Diego ex machina

La disparition de Maradona lève parmi nous autres, humains trop humains, une immense vague d’émotion, aussi haute que son talent. Dieu, titanesque, christique, Maitre…, autant de grandes figures mystiques pour tenter de qualifier l’inqualifiable. Presqu’un homme parmi les hommes. Plus qu’un Grand Petit Homme, un surhomme peut-être, un demi-Dieu. Nostalgie du souvenir, un certain 26 mars 1986...

Maradona, Mars 1986, Parc des Princes © José Maria Fernandez Maradona, Mars 1986, Parc des Princes © José Maria Fernandez
    Maradona débarque avec le printemps pour disputer un match amical avec l’équipe de France au Parc des Princes. Nous sommes convenus de nous retrouver chez Pépé suffisamment tôt avant le match, histoire de suspendre le cours des heures propices et préparer le terrain de notre enthousiasme. 

    Quelques semaines plus tôt, un ami commun me propose de faire la connaissance du photographe, après l’avoir informé de ma passion pour le ballon rond. Avec son accent balancé comme un tango argentin, Pépé ne tarde pas à m’offrir d’être aux premières loges pour assister au match France-Argentine, préparatoire à la coupe du monde. Il possède une carte d’accréditation comme photographe de presse et bénéficie à ce titre d’un accès privilégié au stade.

    En ce début de soirée du mercredi 26 mars 1986, l’air s’est rafraîchi, un manteau m’est prêté, couleur châtaigne, mal ajusté mais suffisamment chaud pour affronter la tribune du Parc.

    Pépé et moi avons un peu de temps devant nous, il a une course à faire chez un  compatriote qui lui a fait une proposition lucrative, des images à réaliser pour un  magazine de santé, rien de passionnant, mais Pépé, qui vit chichement, sera bienôt  raide s’il ne rentre pas un peu d’argent.

    L’appartement de l’ami musicien est grand et cossu, des moulures de stuc blanc ornent les murs hauts sous plafond, des tapis orientaux courent sur un beau parquet de chêne massif. Le couple et leurs jeunes enfants sont accueillants et sympathiques. Une nappe unie bleue nuit recouvre la table mise pour le dîner, on attend des convives. De succulents apéritifs sont posés sur une desserte, nous sommes invités à grignoter pendant qu’on remplit nos verres, je ne me fais pas prier.

Les deux ressortissants argentins fraternisent comme s’ils se retrouvaient dans la ferveur matricielle de Buenos Aires, ils parlent de leur messie dans leur langue natale dont l’écho familier me fait dresser les oreilles, tout occupé que je suis à goûter les petits fours, avec l’impression d’être un peu comme un chilien en territoire étranger après avoir franchi la frontière de la cordillère andine. Les deux compères ont manifestement un plaisir jouissif à évoquer le génie du ballon rond. Depuis Diego, nul doute que le peuple argentin s'enorgueillisse d'un légitime supplément d’âme.  

Les convives attendus ne sauraient tarder, l’heure tourne, et je m’impatiente. Certes, nos hôtes sont agréables, les petits fours succulents, mais il ne s’agirait pas d’arriver en retard. Nous prenons congé de la charmante famille, Pépé s’engouffre dans la rue à la hâte, pressé par mon insistance. Le pas allègre, je me déplace à grandes enjambées vers la station de métro, surexcité à l’idée de voir et côtoyer mon idole.   

Nous sommes installés dans la tribune de presse du Parc des Princes, observons à présent les joueurs s’échauffer sur le billard. Tout le monde guette l’entrée du roi Diego dans une attente incandescente, Diego Armando, Diego Armando Maradona, l’enfant chéri des dieux, ainsi Jésus à la Madona, au mélodieux patronyme de flûte enchantée, Dieguito vers qui tous les regards se figent lorsqu’il pénètre sur la pelouse avec ses coéquipiers, auréolé d’un halo divin. Une onde de parfum céleste traverse les tribunes enflammées, pénètre les cœurs des supporters des deux camps, un indicible sentiment de jubilation nous emporte. Jamais semblable élation, incommensurable admiration n’avaient atteint un tel degré avant lui, en aucun stade du monde, pas même le géant Maracaña et sa montagne Pelé. Dans l'arène consacrée du Parc des Princes, Diego s’apprête une fois de plus à honorer un peuple transi d’une émotion semblable à ce que durent éprouver les disciples et la foule des auditeurs venus entendre Jésus déclamer son Sermon sur la montagne.

