Lutte anti-fasciste : de l'obligation de révolte ?

Le 28 août dernier, deux militants anti-fascistes, Andréa et Sylvain ont été condamnés par le TGI de Toulon à quatre mois de prison avec sursis. Comment s'opposer à la désormais libre expression des idées de l'extrême-droite en France ?

Le 28 août dernier, deux militants anti-fascistes ont été condamnés par le TGI de Toulon à quatre mois de prison avec sursis pour avoir jeté une boule puante et un sac de farine dans un bar associatif proche de l'extrême-droite à Toulon, à l'occasion de l'une de ces supposées conférences scientifiques animées par des experts universitaires.

Cette condamnation pourrait sembler anecdotique. À l'heure où Éric Zemmour vomit sa haine, et où l'on trouve des slogans antisémites sur les portes de certains immeubles de Paris, elle ne l'est évidemment pas. Ces deux militants ont été condamnés pour violence en réunion. Effectivement, leur geste avait quelque part un caractère violent. Effectivement, ils ont agi le visage masqué. Effectivement, ils ont créé un mouvement de panique dans cet établissement baptisé "Le Graal". Mais comment combattre aujourd'hui le retour de l'action et du langage - non pas du populisme, c'est trop facile - néo-fasciste, néo-nazi ? Comment s'en protègent la République, les démocraties ? La constitution française s'appuie sur la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, mais permet à ceux qui la nient de participer à la démocratie élective. L'État, pourtant informé des discours, des réseaux, par ses services de renseignements intérieurs, la justice, pourtant armée d'un code pénal permettant de poursuivre les déclarations et les écrits incitant à la haine raciale, demeurent impuissants devant cette dérive de la vie politique française, et ses corrolaires. Il ne s'agit même plus d'impuissance, mais de tolérance. Or, un État qui tolère une telle situation, est un État menacé. L'Europe de 2018,  n'est pas celle des années 30. Rien n'est comparable. Mais l'Europe de 2018, comme celle des années 30 est gagnée de haine, et de bêtise, à tel point que la victoire de Macron sur Marine Le Pen a été qualifiée "d'heureuse surprise" par la presse étrangère. La plus vieille des démocraties parlementaires européennes, la Grande-Bretagne n'y a pas échappé, avec le vote sur le Brexit, dont la thématique "de base" demeurait la phobie migratoire. Quant aux États-Unis, ils forment un cas d'espèce, avec la victoire (certes, à relativiser) de tous les mouvements extrémistes liés ou proche du Tea Party. Aujourd'hui, on observe que le président de "la plus grande démocratie du monde" ne condamne pas des propos néo-nazis.

En France, la tolérance de l'action visible et invisible de l'extrême-droite n'est pas nouvelle. Elle est aussi l'héritage du maintien des élites collaborationnistes à la libération en 1944-45. En préférant à tout prix la continuation du fonctionnement de l'État - au-delà des pulsions épuratrices touchant les moins puissants en dehors de quelques exemples (Laval, etc...) - on a maintenu en poste fonctionnaires et magistrats ayant préféré le déshonneur. Quant à l'antisémitisme, malgré l'inommable su par tous, il est demeuré prégnant dans la vieille bourgeoisie française, et dans certains milieux catholiques influents. Une frange conséquente des notabilités françaises est restée sympathisante des thèses les plus ignobles de l'extrême-droite. Le terreau est donc là, avec des origines profondément ancrées, une tradition assumée aujourd'hui, avec une expression visible dans des résurgences sociétales ("La Manif pour tous" et autres mouvement associés), religieuses (mouvements traditionnalistes et intégristes) et enfin politiques (le Rassemblement National, etc) qui font leur lit dans le fleuve populiste qui inonde les scrutins électifs. En marge, s'activent des réseaux parallèles, desquels sont issus la plupart des jeunes leaders marinistes, qui trouvent leur libre expression dans des lieux associatifs, tels "Le Graal".

