"Vivre et en finir avec le mépris de la vie" (6)

Suite et fin du nouveau texte inédit de Raoul Vaneigem

"LA VIE EST UNE FETE, FAISONS FETE A LA VIE"

J'incline à penser qu'une conscience éveillée ébranle plus aisément le monde que le déferlement de l'enthousiasme grégaire. La radicalité est un rayonnement attractif, un raccourci qui coupe les voies ordinaires de la réflexion laborieuse.

Créer mon bonheur en favorisant celui des autres s'accorde mieux à ma volonté de vivre que des lamentations de la critique-critique, dont le mur obture ou, du moins, assombrit nos horizons.

Il est des flambées d'impatience où je crierais volontiers "Lâchez tout ! Balayez vers l'égout les thuriféraires de l'argent ! Brisez les amarres du vieux monde, prenez à bras le corps la seule liberté qui nous rende humains, la liberté de vivre !"

Je n'ignore pas que recourir aux mots d'ordre et aux objurgations accorde plus d'importance à la chape d'inertie qu'à la conscience qui la fissure et la brisera en son temps. Mais rien ni personne ne m'empêchera de me réjouir à la pensée de n'être pas seul à appeler de mes voeux une tornade festive qui nous délestera, comme d'une mauvaise colique, des morts-vivants qui nous gouvernent. Le retour de la joie de vivre se moque de la vengeance, du règlement de compte, des tribunaux populaires. Le souffle des individus et des collectivités passe outre aux structures corporatistes syndicales, politiques, administratives, sectaires, il évacue le progressisme et le conservatisme, ces mises en scène d'un égalitarisme de cimetière, qui est désormais le lot des démocraties totalitaires. Il ouvre à l'individualiste, aigri par le calcul égoïste, les voies d'une autonomie où se découvrir comme un individu unique, incomparable, offre la meilleure garantie de devenir un être humain à part entière.

L'individu prend conseil mais refuse les ordres. Apprendre à rectifier ses erreurs le dispense des reproches. L'autonomie s'inscrit dans le dolce stil nuovo voué à supplanter le règne de l'inhumain.

Laisser pourrir ce qui pourrit et préparer les vendanges. Tel est le principe alchimique qui préside à la transmutation de la société marchande en société vivante. N'est-ce pas l'aspiration à vivre en dépassant la survie qui met partout en branle l'insurrection de la vie quotidienne ? Il y a là une puissance poétique dont aucun pouvoir ne peut venir à bout, ni par la force ni par la ruse. Si la conscience tarde à s'ouvrir à une telle évidence, c'est que nous sommes accoutumés à tout saisir par le petit bout de la lorgnette,nous interprétons nos luttes quotidiennes en termes de défaites et de victoires sans comprendre que c'est l'anneau dans le nez qui nous conduit à l'abattoir.

A errer entre dépérissement et renouveau, nous avons acquis le droit d'esquiver et de quitter une danse macabre, dont nous connaissons tous les pas, pour explorer une vie dont nous n'avons eu, hélas, à connaître que des jouissances furtives.

La nouvelle innocence de la vie retrouvée n'est ni une béatitude ni un état édénique. C'est l'effort constant que réclame l'harmonisation du vivre ensemble. A nous de tenter l'aventure et de danser sur le sépulcre des bâtisseurs de cimetières !"

Raoul Vaneigem

le 21 avril 2021

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