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 LA SÉPARATION DE CORPS

Je ne sais ce que Nedjma
Porte au milieu des avenues
Qui la rende si amicale
Il semble qu’elle m’ait pris
Mes volontés pour elle-même
Je ne sais si je saigne
Seuls mes amis crient
Contre la pierre
Dont Nedjma m’aveugle
Ou me fait briller
Je me rappelle
Les promenades trop longues
À la vitesse de ceux qui veulent voir
Je me rappelle une chevelure
Secouée dans la main d’un captif
Ce fut une figure
Bien captivante
Mais qui sait quelle caravane
Prendra mon égarée par la main
Je vais à une terre toute proche
Mon corps à la sépulture opposé
Craque
Je te cherche
Mes camarades font parler la poudre
Je sens que je m’échauffe
Je vais être contraint
De te rendre ta mémoire
Si tu persistes à rester immobile
Je t’ai suivie fidèle à tous
Avec mon propre corps
Mais quoique j’aie péniblement
Combattu au-devant de toi
Je t’ai tant protégée que
Tu es maîtresse des lieux
Mes camarades
Ne sont pas si loin
Mais il y a toi
Et c’est moi qui veille
J’ai maigri à la même pointe
Où mon cœur a séché
L’interminable séjour où toi-même
Tu dépéris
J’ai entendu un claquement
Angoissant à mes pieds
Je suis égaré
Et toi aussi
Tu me fais signe de courir
Avant même d’entendre
Tomber sur terre mes camarades
Massacrés
Je suis massacré
Dans ta demeure
Adieu vagabonde surprise par le froid
Je suis prêt à périr
Pourvu que mes camarades
Ne soient massacrés
Dans la solitude
Pourvu que ma mère
Me désigne à la foule
Pourvu que les villes
Me soient fraîches aux chevilles
Pourvu que je garde
Un vif souvenir de ta mort
Pourvu que je sois libre
De te montrer à mes amis
Sans devenir un nain
À leurs côtés
C’est ça qui compte
Ce n’est pas ta mort
Ni mon exil
C’est notre joie
D’avoir des mains bienveillantes
Autour de nous
Qui ramassent ton corps écrasé
Ma tête enfoncée dans la foule
Si je sanglote
En trouant des cœurs ennemis
Si je sanglote de ta mort
C’est une belle détresse
Mes camarades déjà me demandent
Le récit de ta mort
Mets-toi à ma place
C’est une dure nécessité
D’isoler une mort si vive

Kateb Yacine, Soleil, n°1, Alger, 1950.

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