"Vivre et en finir avec le mépris de la vie" (3)

Suite du nouveau texte inédit de Raoul Vaneigem

" LE GRAND RENVERSEMENT

Privés du droit à la vie que le privilège même de l'espèce humaine a rendu imprescriptible, nous n'avons d'autre choix que de le restaurer et de lui assurer une souveraineté à laquelle nous n'avons jamais cessé d'aspirer.

Le principe "rien n'est vrai, tout est permis" a, pendant des millénaires, répondu à la préoccupation majeure du Pouvoir hiérarchisé : favoriser un chaos où le rappel à l'Ordre vînt justifier et affermir son autorité. Rien de tel que le spectre de l'an-archie, du non-pouvoir, de la chie-en-lit, pour nous protéger des voyous en nous poussant dans les bras sécuritaires de l'Etat-voyou.

Cependant, renversé et saisi dans une perspective de vie, le même propos marque une détermination radicalement différente. Il exprime une volonté de tout reprendre à la base, de tout réinventer, de tout rebâtir en nous désencombrant d'un monde figé par la glaciation du profit.

Aucune baguette magique ne brisera les chaînes que notre esclavage a forgées mais j'aimerais assez que l'on inclue dans le poids excessif qu'on leur attribue la croyance - transmise et affermie de génération en génération - qu'elles sont irréfragables, qu'aucun effort de peut les briser.

Le véritable effet d'envoûtement accrédite la fable d'une impuissance native de la femme et de l'homme. Il contrecarre au départ les tentatives d'émancipation qui jalonnent l'histoire. Cela fait des siècles que les victoires de la liberté célèbrent leurs défaites, que le culte des victimes honore la vocation sacrificielle et flétrit nos sociétés en les militarisant.

Briser l'envoûtement ne ressortit pas du "Que faire ?" léniniste, il ne procède pas d'un défi insurrectionnel. A quoi tient la cohérence et la paradoxale rationalité de cet ensorcellement universel ? A une gestion des êtres et des circonstances, que le Pouvoir a longtemps attribuée à une intervention surnaturelle. La fable d'un mandat céleste délivré par des Dieux prêtait à une brute rusée et tyrannique les traits redoutables d'un extra-terrestre, jeteur de foudre et de sorts.

La décapitation de Dieu et de Louis le seizième, dernier monarque de droit divin, a mis un terme non au Pouvoir mais à la peur d'être agrippé par lui à la moindre velléité contestataire.

Si meurtrière qu'elle demeure, l'autorité étatique a perdu ce qui lui restait de prestance, tant l'accable le ridicule de ses incontinences. A quoi s'ajoute la fronde des femmes qui, de leur doigt inexorable, crèvent le "mauvais oeil" que le patriarcat s'obstine à darder sur elles."

(à suivre)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.