Le virus nouveau est arrivé

Les temps nouveaux charrient souvent des visions d’apocalypse. Peut-être conviendrait-il d’assigner à la pandémie actuelle un argument téléologique plus modeste sur le chemin de la Parousie. Dans l’attente que le Verbe fait chair ne survienne dans un grand bouleversement annonciateur de la fin des temps, le Logos viralisé ne circulerait-il pas parmi nous tel un signe précurseur ?

Les temps nouveaux charrient souvent des visions d’apocalypse. Peut-être conviendrait-il d’assigner à la pandémie actuelle un argument téléologique plus modeste sur le chemin de la Parousie. Dans l’attente que le Verbe fait chair ne survienne dans un grand bouleversement annonciateur de la fin des temps, le Logos viralisé ne circulerait-il pas parmi nous tel un signe précurseur ? Le Covid-19 avancerait ainsi sous le masque du Chiffre de la petite Bête.

Sur le plateau occidental, le poids des sacrifices humains pèse plus lourd au trébuchet que son symétrique oriental. À l’Ouest, comme animé d’une étrange mission (anté)christique, le coronavirus suscite une puissante émotion, si forte que la sensibilité sélective des Occidentaux oblige leur classe dirigeante à suspendre ses machines infernales. En Europe, dans la réclusion du confinement généralisé, la mort de semblables plus proches réveille les consciences anémiées, affecte le confort des cécités volontaires et tend à aiguiser l’acuité du regard. Et si, au prix de douloureuses blessures, mère Nature nous invitait à revoir notre copie et bâtir un nouvel avenir, guidé par le bien commun ?

L’Esprit du coronavirus sévit sous toutes les latitudes, le Paraclet vengeur nous souffle dans les bronches. Il s’insinue et grippe les rouages de la mécanique capitaliste, déboussolée, mise à terre, atterrée comme l’enfant devant son château de sable gagné par la vague. Les thuriféraires tirés à quatre épingles, les ronds de cuir des assemblées blablamentaires, les cupides élites des multinationales implorent le Saint Graal de la Finance comme le nourrisson le sein de sa mère. Ceux-là, freinés dans leur élan mortifère, invasif et destructeur des espèces animales, de la biosphère, demeurent indifférents aux mauvais augures, et désespèrent de poursuivre à marche forcée leur macabre dessein comme Crassus aux Parthes. Sur les routes de France, dans les usines et les commerces alimentaires, des travailleurs continuent de maintenir le fil d’Ariane du nécessaire, d’autres nourrissent le superflu, les autorités craignent la récession mais pas le ridicule, elles promettent de se souvenir des courages et dévouements du personnel hospitalier, c’est l’école des fans.

Dans leurs zones de confinement, les cariatides s’affranchissent de leur servitude volontaire, se libèrent des chaînes commerciales, échappent, le temps d’un soupir, à l’inquisition monétaire, se réfugient dans la paix du cloître domestique comme jadis en la trêve de Dieu. L’air respire moins le virus que la peur du virus. Peu à peu, le silence pacifie l’atmosphère hier survoltée, les oiseaux squattent les places publiques, le ciel s’éclaircit, dégagé des fumées opaques des industries à flux tendu. L’humain présomptueux réapprend le réel à ses dépens, s’octroie un répit imposé, le temps peut-être de savoir à quel Saint se vouer.

La mort a frappé à notre porte, avec insistance à Alep, à Homs, sur des radeaux de fortune venus d’Afrique, mais nous sommes restés indifférents, cela ne nous concernait pas. Aujourd’hui encore, incessamment échoués aux rivages de la Méditerranée, des êtres humains sur des périssoires croient s’embarquer pour Cythère, disparaissent souvent, sans toit ni loi. Nous apporteraient-ils la peste, ils ne seraient pas davantage reconduits manu militari, rendus au misérable destin des infortunés par nos garde-frontières. L’étranger est refoulé plus doctement parfois, ou exploité sous le statut de clandestin, toléré par des âmes charitables, mais rarement accueilli avec l’hospitalité qu’on accorde au bienvenu. Les migrants repoussés hors de nos citadelles préfigurent la guerre contre l’ennemi viral qui n’est en définitive qu’une guerre contre nous-mêmes.

Nous sommes parties d’un ensemble, espèce disséminée au monde de la multiplicité qui nous porte autant que nous le portons, fût-ce à notre insu, comme un porteur sain, asymptomatique, avant que la poussière ne retourne à la poussière. L’au-delà ici-bas, le divin habite le monde sensible de la phusis, la matière nous conjugue à tous les temps, dans ses déclinaisons animales, végétales ou minérales, forme le réseau subtil de nos alliances rhizomiques. Nous ne saurions être étanches au malheur d’autrui. Si l’isolement nous confine à un temps suspendu, nous décale, invite aux jeux de l’imaginaire et de la dérision, à la méditation, il est aussi propice à l’extension du domaine de la pensée au sensible et au devenir. Et de questionner pour le moins les valeurs fétichistes et boursières qui gouvernent nos sociétés civilisées.   

