Des pentes raides

Il y a quelques jours, l’actualité faisait entendre une détonation médiatique, étouffée aujourd’hui par la déflagration contagieuse du coronavirus. L’écrivaine Virginie Despentes dénonçait sans ménagement les dominants. D’une émotion l’autre, ce que nous sommes ici conviés à dénoncer, ce sont les exactions et les pratiques abusives d'aucuns dont l’empire du désir ne connaît pas de limites.

Le vent se lève, dans l’air des matières en suspension, poussières d’étoiles, se déposent au seuil de notre entendement. L'événement imprévisible par nature jette le trouble, nous déborde, met en faillite nos certitudes, abolit les frontières de la dé-raison, déchire le voile des apparences, nous pousse au-delà de nous-mêmes, à rebours de nos édifices…

Le rideau se lève sur le spectacle du monde, nous sommes aux abris, comme chat perché coursé par un prédateur, fébrilement accrochés à nos branches ; impatients pour les uns d’habiter de nouveau le paysage qui les absente, confinés dans des appartements clos, parfois très réduits, peu lumineux ; d’autres ont le privilège d’héberger la longueur de temps dans le périmètre d’un espace ouvert sur une cour, un champ, avec de loin en loin des vallons...  Mais chez les uns comme chez les autres, en tous points semblables en nos formes a priori de la pensée, chez nous-autres qui conjuguons l’espace et le temps à l’heure du confinement, une pensée s’insinue, creuse une petite ornière, plus ou moins insistante, que nous accueillons avec plus ou moins de faveur : la pensée de suspendre le vol d’un temps propice, de demeurer dans nos pénates, et se garder de replonger dans un ancien monde gagné par les fumées opaques et toxiques des usines, la densité des trafics routiers et aériens, le cours des marchés et les affairements spéculatifs, les luttes commerciales et les tensions internationales, et les guerres, et les souffrances à grande échelle, et les morts en puissance, par centaines de milliers, un nombre à faire pâlir les comptages quotidiens scandés sur nos petits écrans formatés.

Il y a quelques jours, l’actualité faisait entendre une détonation médiatique, étouffée aujourd’hui par la déflagration contagieuse du coronavirus. Il y a quelques jours, les jours d’avant, d’avant le grand chambardement, d’avant la grande trêve, l’écrivaine Virginie Despentes jetait un brûlot dans une tribune de Libération, une dénonciation sans ménagement des dominants, suscitant des débats contradictoires. Sans doute l’onde de choc n’a-t-elle pas fini de se propager et contaminer médias et blogosphères. L’on peut décliner la métaphore virale à l’envi, mais d’une émotion l’autre, ce que nous sommes ici conviés à dénoncer, à faire cesser, portés par la parole des femmes, ce sont les exactions et les pratiques abusives de dominants dont l’empire du désir ne connaît pas de limites. Or, nous sommes comptables du périmètre de jeu des puissants qui n’ont que la puissance qu’on veut bien leur consentir. A notre corps défendant souvent. Il n’est pour s’en convaincre que de revisiter la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. Se répandent alors sans vergogne les vapeurs méphitiques de comportements qui ne connaissent pas d’entraves.

Le cloître de nos espaces restreints limite le risque contagieux. Dans une forme de redoublement coercitif, le discours des autorités délimite plus encore notre rayon d’action comme on tire sur un élastique. Après la relâche, cela pourrait opportunément nous catapulter au-delà des miasmes morbides des discours convenus. Et de joindre le geste à la parole en reprenant à notre compte l’énoncé performatif : désormais « on se lève et on se barre ! ». Entraînée dans le sillage d’Adèle Haenel quittant la scène aussi impérieuse dans la vie qu’à l’écran, l’écrivaine, forte d’une insolence atavique, emboîte le pas de la comédienne dressée comme un poing levé.

« Désormais » méditons, puisque « désormais » il y a. L’émotion mondiale, la violence de la contagion, le confinement, peut-être même l’étrange occurrence du coronavirus apparu dans un contexte de foire aux bestiaux, de dérèglement climatique et bouleversements des écosystèmes, ne laissent pas d’interroger le monde comme il va. Un monde vectorisé par les intérêts des nantis mis à l’index par des femmes courageuses, un monde du pouvoir et de l’argent, qu’une minorité dominante accapare par le truchement de ses suppôts en col blanc émergés des Grandes Écoles pour servir moins la République que leur vision étriquée de la société.

Le billet licencieux de l’écrivaine, si l’on veut bien à notre tour faire un pas de côté pour emboîter le sien, active avec talent le latent au profit du manifeste, invite au réveil des consciences anesthésiées par une tyrannie économique qui ne dit pas son nom. Le tsunami émotionnel provoqué par le coronavirus peut nous aider à re-connaître le dessous des cartes, sonder la réalité des politiques menées et mesurer leur nocivité. Veillons, en dépit des mots d’ordre consensuels qui veulent ménager le gouvernail dans la tempête, de ne pas trop enterrer la hache de guerre offerte à nos saines velléités de changement.  

La période que nous traversons révèle la vocation artistique de nos politiciens qui rivalisent de magie avec David Copperfield, extraient du chapeau de Picsou des centaines de milliards, creusent une dette abyssale entamée en 2008, insolvable, démontrant ainsi la facticité des politiques d’austérité dont on nous a rebattu les oreilles ; entendu que les plus riches se sont enrichis aux dépens de la masse des asservis volontaires, et n’ont sans doute pas fini de boire le calice jusqu’à la lie.  

