Une honte peut en cacher une autre...

Apportant un sérieux bémol à l'euphorie commémorative du 30e anniversaire de la chute du mur de Berlin, Rachel Knaebel et Pierre Rimbert publient dans le dernier numéro du "Monde diplo", un article passionnant intitulé : "Allemagne de l'Est, histoire d'une annexion".

Car si la bien-pensance souveraine qui règne sur l'opinion publique est frappée d'anti-communisme* voire d'anti-soviètisme, et qu'il n'est évidemment pas question de remettre en cause le soulagement des Berlinois lorsqu'ils ont pu se retrouver libres, l'ouverture de la RDA à la rapacité de la RFA a été l'occasion d'un véritable pillage capitaliste !

C'est ce qui est analysé avec pertinence par Knaebel et Rimbert, qui examinent successivement "l'accélération de l'union monétaire", "le choix de la démolition sociale", "les entreprises dépecées"...afin d'aboutir à un "zombie mémoriel" comme l'a si bien résumé l'ancien Maire de Hambourg Henning Voscherau (SPD) : "Les cinq années de construction de l'Est ont représenté le plus grand programme d'enrichissement des Allemands de l'Ouest jamais mis en oeuvre."

En définitive, on a liquidé une société qui tendait vers l'égalitarisme du bien public (mais sous la chape de plomb d'un état policier) en détruisant le système de la formation professionnelle, le droit à la culture gratuite, les crèches et les jardins d'enfants qui permettaient aux femmes d'accéder à un taux d'activité le plus élevé du monde, etc...cette déconstruction a créé une vague de chômage touchant 80% des actifs, soit près du quart de la population, provoquant un profond déséquilibre socio-démographique.

La conversion-éclair d'une économie planifiée en une économie libérale a offert un véritable pactole aux quatre grandes banques de l'Ouest, qui avaient acheté les banques de la RDA pour 824,3 millions de marks, et qui se retrouvèrent à la tête de 40,5 milliards de marks de créances !

Voilà ce que cachait la destruction du "mur de la honte" avec ce qu'il faut bien appeler l'échec de l'unification puisque trente après ces événements, la plupart des institutions économiques, juridiques ou intellectuelles sont dirigées par des personnalités de l'Ouest.

D'où le score important de l'extrême droite dans plusieurs Länder de l'Est qui traduit bien le malaise de la population.

On peut se réjouir pleinement d'une liberté retrouvée, mais on doit aussi redouter "la barbarie anonyme et glacée du pouvoir de l'argent"**

Un mur peut en cacher un autre.

* cf les émissions maccarthystes de Costelle sur "la guerre froide" (Apocalypse, la guerre des mondes)

** Edgar Morin

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