Désormais, nous apprenons à devoir nous situer les uns par rapport aux autres, à distance respectable, nous apprenons à nous en-visager autrement que nous avions coutume de le faire, quand nous nous soumettions au pouvoir discrétionnaire d’autrui, oublieux des égards où tout un chacun se cultive dans le regard de l’autre. Dès lors, faire un pas de côté, sortir de la promiscuité comme on lève la tête du guidon, et dans l’espace ainsi restauré, tomber les masques pour accommoder notre regard au visage d’autrui, accueillir la fragilité de notre commune humanité. Nous devons apprendre à cesser de vivre sous le poids constant et écrasant de la domination d’un petit nombre sur le plus grand nombre. Subsumer le singulier sous l’empire de l’universel.

Les plaies d’Égypte s’abattaient sur les téméraires qui défiaient obstinément la voix du Juste, les pyramides babéliennes se cassent le nez contre les nues. On a décapité les monarchies de droit divin mais les révolutions ont avorté, aux têtes couronnées succèdent d’autres têtes caudillesques comme l’Hydre de Lerne, intronisées avec notre complicité. Sous la férule autoritaire de dictatures, ou d’institutions pseudo-démocratiques, des chefaillons soumettent des peuples trop dociles et dissimulent derrière un vernis charismatique des formes plus ou moins caractérisées de despotisme, avec sous le crâne parfois les circonvolutions cérébrales d’insanes viscères scrofuleuses. Et nous laissons ces sachants corrosifs dévorer notre quotidien, brouiller les pistes, écrire le livre noir de l’Histoire à l’encre du désastre, se masturber et jouir sur le dos des grands et des petits. Le coronavirus agite le spectre de la consomption et nous apprend qu’il est des nuisibles plus pernicieux, des girouettovirus qui, pareils à des pompiers pyromanes, sont prompts quand le vent de la doxa tourne, à se draper dans une dignité d’opportuniste, avant de nous replonger dans le maelstrom de l’économie de marché mondialisée et de nourrir le terreau de notre lente putréfaction.

Hier à peine, les soignants hurlaient à l’oreille des sourds, impuissants, otages de la maladie et de la mort, longtemps les hôpitaux du service public se sont dé-lités. Vêtus de gilets jaunes, les travailleurs ne se sont pas payé de mots et se sont mis en marche partout en France et en Navarre, les enseignants ont dénoncé les classes bondées et la recrudescence d’enfants en difficulté qui débordent à leur tour les structures sociales et médico-sociales comme dans un jeu de dominos, à proportion des bourses des plus riches enflées comme des ballons de baudruche. Partout dans le monde, une jeunesse inquiète a déferlé dans les rues derrière sa Pasionara sous l’œil torve des trumpistes de tout poil, sans plus de succès tout compte fait qu’un prêche dans le désert. Déjà le virus H5N1 avait levé un concert de voix contre l’agrobusiness, l’assèchement des sols, l’abattage en masse des animaux, les champs transgéniques, les cultures au glyphosate… Aujourd’hui, l’Amazonie en feu. Le règne des pétrodollars a violenté les peuples d’Orient, engendré des golems coran-aviresques, chevaliers de Thanatos enturbannés en butte contre l’Occident. Dans l’indifférence de leurs frères humains, des enfants, des femmes et des hommes ont payé un lourd tribut de chair et de sang à la tyrannie d’autocrates aveuglés par les éclats du veau d’or. Et tandis que ces assoiffés de pouvoir et de gloire astiquent le bovidé tant et plus, lustré comme un miroir aux alouettes, voilà qu’un pigeon viral leur chie dessus.

Un ange passe dans le sillage des chers disparus, saurons-nous prêter l’oreille à son message rédempteur ? La crise du coronavirus est l’expression de notre propre faillite. Ferons-nous cesser les transactions destructrices, les vaines spéculations et les monnaies de singe ? Cesserons-nous de polluer notre environnement, de nous polluer, faibles créatures, de dérouter et anéantir le vivant ? Le Christovirus nous affole, nous perdons la boussole, s’ouvre le champ spirituel des possibles comme autant de chemins de vie, une invitation au voyage : « Mon enfant, ma sœur, / Songe à la douceur / D’aller là-bas vivre ensemble ! (…) Là tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté ».

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