouvelle langue, on noie le poisson sous des majuscules, c’est bien connu : plus c’est gros, plus ça passe. Les exemples ne manquent pas de la fumisterie à l’œuvre, un remake en couleur du langage orwellien. Un maître du roman d’anticipation le George ! En bon françois, on dirait volontiers « Langaiges contrefaitz de jobelins », et l’on croit pas si bien dire ! La formule sent la farce médiévale, disons plutôt la sotie, il s’agit littéralement d’un langage de sots. Les biens-nommés ! On aurait presque deviné, même si on cause pas l’ancien français. Un linguiste avisé a dégagé trois niveaux de signification pour définir le « jobelin » : il désigne le langage des malfaiteurs, celui des amuseurs publics (nos cadres « managers », des jobelins vous dis-je !), et enfin des sodomites spécialisés. Dans ce dernier cas, nos linguistes émettent une petite réserve interprétative. Qu’ils n’aient aucune réserve sacré nom d’une pipe ! A considérer c’qu’on nous met dans l’arrière-train, on valide la troisième acception avec d’authentiques et profonds témoignages, vous pouvez imaginez.

Quel salarié d’entreprise, fonctionnaire ou contractuel n’a pas été excédé par cette invasion délétère de méthodes importées du secteur néolibéral avec un langage trompeur ? Quant aux marcheurs de la République, rappelez-vous grand Dieu ! Des révolutionnaires, conformément au bréviaire de leur mentor alors candidat à la présidence de la République : « Révolution » ! On aura mal compris. C’était pas le contenu du programme parbleu, mais ce qu’il déclencherait, alors ? Ils marchent pas les marcheurs, ils courent, non vers l’horizon lointain de notre devise républicaine, mais à marche forcée vers sa dissolution programmée. En remplissant tant et plus la bourse des Harpagons.  De quelle considération doivent jouir les plus fortunés d’entre nous quand devant nos yeux l’essentiel à notre vie collective est assuré par des travailleurs peu rémunérés, directement exposés aux risques de la contagion ?

Alors on a une armée de managers. Du temps perdu à un fric fou. Des nuisibles rigoureusement inutiles dans tous les secteurs d’activité, employés à tenir les travailleurs véritables sous la férule autoritaire des suppôts du Capital. Par exemple nombre de cadres de l’administration hospitalière puisque nous y sommes, dont on a, ici et là, dénoncé l’effectif pléthorique au regard du manque de soignants. Vous voyez de qui je parle ? Ces cuistres et autres bigots qui évaluent et font chier ceux-là mêmes qui se coltinent la mission. Faudrait i voir qu’ça cesse nom di diou !! Et plus vite que ça !

Pensagions : faisons de ces pieds de grue de fins limiers pour s’en aller débusquer la fiente nichée dans les paradis fiscaux. Pour sûr ils ont des aptitudes à renifler la merde.

Autre exemple d’abêtissement, qui touche les p’tits d’hommes, rien moins que l’avenir de l’homme c’est pour dire : dans le champ de la psychologie de l’enfant, où l’infans inaugure l’avènement du sujet humain. Ici, les pratiques pédopsychiatriques ont trop souvent recours à l’outil chimique des psychotropes (entendez « l’assommoir ») pour « calmer » (entendez « assommer ») les enfants, pacifier leurs pulsions et mouvements de vie au profit du fonctionnement social. Il n’est que d’observer le spectre hallucinant et délirant de la nosographie pour s’en convaincre (voir le DSM-5, la dernière édition du Manuel statistique et diagnostique des troubles mentaux). Trente ans de pratique dans le champ médico-social et psychiatrique nous ont convaincu de l’inanité des traitements médicamenteux chez l’enfant. Et sur la boîte à bonbons bien toxiques, l’étiquette acronymique. De l’acronyme à gogo, un délire d’accrocs à l’acronyme, que les parents, parfois même les enfants, reprennent en chœur : « il est TDAH, ou TCC, TED, TOC… ». Et que dire des TSA (Troubles du Spectre Autistique) qui, telle la marée montante, excèdent allègrement le cas d’enfants exprimant l’étrangeté d’un repli massif ? Le spectre s’étend inexorablement aux multiples manifestations de retrait chez l’enfant, en classe par exemple, parce que simplement timide, ou que ça les lui brise menu d’être entre quatre murs. Le commun entendement du sujet-enfant l’identifie à un type de comportement spécifique qui est supposé faire l’objet d’un traitement tout aussi spécifique. Le « je » prime le « nous » qui s’en tire à bon compte, sur le dos d’un enfant en l’occurrence, point aveugle des actes en psychiatrie et neuropsychiatrie infantiles. Folie. Déraison. Il s’agirait encore d’en finir avec la police des familles. Cessons de stigmatiser les familles autant que les enfants « troublés » (mais par qui ?) pour des motifs idéologiques et historiques qu’il serait utile d’examiner. La famille, l’enfant, deviennent « des objets » d’investigation, projetés au-dehors du « nous », et de fait, traités comme tels.