Le ballon rond a jeté son dévolu sur Pelusa, comme si les dieux avaient cédé au caprice du football et s’étaient toqué de descendre de l’Olympe pour disputer avec les hommes. Ils ont élu Diego Armando Maradona pour les représenter, enfant du pueblo, fruit du mélange difficilement miscible dans les hautes sphères des cultures amérindienne et européenne, enfant du choc des civilisations, siège conflictuel de l’âme des guerriers affrontée à la cupidité du conquérant, ange et démon, vénéré et haï parfois, tendu entre ciel et terre, géant pétri par la Main de Dieu, Achille des temps modernes, colosse au pied d’argile, au pied magique et vulnérable, sa cheville brisée quand l’espagnol tacla l’indien.

Les joueurs ont regagné le vestiaire avant de faire leur entrée triomphale sur le terrain. Dans la tribune de presse provisoirement désertée, des chroniqueurs assermentés trahissent plus d’excitation qu’à l’accoutumée. Bientôt, El pibe de oro va toucher la balle, virevolter dans un ballet albicéleste, son numéro 10 gravé en chiffres de feu, son pied magique et adhésif tiendra l’arène captive et subjuguée, et l’enchantement sera pareil à une symphonie de Mozart.

Le score : 2-0 pour l’équipe de France. Résultat prometteur pour les bleus en vue de la coupe du monde dans deux mois au Mexique. Si l’équipe de France a été excellente, sans doute Diego n’a-t-il pas voulu forcer son talent, il n’a pas pris le risque de se blesser avant son grand rendez-vous avec l’Histoire.

Serein, détendu, Diego est assis sur le banc du vestiaire argentin au sortir de la douche, une serviette de bain autour de la taille. Focalise toute l’attention comme la terre tourne autour du soleil, répond aimablement aux journalistes attroupés dans le giron de sa royale personne pour recueillir ses impressions d’après match.

Me voilà fondu parmi les rares periodistas privilégiés, sous le regard envieux de la horde des correspondants non autorisés qui se bousculent à l’entrée du vestiaire. L’un d’entre eux, Didier Roustan, plus persévérant, essaie de se frayer un chemin à travers la presse en ébullition, se hisse avec vigueur au-dessus de la mêlée, vire en tête casaque noire, puis interpelle vainement Pépé aux fins de franchir la porte entrouverte du vestiaire et approcher l’astre sud-américain, « Pépé, Pépé… ! ». Quant à moi, plus argentin que jamais, incliné vers le grand frère comme l’apôtre auprès de Jésus, je suis tout ouïe, impressionné par le sublime génie aux cheveux longs et à la barbe taillée en bouc qui le font paraître en rédempteur, pendant que Pépé immortalise l’instant sur la pellicule de son appareil. Et Diego qui me sourit, avec son doux visage d’enfant émergé de sa maturité en barbe, Diego, le Dieu qui rit devant le spectacle d’un petit manège enchanté.

Quelques jours plus tard, Pépé m’offrira le tir photographique de Diego dont le portrait ressemble à la peinture du Salvator Mundi, un Diego libre dans sa tête, qui dénonce l’opulence par l’opulence, fustige les ors du Vatican d’un pape à un autre, épingle avant l’heure les corrompus fifanesques, défie et soumet du haut de sa gloire tous les pantins uniformes des dictatures, « le Che » dans la peau, et rachète, idole des cariatides, sous mon regard ému, absorbé dans la pensée de nos pays meurtris, les figures anonymes et persécutées du continent sud-américain.

Diego était une merveille du monde, nous l'aimions. « Était » ! Difficile de définir cet homme à l’imparfait désormais, tant son jeu rimait avec la perfection, tant l’attachement qu’il a suscité est immense ; difficile d’imaginer qu’il n’est plus là, vivant parmi les vivants, qu’il ne respire plus l’air que nous respirons. Mais parmi les Immortels. 

Gracias y a Dios, Diego.

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