La résistance à tout ça ? Le recours à l'ordre républicain ? Pour exemple, les catholiques traditionnalistes ont illégalement investi l'église parisienne de Saint-Nicolas-du-Chardonnet depuis 1977 (40 ans) sans jamais en être délogés par la moindre décision de justice. La lecture des certains sermons des différents curés de cette église suffit pourtant à des poursuites pénales lourdes. Autre exemple : le 11 avril 2018, malgré les protestations d'élus locaux de tous bords (loin d'être des gauchistes), s'est tenue librement dans la ville de Meylan (Isère) une conférence intitulée "Les droits de l'homme. Pourquoi et comment les combattre", organisée par un groupuscule traditionnaliste. Doit-on rappeler au préfet de l'Isère que "La Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen" est inscrite au préambule de notre constitution ?  Concernant la répression des mouvements d'extrême-droite, il faut toujours hélas des drames de grande violence, ou bien des menaces terroristes lourdes (en référence aux interpellations de juin dernier), pour que l'État daigne enfin intervenir.

La France célèbre depuis soixante-dix ans les faits de la résistance, quand de jeunes femmes et hommes, très minoritaires à l'époque, se sont dressés contre l'occupant. Le maquis des Glières, celui du Vercors, tous ceux de France, sont fleuris et chéris par la République. En revanche, lorsque des jeunes, dans la France de 2018, sont seuls à s'opposer avec leurs arguments (un sac de farine, une boule puante) à la progression de les idées de l'extrême-droite (les mêmes que celles qui prévalaient dans la France de l'occupation), ils sont condamnés avec la sévérité du code pénal.

Sylvain et Andréa ont l'âge des jeunes résistants glorifiés par la République. S'ils ont agi ainsi le 26 avril dernier, c'est aussi, c'est surtout parce que cette République se masque les yeux, et que personne ne fait face à ces mouvements pourtant hostiles à cette démocratie dont ils usent pour gagner un pouvoir pour l'heure municipal, départemental, régional. S'ils ont agi ainsi, c'est que l'État ne remplit pas son rôle. Si Sylvain et Andréa ont agi ainsi, ce que dans un certain Sud, les pouvoirs locaux, les notables, et l'Église s'entendent pour garantir à l'extrême-droite sa plus libre expression, et une légitimité institutionnelle. C'est l'évêque controversé de Toulon, Monseigneur Rey, qui a béni l'établissement "Le Graal" à son inauguration. De l'obligation de révolte naît aussi de l'absence d'action publique contre ces dérives. 

Le tribunal a écarté toute considération politique dans les débats, et dans son jugement. Le réquisitoire du parquet s'est limité à énumérer les faits. Comment occulter que Sylvain et Andréa ont agi dans un strict cadre politique ? Comment occulter que deux des trois plaignants sont les deux chefs de file du Rassemblement National à Toulon, Hervé Toulzac et Amaury Navarranne ? Concernant ce dernier, l'avocat des prévenus, Yves Haddad, a, au cours de l'audience brandi une photographie le montrant il y a quelques années à un rassemblement d'un mouvement extrémiste notoire, expliquant aussi  le juste combat des militants  anti-fascistes, leur révolte. Mais ce n'était pas un procès politique, c'était une audience ordinaire d'un tribunal correctionnel. Comme est devenue ordinaire l'extrême-droite en France.

Puisqu'en France l'on est condamné pour s'opposer frontalement  aux thèses néo-nazies ou néo-fascistes, reste l'indignation de la bien-pensance. Vous les entendez ricaner, à ce sujet, les Navarranne, Zemmour, cousines Le Pen, et autres ? L'indignation... Si il n'avait été question que de s'indigner en 1941, que serions nous donc aujourd'hui ?

Puisque nous tolérons tout ça, nous ne sommes pas prêts à entamer la première des réflexions pour interdire l'expression de l'extrême-droite en France. En mai 2019, il existe de fortes probabilités pour que le Rassemblement National soit porté en tête des suffrages. De l'indignation dans les salons, sur les réseaux sociaux, ça, on n'en manquera pas. Mais, comme à l'habitude, on se rassurera : heureusement, ça n'arrivera jamais pour les élections majeures (présidentielle, législatives). Parfois, il convient de protéger le peuple contre ses démons, ou hélas ses faiblesses. Lui rappeler le sens du vote. Du pourquoi des libertés, même s'il s'en fout. Éric Zemmour n'aime pas le mot de Saint-Just "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté". On le comprend, c'est désormais la seule solution pour éviter le pire.

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