Le pouvoir médical n’est pas un fantasme. Foucault avait tout juste quand il fustigeait l’extension du domaine médical, son pouvoir et son savoir. La relation thérapeutique est asymétrique, le patient infantilisé. L’exemple actuel de l’hydroxychloroquine est à cet égard intéressant. D’aucuns déplorent la perte de confiance, le discrédit qui frappent les instances représentatives médicales. Celles-ci ont évacué le Pr Raoult quand d’autres lui accordent manifestement plus grand intérêt. On se dispute dans les rangs d’Hippocrate ! Actuellement, des médecins au chevet de nos malades en réanimation disent devoir composer et utiliser des médicaments alternatifs pour gérer la pénurie. Alors, la cohérence là-dedans ? Nous nous garderons ici d’alimenter les théories complotistes qui proclament l’intérêt de laboratoires pharmaceutiques (même si ces industries présentent des enjeux financiers et des conflits d’intérêt avec des experts médicaux).  Dans la situation d’exception que nous connaissons, ne serait-il pas opportun d’informer, et de laisser tout patient responsable décider pour lui-même, en connaissance de cause, conscient des possibilités et des incertitudes tout autant ? Susciter ainsi son consentement éclairé ?    

Le jeu de l’autorité, du pouvoir et de l’influence est indéfiniment reproductible.   Nos enseignants ont, tout comme les soignants des hôpitaux, une conscience professionnelle qui les porte parfois à supporter plus que de raison. Les enfants sont aux personnels de l’Éducation Nationale ce que les malades sont aux soignants : semblables à des proches. Alors ça oblige plus sensiblement dirions-nous. Le livre des doléances de l’Éducation Nationale égrène un nombre conséquent de chapitres en souffrance. On ne va pas faire un retour dans le futur et discipliner nos rejetons, comme au temps des blouses uniformes des écoliers et des maîtres. Aucun parent ne se serait permis de discuter la sacro-sainte autorité, de celle jadis dévolue à la patria potestas du pater-familias. Il conviendrait plutôt de prendre les choses où elles sont et de restaurer un sens pédagogique branché sur la réalité des élèves. Dès lors, l’enjeu d’une conception horizontale du travail éducatif et pédagogique est de taille. Ici comme partout ailleurs dans les structures dites à tort « collectives », il est grand temps de sortir du complexe de la hiérarchie, d’une autorité dominante, supérieure, qui infantilise, déresponsabilise les protagonistes, absolutise le pouvoir de l’un, la figure du chef, sur les autres, les subordonnés. Cesser de réduire à la circonférence crânienne d’un individu le volume de compétence disponible, mais lui substituer la richesse d’intuition et de savoir d’un nombre plus large d’individus pensants. A ce niveau d’interprétation des rapports sociaux, la notion de « Sujet » gagnerait à investir le collectif aux dépens de l’individuel auquel nos représentations épistémologiques l’ont abusivement rabattu. Le Sujet de l’action n’est peut-être pas celui qu’on pense en définitive. Il faut le chercher plus loin qu’en l’individu pris isolément. Tout un chacun est un sachant. Dépositaire du fonctionnement des dispositifs d’organisation, entreprises et services publics. Il constitue un maillon des rouages de la mécanique à l’œuvre. A égalité. A nous de coordonner collectivement les différentes activités, spécifiques et non moins équivalentes.

