«Socialisme ou barbarie» est-il l'un des messages de la Commune?

Dans le fatras des livres sur Mai 68 qui déferlent en ce moment pour le profit de quelques éditeurs, il y a un ouvrage important à retenir si l'on veut effectivement comprendre ce qui s'est passé : «Le journal de la commune étudiante» d'Alain Schnapp et Pierre Vidal-Naquet. Il réunit en moins de 1000 pages tous les textes et documents relatifs à ces événements.

Il y a d'abord une constatation qui éclaire l'origine de cette soudaine révolte de Mai 68 : la situation géographique de Nanterre où le campus universitaire jouxte un vaste bidonville. Autrement dit, il suffisait que les étudiants fassent quelques pas pour être mis en présence de la précarité et de la misère du monde...

Mais ce choc avec la réalité avait déjà donné lieu à une prise de conscience politique, vingt ans auparavant, par un manifeste intitulé " Socialisme ou barbarie" émanant d'un petit groupe d'intellectuels, animé par les philosophes Claude Lefort et Cornelius Castoriadis.

Or il se trouve qu'en explorant les discussions idéologiques de la Commune de Paris de 1871 et en dépouillant certains débats des Clubs rouges, j'ai pu trouver les mêmes raisonnements et parfois les mêmes mots que ceux qui ont agité ces communistes critiques, anti-staliniens, à la fin des années cinquante. Bref, j'y ai reconnu la pensée d'Arthur Arnould, de Gustave Lefrançais, de Benoit Malon ou d'Eugène Varlin.

Jugez en par vous-mêmes :

"Cent cinquante ans de "progrès" et de "démocratie" ont fourni la preuve que toutes les réformes qu'on pourra appliquer au régime capitaliste ne changeront pas la situation du travailleur. L'amélioration du pouvoir d'achat ouvrier obtenue par des luttes incessantes, est compensée par l'augmentation continue des besoins, et surtout elle est durement payée par l'accélération et l'intensification permanente du travail, par la transformation de l'ouvrier ou de l'employé en automate. Les droits politiques et autres conquis par les ouvriers n'empêchent pas que la société continue à être dominée par une classe privilégiée de capitalistes et de grands bureaucrates, qui la dirigent dans leurs propres intérêts...

Les travailleurs ne seront libérés de l'oppression et de l'exploitation que lorsque leurs luttes aboutiront à instaurer une société véritablement socialiste, où les conseils de travailleurs auront tout le pouvoir, où la production et l'économie seront soumises à la gestion ouvrière. La seule voie conduisant à une société socialiste, c'est l'action autonome et consciente des masses travailleuses, non pas le coup d'Etat d'un parti bureaucratique et militarisé qui instaure sa propre dictature."

Il s'agit donc bien de cet ordre libertaire dont l'ébauche a été tentée par la "belle équipe" des Communeux, et qui sera l'objet de mon analyse dans le prochain volume des "72 Immortelles".

En dehors de Jacques Sauvageot, les leaders de Mai 68 n'ont pas pris la voie esquissée par "Socialisme ou barbarie" : ils étaient donc mûrs pour toutes les récupérations...

C'est pourquoi il faut connaître et faire connaître "la juste mémoire" de la Commune.

 

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