Excepté peut-être si on se lève et…

Confrontés à la triste réalité de l’épidémie, les ministres tiennent des propos tantôt lénifiants, tantôt culpabilisants, destinés à susciter l’adhésion, ils veulent faire contre mauvaise fortune bon cœur, brossent dans le sens du poil les personnels hospitaliers après avoir opposé un mépris caractérisé à leurs revendications répétées. Sous les oripeaux d’une bienveillance paternaliste, le pouvoir prétend « quoiqu’il en coûte », renchérit-il, veiller à la santé de ses concitoyens d’un côté, de l’autre encourage avec une vigueur mâtinée d’irritation la marche des entreprises. Puis le père fouettard durcit la politique de confinement après avoir décrété l’état d’urgence sanitaire. L’impuissance se mue en puissance d’agir, le bâton est brandi contre des « délinquants » qui s’adonneraient à la flânerie de promeneurs solitaires sur les bords de Seine ou d’ailleurs.

L’on serait tenu à plus de réserve ou de magnanimité envers nos dirigeants si l’on devait référer la pandémie actuelle, son expansion et son traitement, à une irréductible conjoncture naturelle qui s’abattrait comme le ciel sur nos têtes. Seulement force est de constater que les conditions sanitaires des services publics hospitaliers en particulier ne sont pas ce qu’on est en droit d’attendre d’une société libre, égale et fraternelle. Si la qualité d’une société s’évalue à l’aulne de l’attention consacrée à ses vieux et ses malades, alors devons nous admettre que l’on a failli. Les secteurs hospitaliers généraux, psychiatriques, médicaux spécialisés souffrent la pénurie depuis de nombreuses années, les personnels soignants des établissements adaptés EHPAD, MAPAD et autres MAS dénoncent être cantonnés à des tâches essentiellement opératoires et déplorent de très nombreux arrêts maladie.

En bons premiers de cordée, nos doctes « représentants » ainsi communément entendus ont effectué des coupes franches dans le service public (beaucoup des énergumènes qui fanfaronnent sur les plateaux de télévision ignorent les conséquences réelles de ces restrictions budgétaires sur les pratiques des soignants et en dernier ressort sur les usagers) ; ils ont aiguillonné les récalcitrants jaunes ramenés sans ménagement dans les rangs, asséné le 49.3 contre l’avis du plus grand nombre, maintenant sous le boisseau la réalité de leurs réelles motivations politiques. La gestion de la crise actuelle provoquée par la pandémie met au jour la dérision des arguments économiques d’austérité canonnés sans discontinuer au motif de l’absolue nécessité par les élites pleines de suffisance de la Commission Européenne et ses relais étatiques. Ceux-là s’honoreraient d’obéir à la sentence de se lever et se barrer, ils nous dispenseraient d’y souscrire ; mais ce serait croire à l’impossible.

« On se lève et on se barre ! » est l’expression d’insurgées, des femmes qui sont l’avenir de l’homme, qui inaugurent un mouvement pragmatique, libératoire, nous invitent à accorder nos pieds non pas tant pour un salut préventif que pour donner un coup dans la fourmilière du Capital. A travers la figure d’un cinéaste reconnu qui fait l’ange et la bête, elles dénoncent la phallocratie des dominants, la toute-puissance des hommes de pouvoir qui thésaurisent sans limites et en toute impunité sur l’échine des télamons. Cruelle ironie, ceux-là ont beau jeu de détourner les foudres de la justice sur un homme lige qui nous alerte précisément, Julian Assange, « un lanceur d’alerte » cloué au pilori dans l’indifférence, ne fût-ce quelques rares soutiens.

 « On se lève et on se barre ! », c’est l’atonie de nos sociétés qui est ici visée, dénoncée dans un mouvement insurrectionnel, ascendant, « on se lève », et radical, « on se barre ». Le sujet qui se barre appelle le sujet barré lacanien, non pas celui qui écrase autrui dans une jouissance sans médiation, mais le sujet ouvert à la sublimation, attentif à un autre comme soi-même. La critique des politiciens est un sport national pratiqué dans les sociétés garantes de la liberté d’expression, l’on peut tout dire certes, mais tout dire ne dispense ce qui est dit d’être entendu, et que soient observées les règles de la décence, ou de la morale. Nous avons édicté des principes républicains portés au fronton de nos hauts lieux. Qui peut encore soutenir que notre devise républicaine ait jamais été opérante ?

Se dresser de nouveau, dénuder l’âme noble de notre nation de sa gangue technocratique, prolonger la geste démocratique des sans-culottes et des communards, dans un acte collectif d’humilité et de contrition, comme un seul homme, grossir nos rangs des petits et grands repentis tant nul n’est innocent, le poing levé sur une paume en embuscade prompt à s’ouvrir à tous nos frères humains acquis à la cause de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité.

Les temps corrupteurs appellent désormais un dépassement contestataire. Il est fort à parier qu’à défaut d’une contestation proprement humaniste, tandis que nous dévalons la pente raide et glissante de notre système socio-économique, nous nous exposions aux affres d’une contestation plus brutale, dans un jeu de chaises musicales qui substitue l’extrême droite à « l’extrême centre ».

 

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