Les pratiques professionnelles sont sous le joug d’autorités, directeurs, sous-directeurs, chefs de service et cadres supérieurs, légitimés pour ordonner des décisions qui soumettent plus qu’elles n’associent. C’est un mal pernicieux, infantilisant, nous l’avons déjà dit, culpabilisant, qui mue l’autorité en autoritarisme. Nous sommes conduits à devoir considérer les limites du subjectivisme pour embrasser le champ ouvert au « nous » collectiviste. Un « Nous » en majuscule où jouerait la diversité des individus reconnus pour ce qu’ils sont, c'est-à-dire des parties d’un tout qui les définit et est défini par elles. Ainsi, sortir des figures tutélaires, de la toute-puissance illusoire dévolue à l’un ou quelques uns aux dépens des autres. Abolir la conception pyramidale de nos sociétés qui gangrène le principe démocratique. De la sorte, l’œuvre d’art collective à réaliser suppose d’agréger l’énergie des masses pour éveiller les consciences à leur propre création, à leur potentiel de réalisation. Cela suppose de ne plus s’en remettre à une quelconque figure charismatique, ou régalienne, mais de reléguer sur le compte de l’immaturité des sociétés humaines le culte de la personnalité, petit père des peuples et autres grand Timonier. Et des présidents qui s’en vont avec solennité cultiver les symboles de la verticalité, marcher sur le parvis du Panthéon, ou dans la cour du Louvre.

Pensagions et dénonçons l’aveuglement des dirigeants, leur égoïsme attaché à l’intérêt d’une classe, leur prédilection pour les signes extérieurs de puissance et de gloire, leur appétit de richesse. Prenons garde cependant de ne pas trop courir le risque de produire paradoxalement ce que l’on dénonce, et de renforcer ainsi l’édification de bustes d’airain qui ont bon dos. Certes, ceux-là font tout ce qu’il faut pour qu’on les haïsse, mais nous en sommes peu ou prou comptables. Dans une société structurée autour du concept de sujets individués, sujets du désir dont l’objet de satisfaction serait régulé du dedans, il apparaît logique que l’organisation politique, l’action sociale, s’attachent à ordonner la cohésion suivant ce vecteur de représentations. Face au risque d’éclatement, l’atomisation que suggère la pluralité des individus-sujets appelle immanquablement des instances d’autorité pour les régenter. Nous avons à cet égard constaté la dimension répressive du gouvernement contre les manifestations des gilets jaunes par exemple. Dans la logique individualiste, c’est toujours à un autre individu institué et ses satellites qu’est dévolue la décision d’administrer nos existences, sous le masque de l’oppression ou de la providence.

Encore une fois, la période inédite que nous vivons devrait nous conduire à saisir la balle au bond, et commencer de définir les termes d’une communauté u-topique, peut-être transnationale tant nous nous révélons semblables humains face à la pandémie. La recrudescence testimoniale qui jalonne médias et blogosphère plaide en faveur d’un ressaisissement collectif. La moitié de la population de la planète en confinement est une forme de catastrophe qui résonne fort. Il y a là une dimension cataclysmique démesurée dont on a peine à concevoir qu’elle puisse être l’expression d’une humanité acquise au souci de la préservation de la vie, ça se saurait. Le Capital s’efforce de se préserver « quoiqu’il en coûte », de perfuser le malade boursier et spéculatif avec le sérum liquide des Banques centrales, de le maintenir en vie quand pèse la menace de sa dislocation. Et de confiner à tour de bras avec force diligence afin de se concilier la bête qui gronde. Les gesticulations dramatico-comiques de la marionnette étatsunienne, pantin désarticulé, Pinocchio dont le nez pousse comme le haricot magique, expriment une fois de plus le mensonge capitaliste.

Frères humains, qui après nos chers disparus vivons, pensagions. Les fantômes nous chuchotent à l’oreille des mots doux, espérons qu’ils ne se retireront pas trop tôt dans les limbes d’outre-monde comme l’onde se dissipe après un coup d’épée dans l’eau.

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